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Couverture du roman Le temps d'un regard

Le temps d'un regard

Un simple échange de regards entre deux trentenaires va bouleverser leurs destinées. Lui se remet d'une soirée festive en terrasse, tandis qu'elle part travailler. Ce court instant marque le début d'une passion dévorante, où l'amour se mêle aux épreuves et à une violence inattendue. Entre amitiés solides et déchirements, ce récit explore la complexité des sentiments. Est-ce l'affection, la haine ou la loyauté qui l'emportera face aux coups du sort ? Une immersion intense.
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Chapitre 3

5

C’est elle qui arrive la première, pour une fois. D’habitude, elle rentre vers 20 h, mais ce soir elle a voulu rentrer tôt pour faire l’effort de préparer un bon repas. Si elle ne réussit pas à parler, au moins une entrée en matière pourrait-elle l’y aider ?

Avant de rentrer, elle est passée faire quelques courses dans les magasins de son quartier. Elle a choisi ce qu’aime son homme et souhaite mettre un peu d’amour dans la recette.

Un bon morceau de viande qu’elle va griller. Une salade verte qu’elle mélangera avec des tomates et de la mozzarella. Quelques fruits pour faire une salade de fruits. C’est un menu qui plaira aussi à ses enfants. Elle sait qu’elle fera des heureux ce soir.

La cuisine sent bon la grillade, mêlée à tous les aromates qu’elle a trouvés. Le crépitement de l’huile qui chatouille la viande, remue et ouvre l’appétit.

Emmanuel et Eva arrivent en courant et demandent à leur mère l’heure du repas. « On attend papa. »

21 h est arrivé et pas de papa, pas de mari.

Elle propose aux enfants de venir goûter à la grillade carbonisée. Ils n’en pouvaient plus et geignaient. Elle a cherché et trouvé tout un tas d’excuses pour les faire patienter.

Aucun message, aucun appel.

Son appétit est coupé, mais elle s’assied avec ses enfants pour rendre le moment familial.

Ils dévorent tout. Elle est heureuse de les voir manger avec un tel engouement et avec tellement d’entrain. Sarah voit en eux des animaux. D’autant plus qu’elle leur avait autorisé à utiliser leurs mains.

C’est à 23 h qu’il rentre. Elle entend la clé discrète dans la serrure. Elle se dit qu’il en met du temps à l’ouvrir. Certainement qu’il n’est pas dans son assiette.

Une fois à l’intérieur, elle constate qu’en effet, il n’est pas bien. Son visage est raide, aucune expression, aucun sourire. Aucun bonsoir ni mot d’explication. Il rentre et pose ses clés sur le meuble de l’entrée. Il se sent observé et tourne la tête. Il la voit assise au salon, dans l’obscurité, à l’attendre.

« Que va-t-elle encore me dire ? »

Elle ne prononce aucun mot, encore pétrifiée de douleur et bloquée par l’angoisse de devoir un jour lui adresser à nouveau la parole.

Il part se doucher et va directement au lit.

Elle ne peut pas le rejoindre. Elle n’arrive pas à se lever, tel un poids posé sur elle, l’empêchant de bouger. Mille kilos sont assis sur ses jambes. Elle tente de se lever pour éviter d’envenimer encore plus la situation. Il n’est pas trop tard pour parler. Il lui faut une bonne dose de courage, qu’elle cherche et ne trouve pas.

Finalement, elle s’endort au salon.

***

Ce sont Emmanuel et Eva qui la réveillent. Ils ne comprennent pas ce qu’il s’est passé. Pourquoi dort-elle au salon ? Que se passe-t-il ?

Ils l’embrassent légèrement, mais tendrement et vont préparer leur petit déjeuner sans faire de bruit, pour éviter de la déranger encore plus, surtout si elle a été malade cette nuit. Car pour quelles raisons dormirait-elle au salon si elle n’avait pas été malade ?

Une cuillère tombée à terre la fait sursauter. « Désolée maman. »

Elle sort péniblement de sa torpeur et de sa léthargie. Un morceau de colère de la veille est encore accroché à elle.

D’un pas décidé, elle va dans leur chambre. Personne. Dans la salle de bains, personne.

Elle se jette sur son mobile. Aucun appel, aucun message. « Est-il rentré tard et sorti tôt ? » Elle n’a plus de souvenir de ces derniers instants.

Elle veut se préparer à lui dire cette phrase, pourtant simple : « Il faut qu’on se parle. »

Elle se dit qu’il doit se croire à l’hôtel quand il rentre à la maison.

Ses gestes sont mécaniques et ne témoignent d’aucune tendresse, aucun geste d’amour envers ses enfants. Elle veut aller vite pour rester seule. S’enfuir d’ici.

Ce matin, il est sorti très tôt. À vrai dire, il n’a presque pas dormi.

Il a réfléchi toute la nuit. Il se pose mille questions sur son avenir avec elle.

Et il y a les enfants. Comment faire avec eux ? Sans eux ?

Il a décidé de ne pas la voir aujourd’hui et est parti sans réveiller les enfants, sans faire de bruit, sans prendre de douche, ni ce fameux café qu’il aime tant.

Il le prendra dans son endroit fétiche.

Pas sûr que ce soit lâche, mais plutôt une manière de se protéger, d’éviter les questions, les cris au réveil. Il a bien conscience qu’il aurait dû la prévenir hier, pour éviter qu’elle ne l’attende et peut-être même qu’elle ne s’inquiète. Mais il voulait la paix. Il ne voulait pas devoir se justifier, s’expliquer et au final entendre son reproche routinier.

6

Il quitte ses amis après cette soirée hebdomadaire joyeuse. Il se dirige vers sa brasserie préférée et s’assied en terrasse comme d’habitude. Ce rituel lui fait du bien et lui permet de ralentir son rythme cardiaque, de se calmer avant d’aller dormir.

Il espère revoir la beauté qui ne quitte pas ses pensées. Il a mémorisé tous les détails de son visage, de son corps en mouvement, de ses jambes en retard.

Il s’est questionné sur le métier qu’elle doit exercer. D’ailleurs travaille-t-elle ?

Il n’oublie pas que l’identité d’une personne ne se résume pas à son métier. « Que fais-tu dans la vie ? » Cette question a le don de l’agacer. « Je fais ce que je peux. » Sa réponse déstabilise toujours ses interlocuteurs. « Oui, mais comme job ? »

Ce type d’entrée en matière l’agace. Il ne veut pas donner ce type de réponse et essaie de l’éviter autant que possible.

Tout à coup, il semble rêver. Est-ce bien elle ? Mais ce serait incroyable !

Il regarde la grâce avec laquelle elle se pose sur le siège et arrange sa jupe. Il est persuadé que c’est elle. Il sait qu’il la reconnaîtrait parmi un million. Elle pousse une mèche rebelle derrière son oreille et attend. Elle sort un journal qu’elle feuillette machinalement sans même le lire. Elle semble impatiente, excitée, peut-être même anxieuse.

Louis la fixe. Son regard ne peut pas se détourner et il ne s’en rend même pas compte.

La voisine de celle qu’il contemple croit se sentir observée et tourne la tête vers lui. Elle lui sourit, car elle le trouve plutôt bel homme. Pourtant, personne ne l’intéresse plus que Sarah. Il ne voit pas cette femme qui lui sourit. Il ne voit rien ni personne. Son regard, son visage, son corps entier lui demande de le regarder, de le considérer, de lui sourire.

La voisine de Sarah réalise que le regard ne lui était pas destiné et tourne la tête, honteuse.

Son sourire a disparu aussi vite qu’il était arrivé. Vexée, elle se lève et quitte la brasserie. Elle en oubliera même de payer.

Sarah cherche le serveur et tourne la tête dans tous les sens. Il ne court pas après les clients apparemment. Cela fait 15 minutes qu’elle attend. Elle commence à s’agacer et décide de partir.

Le serveur se précipite et s’excuse :

« Il y a eu un problème en cuisine et je suis allé leur donner un coup de main. »

Elle se rassied et commande un chocolat chaud avec plein de mousse et si possible de la crème dessus.

Il profite pour appeler le serveur en hurlant

Elle trouve l’homme culotté de héler ainsi le serveur. « Tout de même, il n’est pas son chien ! ». Elle tourne la tête pour voir quel est cet homme impoli.

Son monde s’écroule. Ses jambes tremblent. Elles bloquent ses mains entre ses jambes pour éviter leurs agitations.

C’est lui !

Elle voudrait s’engouffrer dans le sol, devenir invisible, s’aplatir, s’envoler, s’échapper en courant… Puis elle se rappelle avoir eu envie de le voir et que c’est pour cela qu’elle est venue s’asseoir ici. Depuis des mois. Mais maintenant, elle ne comprend pas pourquoi elle a peur. Que se passe-t-il ? Elle veut disparaître et immédiatement ! Où est sa baguette magique ?

Il n’avait pas envie d’un café supplémentaire, mais juste qu’elle le remarque. Il lui sourit et plus rien ne compte à cet instant. Il la voit affolée et perdue. Tout ce qu’il espère c’est que son état ne la fera pas partir en courant !

Le serveur lui amène un café tiède. D’ordinaire, il aurait râlé et réclamé un café bouillant, qu’il aurait immédiatement avalé. Mais aujourd’hui, il s’en moque. Le serveur lui aurait donné un verre de merde, qu’il n’aurait fait aucune différence avec son café habituel.

Il lui sourit. Il la fixe. Il pense lui parler, sans mot, mais avec le regard.

Elle essaie de se concentrer sur le chocolat chaud et sa crème. Elle veut s’occuper les mains, alors tourne la cuillère et soulève avec empressement la tasse brûlante. La chaleur lui brûle le palais et la fait sursauter. Sa cheville la tiraille. Mais elle n’a aucun souvenir de s’être blessée. Elle ne comprend pas.

Peut-être associe-t-elle ce moment présent à celui où elle s’est tordu la cheville ? Est-ce un clin d’œil de sa mémoire ?

Ses tremblements commencent à se calmer. Elle fait en sorte d’inspirer et d’expirer doucement pour retrouver son équilibre. C’est un exercice qu’elle maîtrise bien et qu’elle a appris en sophrologie. Elle l’utilise à chaque stress qu’elle rencontre.

Sa tasse est vide et elle se demande ce qu’elle peut faire. Se lever pour peut-être ne plus jamais le revoir ? Rester assise et consommer une dizaine de chocolats chauds qui finiront par l’écœurer ?

Elle ne réussit pas à tourner la tête vers lui. Elle craint son regard intense et insistant.

Louis se pose plein de questions et se demande si aller la voir serait concevable. Si elle accepterait qu’il s’asseye face à elle, ne serait-ce que cinq minutes.

Comment le savoir s’il n’essaie pas ? A-t-il ce courage ?

Il veut ne plus passer à côté de sa chance. Oui, il l’appelle « sa chance. »

« Allez, on verra si le ridicule me tue. »

Il prend sa tasse, pourtant vide et se lève. Il fait un grand tour et passe devant elle pour qu’elle se prépare à son arrivée. Il pense à tout et ne souhaite pas la voir déguerpir. Son regard se pose sur lui et il le sent. Que pense-t-elle ?

Son cœur résonne dans sa gorge. C’est comme un écho d’amour. Un battement part du cœur et arrive jusque dans la gorge. Il fait le chemin inverse à vitesse éclair. Le va-et-vient s’intensifie et elle craint qu’il finisse par s’extirper de son corps chétif. La chaleur s’accroche à son corps et la désarçonne. Peut-être est-elle écarlate ?

Sarah sent des gouttelettes de sueur perler son dos. « Mais que m’arrive-t-il ? » Ses émotions sont intenses et son corps la surprend. Elle fouille dans ses souvenirs et ne se rappelle pas avoir déjà ressenti ce genre d’émotions. Est-ce cela l’amour ? Est-ce plutôt la séduction, le désir ? Elle ne comprend pas ce qu’elle vit en ce moment. C’est l’inconnu.

Sa tête tambourine à son tour. Son corps est secoué par des spasmes. Est-ce qu’elle finira par avoir une crise de nerfs ? Ne vaut-il pas mieux qu’elle se lève et qu’elle parte ?

Il se tient debout devant elle et lui sourit. Elle ne sait pas quoi répondre. Sourire serait trop simple. C’est ce qu’il attend après tout. Mais l’ignorer serait puéril. Elle est partagée entre les deux.

Oser lui montrer ce qu’elle ressent ?

Finalement, elle pense que ce n’est pas si déshonorant que cela que de répondre à ce sourire.

Ils se fixent, souriants et réceptifs à l’autre.

« Puis-je m’asseoir ? »

Elle répond d’un regard brillant et d’un sourire gigantesque.

Le serveur, déstabilisé, a cru un instant qu’il était sorti sans payer. Il cherche son client du regard et s’aperçoit qu’il a changé de table. Il va le rejoindre.

« Je vous apporte votre ticket de caisse, monsieur ?

— Je voudrais ajouter autre chose. Mettez-le de côté pour l’instant.

— Voulez-vous partager quelque chose avec moi ? Je parle d’un repas. »

Elle explose de rire. Le rire, contenu pendant des années, bondit d’on ne sait où… elle se sent soulagée et d’un coup, légère.

« Volontiers. »

Son stress est parti en fumée. Évaporé en une seconde. Insoutenable légèreté…

« Comment vous appelez-vous ?

— Je m’appelle Sarah et vous ?

— Louis !

— Joli prénom et aussi celui de mon grand-père.

— Ah, eh bien cela commence bien alors ! Venez-vous souvent ici ?

— Non pas souvent et vous ?

— J’y viens les matins tôt, les jours où j’ai fait la fête avec mon groupe d’amis.

— Moi, c’est un hasard de me retrouver ici ; je voulais me réchauffer.

— Souhaitez-vous prendre un autre chocolat chaud et une viennoiserie ?

— Oui, j’ai un petit creux… »

Le silence se fait. Absence de mots, absence de paroles, absence de phrases.

Le brouhaha qui les entoure meuble l’espace d’un moment.

« Sinon vous habitez loin ?

— Non, j’habite dans la rue ici.

— Ah oui, je vois ; je ne suis pas du quartier. J’habite un peu plus loin.

— Que faites-vous comme sortie avec vos amis ?

— Nous allons au resto et après, tournées de bar !

— Oui, je vois…

— Non, mais vous ne voyez rien. Sauf si vous souhaitez partager ce moment avec nous la prochaine fois ?

— Eh bien… je ne sais pas. Je n’ai pas l’habitude de suivre des inconnus.

— D’ici là, nous ne le serons plus.

— Comme vous allez vite !

— Désolé. Veuillez m’excuser.

— Ce n’est rien. Mais je ne peux pas vous répondre…

— Vous pouvez venir avec votre compagnon si vous le souhaitez ?

— Bien joué ! Je n’ai pas de compagnon ! »

Tous deux s’esclaffent en même temps. Sarah a compris son jeu et Louis s’est fait griller.

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