
Le temps d'un regard
Chapitre 2
3
Sarah se lève de leur lit et décide de faire l’effort de lui adresser la parole.
C’est vraiment un effort qui lui demande de se dépasser et de prendre sur elle.
Elle sort de la chambre et ouvre la bouche. Rien ne sort. Elle ne sait pas quoi dire, sa gorge est serrée. Elle déglutit et sent comme quelque chose au fond de la bouche qui ne passe pas dans la gorge. Comme si une barrière avait été dressée et avait fermé l’entrée du corps. Les mots sont coincés dans son estomac. Elle sent cette douleur qui lui coupe souvent l’appétit.
Il passe devant elle rapidement et finalement, c’est lui qui lui parle. « Je vais y aller. À ce soir. » Ce n’est pas terrible comme phrase, mais ça permet de maintenir un lien, aussi infime soit-il. Elle n’en attendait pas plus. Elle n’a d’ailleurs même pas envie de lui répondre.
Elle file sous la douche et se prépare aussi pour aller au travail, après avoir vérifié que leurs enfants, Emmanuel et Eva, sont prêts pour l’école.
Chacun part de son côté. Chacun oublie l’autre.
Elle est en retard comme à son habitude. Ce n’était pas le cas il y a dix ans en arrière, toujours en avance, toujours pressée de travailler.
Elle n’a pas envie d’aller travailler aujourd’hui. Elle pense à son début de journée raté. Pourquoi n’a-t-elle pas eu le courage de lui parler ? De lui demander de passer une soirée ensemble, rien que tous les deux pour discuter, pour percer l’abcès de leur mal-être actuel ? Elle n’a pas eu le courage.
Louis n’a pas eu le courage. Il a fui la maison, car il a senti qu’elle allait lui dire quelque chose. Il a vu son regard le suivre. Il connaît ce regard. Ces yeux qui veulent dire : « Je voudrais te dire un truc important, assieds-toi. » Il la connaît. Depuis toutes ces années passées ensemble, ils se sont beaucoup observés. C’est leur amour qui les faisait se regarder et s’observer tous les jours, toutes les secondes passées ensemble. Des amants, tels des aimants.
À quoi bon ? Pour se dire quoi ? Tout ça ne sert plus à rien. Ils souhaitent laisser aller les choses et voir comment cela se passera avec le temps. Peut-être un peu de lâcheté, mais aussi un peu d’espoir. L’espoir que leurs relations s’améliorent d’elles-mêmes. Il a déjà pratiqué cette technique et parfois elle fonctionne. Alors, il jette les dés et verra bien. Il pense avoir le temps.
Elle veut lui parler et réfléchit aux mots qu’elle va utiliser. Elle a déjà essayé, mais sa gorge s’est bloquée et aucun son n’est sorti. Elle est restée paralysée, effrayée par la probable réaction de son homme. Elle sait qu’il est colérique. Pense-t-il aussi que leur relation arrive à sa fin ? Comment en parler ? Est-ce possible d’en parler d’ailleurs ? Est-ce un sujet facile ? Pourtant il faudra bien un jour l’évoquer, non ?
4
Il est rentré se coucher après cette nuit épuisante. Il aime le moment où il arrive chez lui, où il tourne la clé dans la porte. Cet instant précis où il sait que la seconde suivante, il trouvera un espace calme et rassurant, son cocon protecteur. Son lit l’attend toujours. Il a changé ses draps la veille et il aime par-dessus tout se jeter dans son lit propre, avec l’odeur de lessive. Il a choisi justement un nouveau parfum pour se surprendre. Pour profiter au maximum de cet instant de plaisir, il part avec flemme et manque d’énergie, sous la douche. Il la prend rapidement, juste pour évacuer la sueur survenue après les excitations et fous rires de la soirée. Mais aussi à celle de l’émotion liée à ce regard bleu clair.
Maintenant, il sent bon le savon à la lavande et se précipite dans son lit. Au moment où il veut se lancer, il décide d’aller boire un peu d’eau fraîche. Il veut savourer le plongeon et le repousse encore.
Le vent frais du matin chahute son corps nu parfumé. Il se sent bien et décide enfin d’aller se reposer.
Il s’étire et prend tout l’espace dans son lit. C’est le sien, personne ne le partage avec lui. Il profite de sa solitude pour l’occuper pleinement.
Tout à coup, le visage de cette belle femme revient dans son esprit. Elle ne semble pas vouloir le quitter. Il en sourit et se demande si elle est bien réelle ou si c’est l’effet de l’alcool qui la fait exister.
La fatigue détend son corps qui se relâche complètement. Il finit par s’envoler vers la rêverie.
Réveillé quatre heures plus tard. Sa première pensée est pour elle. Il se rappelle l’endroit où il l’a vue, mais plus de l’heure. Il envoie un message à son groupe d’amis pour vérifier l’heure de leur séparation. L’un d’eux lui précise : 7 h 20.
Il décide d’aller au café tous les jours à 7 h 20.
***
Elle est arrivée à son travail essoufflée et émue. Sa cheville tambourine et résonne dans son corps. Comme elle est la première sur place, elle se déchausse et constate sa cheville enflée. Elle se badigeonne grossièrement de sa crème calmante.
Est-ce la suite logique de cette rencontre ? Le reverra-t-elle ? Il semblait fatigué et sorti de soirée, une pause-café juste avant d’aller se coucher, après une nuit de folie.
Elle se rappelle son regard insistant, déshabilleur. Ça lui a plu. Elle ressent encore son désir passé par son regard. Elle se demande si elle pourrait le revoir.
Elle prend la décision de passer devant la brasserie tous les matins. Même le week-end. Ça sera un peu dur de se lever aux aurores tous les jours, mais après elle se recouchera si besoin, même maquillée et apprêtée.
Elle veut vérifier si son souvenir est un rêve ou bien la réalité.
Ce samedi matin, elle se lève toute guillerette et se dépêche de se préparer. Elle met plus de parfum que d’habitude et s’entraîne à sourire. Elle sait sourire, mais pas en continu. Ce matin, elle est décidée à garder le sourire. Elle risque d’avoir un visage abruti, mais elle s’en moque. Elle sourit plusieurs fois pour ne pas avoir l’air figé. Elle s’entraîne devant son miroir, telle une compétitrice.
Elle veut revivre cet instant qui l’a chamboulée.
Elle repart donc dans cette rue. Ses talons claquent le sol et ce bruit la rassure, il lui donne l’impression d’exister, de s’imposer au monde, de se faire entendre. « Je suis là, écoutez-moi ! »
Arrivée devant le café, ses pas se font plus légers et sont plus discrets. Elle prend tout à coup son temps et ralentit. Ses yeux deviennent des radars mobiles et scannent toute la terrasse, déjà bien occupée.
Des lève-tôt avec leurs chiens, lors d’une pause pendant leur promenade ; des couche-tard pour reprendre de l’énergie et couper le goût amer de l’alcool dans la gorge, sur la langue. Deux populations sont côte à côte.
L’homme n’est pas là.
Elle rentre pour s’assurer de le trouver. Il n’est pas là. Un serveur s’approche d’elle et lui suggère une table près de la fenêtre. Elle hésite et se demande s’il est utile de rester ici à attendre. Peut-être plus sage de rentrer chez elle ? Pourquoi attendre un fantôme ?
Finalement, elle s’assied à cette place, proposée par le serveur. Elle pourra guetter la rue et qui sait ?
Après deux heures et trois chocolats chauds, aucun fantôme ne vient s’asseoir. Elle repart chez elle un peu déçue, mais en se moquant d’elle-même. Était-ce un rêve ? Cet homme était-il venu une seule et unique fois s’asseoir ici et ne reviendrait-il jamais plus ?
Elle se trouve bien ridicule et se rappelle son adolescence et l’éclosion des sens, quand le regard d’un jeune homme l’avait agitée pendant des mois. Pour rien.
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