
Le tapuscrit retrouvé
Chapitre 2
Enfin, je suis sorti de l’IRM. J’avais dû passer au total une bonne demi-heure dans cette machine. La salle était vide, sombre, les lampes éteintes, comme tous les voyants de l’IRM. Un silence quasi total régnait autour de moi. J’ai cherché le docteur pour lui demander des explications car j’étais particulièrement furieux qu’il ait pu m’abandonner ainsi au milieu d’un examen.
Je suis allé dans la petite pièce arrière d’où l’opérateur dirigeait l’appareil et je l’ai trouvé avec son assistante affaissés sur le sol devant le pupitre de commande et inconscients. Je me suis penché pour les toucher. Ils étaient légèrement refroidis. Je les ai secoués. C’était deux masses inertes. J’ai tâté leur pouls. Rien. Je leur ai donné des claques sur le visage. Aucune réaction. Ils étaient totalement comateux et peut-être même morts pour autant que je pouvais en juger. J’étais effaré, figé, stupide devant ces deux corps dont l’un avait vomi un peu. J’ai collé mon oreille sur le torse du médecin pour écouter le cœur. Il ne battait plus du tout. Il fallait que j’appelle du secours.
Je suis sorti brusquement de cette pièce en me demandant ce qui avait bien pu se passer.
Je suis repassé dans la salle de la machine. Je me suis rhabillé car j’étais en sous-vêtements, ce fut vite fait, j’avais hâte d’aller chercher de l’aide et en sortant de la pièce je lui ai lancé un regard de mépris, me rappelant les angoisses que je venais d’éprouver quelques instants auparavant quand j’étais coincé dans son ventre, puis j’ai quitté le centre d’examen. C’est à ce moment-là que j’ai entendu un énorme bruit comme celui d’un bombardement ou quelque chose de ce genre, Je suis resté figé une fois de plus, tendant l’oreille. Ça a duré quelques secondes. C’était quoi ce coup de tonnerre ?
Je me suis retrouvé dans un couloir encombré de divers mobiliers. Je suis rentré dans la première salle que j’ai rencontrée. Deux femmes en blouse blanche y étaient affalées, l’une sur sa chaise et l’autre sur son bureau. Je me suis approché, je les ai appelées, les ai secouées mais elles étaient aussi inertes que le médecin et son assistante que je venais de quitter. J’ai un peu perdu mon sang-froid et je suis sorti aussitôt de la pièce. Il semblait que ces dames étaient mal en point elles aussi. Je devais absolument réagir rapidement, je me suis senti en danger…
À ce moment-là, du dehors, me vint un nouveau grondement, fort en intensité, et qui dura quelques interminables secondes, manifestement plus proche que celui que j’avais entendu alors que je sortais de la salle de l’IRM. Je me suis demandé si des bâtiments n’étaient pas en train de s’effondrer. Je n’avais jamais entendu rien de semblable et il me vint une image d’immeubles qui s’écroulaient au cours d’un tremblement de terre. Il me fallait m’enfuir à toute vitesse…
Je suis arrivé en haut d’un escalier que j’ai descendu quatre à quatre. J’ai débouché dans un long corridor, où j’ai encore croisé des gens allongés par terre : un homme en blouse blanche qui tenait un dossier dont les feuilles étaient éparpillées sur le sol, un garçon et ses parents, qui étaient tombés les uns sur les autres. Je ne me suis pas arrêté, leur vue m’effrayant suffisamment comme cela et, sans pouvoir me retenir, je me suis mis à courir encore plus vite pour être le plus rapidement dehors. Je m’attendais à chaque instant à être enseveli sous des tonnes de gravats.
C’était de plus en plus sinistre au fur et à mesure que je m’approchais de la porte principale. J’ai rencontré de plus en plus de gens étendus sur le sol, sur des brancards, ou dans des fauteuils roulants, et qui semblaient morts. J’enjambais les corps. J’étais fou et je criais « Sortez tous, sortez tous, ça va s’effondrer ! » tout en me précipitant de plus en plus vite vers la sortie.
La porte automatique qui s’effaçait normalement avec un détecteur de présence m’arrêta. Elle s’était refermée sur les jambes d’une femme affalée par terre dans le sas d’entrée, coincées entre les deux battants de verre. J’ai essayé de tirer pour ouvrir, mais c’était bloqué. J’ai cherché un objet lourd pour casser la vitre et, jetant un regard circulaire dans le hall, j’ai vu une dizaine de corps immobiles tout autour de moi. J’ai finalement repéré un extincteur que j’ai lancé violemment. Sous le choc, le vantail a explosé en mille morceaux et je suis enfin sorti.
J’étais sauvé ! J’étais dehors ! Je me suis alors arrêté. Je tremblais et je haletais comme si je venais de courir pendant des kilomètres, mes jambes me lâchaient et je me suis assis au milieu de la cour aussi loin que possible des bâtiments qui m’entouraient. Je me devais de retrouver mon calme et reprendre mon souffle. Je n’étais plus si jeune et cette fuite éperdue m’avait épuisé. La respiration me revint petit à petit.
Les immeubles étaient toujours debout, et je ne voyais aucun débris sur le sol. La terre ne tremblait pas. Ce n’était pas ça ! Des alarmes des voitures stridulaient dans les rues. Ce bruit entêtait. J’étais dans un cauchemar ou dans un mauvais rêve et j’avais l’impression que ma raison vacillait.
Je me mis alors à observer ma main droite et à compter mes doigts : « un, deux, trois, quatre, cinq », dis-je tout haut pour me rassurer. J’ai bougé le bras, fait des moulinets ; tout était normal, mon corps obéissait aux ordres que je lui donnais. Regardant alors autour de moi, je vis encore des gens étendus sur le sol. Une ambulance avait heurté un mur. Le chauffeur était affaissé sur le volant. Rien ne bougeait, mais j’ai entendu un fracassement sourd qui m’est parvenu de la ville. C’était peut-être une bâtisse qui s’effondrait. Je ne savais plus quoi penser. Était-ce une canonnade ? Ou bien un attentat ? Je n’entendais pas de sirènes de pompiers. Avec tous ces événements, que faisaient-ils ?
Je suis resté ainsi assis, quelques minutes, le temps de me calmer, attentif, tout en réfléchissant. Je ne comprenais rien. J’ai sorti mon portable pour appeler le 15 ou le 17, il n’y avait que ça à faire !
Sonnerie, sonnerie, sonnerie, puis un message d’attente à l’un comme à l’autre numéro. J’ai pensé : « ils sont débordés ! ».
C’est alors que j’ai pensé à ma fille, il fallait que je lui raconte et que je prenne de ses nouvelles. Pas de réponse. J’ai essayé de la joindre cinq fois à la suite, mais sans qu’elle ne décroche. C’était vraiment très inquiétant… J’ai aussitôt tenté de joindre mon fils sans plus de résultat. Une fois, deux fois, trois fois ! Rien. Dernier appel, mes parents mais à nouveau sans succès !
J’ai décidé de revenir dans l’hôpital : c’est là que j’allais trouver du secours. C’était rempli d’aides-soignants,d’infirmières, de médecins, de spécialistes en tous genres. Je suis rentré et j’ai parcouru quelques salles, mais partout, partout, c’était le même spectacle de gens allongés, inertes. Je suis allé toucher quelques corps, et tous étaient plus froids que ma main. Je ne parvenais plus à sentir leur pouls et ils ne respiraient plus. Je n’ai plus insisté. Apparemment, tout le monde était mort. Que s’était-il passé ?
J’ai repris mon téléphone et j’ai appelé une nouvelle fois police secours. Une nouvelle fois le même message d’attente, me disant qu’on allait prendre ma communication… J’ai patienté… La belle voix féminine se répétait inlassablement mais on ne décrochait pas : le standard devait être saturé d’appels. Mais au fur et à mesure que cet enregistrement me serinait « que j’allais bientôt pouvoir parler », mes idées se mettaient en place,s’organisaient, entraient dans une logique épouvantable, quittaient la normalité pour me suggérer sans que je veuille le croire qu’à police secours ils étaient morts eux aussi et ne pouvaient répondre. Cette pensée que je refusais encore me fit regarder avec haine mon téléphone en même temps que je fus glacé d’effroi. J’ai alors tenté une nouvelle fois d’entrer en contact avec ma fille, mais une fois encore en vain.
Je suis resté coi quelques instants, immobile, pétrifié comme une statue, la bouche à demi-ouverte, n’osant plus bouger, tendant l’oreille pour détecter le moindre bruit, regardant tout autour pour repérer le moindre mouvement, une poitrine qui se serait soulevée sous la respiration, un doigt qui aurait tremblé, une paupière qui se serait ouverte. Mais là, dans le grand hall d’entrée de l’hôpital Lariboisière, ce n’était que silence et pétrification. Hommes, femmes, enfants, vieillards reposaient tranquillement autour de moi. Ils étaient affalés par terre, certainement morts, comme j’avais pu le vérifier pour certains et ce n’étaient pas les seuls si mes déductions concernant la police s’avéraient exactes. Je n’ai fait aucun geste pendant quelques minutes : ce constat effroyable m’avait glacé. J’étais incrédule : ce n’était pas possible ! J’ai à nouveau regardé mes mains et j’ai fait bouger mes doigts : ils étaient toujours dix et moi j’étais bien vivant…
J’ai décidé d’en finir avec cet hôpital. C’était l’endroit d’un malheur incommensurable, inimaginable et il fallait que je retourne vers la vie… Je devais sortir, quitter ces lieux sinistres : j’ai franchi le grand portail et je me suis retrouvé dans la rue.
Dehors, j’ai tout de suite remarqué que les choses n’étaient pas comme d’habitude. Rien ne bougeait. La ville n’avait plus son sempiternel bruit de fond. Seuls les cornements des alarmes déchiraient le silence.
Puis j’ai vu les voitures. Et je n’ai plus vu que cela, des accidents d’automobile en veux-tu en voilà, car apparemment tous les véhicules qui roulaient s’étaient arrêtés en heurtant quelque chose : une camionnette, un mur, des passants… Comme dans l’hôpital, c’étaient des morts partout, affalés sur les trottoirs, couchés sur leur volant, écrabouillés sur le pavé, un vrai massacre. J’ai même repéré des chiens, encore tenus en laisse, qui gisaient près de leurs maîtres. Et encore des oiseaux abattus en plein vol et un chat tombé d’un toit qui avait explosé en touchant le sol… ! Au fur et à mesure que j’avançais dans la rue, que j’avais connue si animée, si bruyante deux heures auparavant, tout, tout me confirmait que l’hypothèse monstrueuse qui m’avait glacé l’esprit quelques minutes plus tôt se transformait en une sinistre réalité : plus rien n’était vivant autour de moi !
Il y eut encore un bruit effroyable, mais dans le lointain. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à sentir une odeur de pétrole brûlé apportée par un vent léger. « Un incendie, il ne manquait plus que cela ! pensai-je ».
Bien que la scène qui s’offrait à moi fût terrible, je commençais à reprendre mon calme et mon cœur battait plus normalement. Je ne ressentais plus les intenses pulsations qui avaient envahi toute ma poitrine. Je reprenais mon souffle. Je quittais la période d’effroi absolu pour retrouver des réactions moins exacerbées.
Je me suis assis sur les marches d’une entrée d’immeuble pour réfléchir.
J’ai regardé le spectacle autour de moi. C’était sinistrement identique d’un bout à l’autre de la rue. J’ai alors dirigé mes yeux vers quelque chose d’apaisant : un arbre et ses feuillages qui émergeaient par-dessus un mur. Plus haut, le ciel était couvert. Il avait plu le matin, et il ne faisait pas très chaud pour un mois de juillet…
J’ai laissé aller tranquillement mes pensées. À cet instant, je n’avais presque plus de ressort, les événements que je venais de vivre m’ayant épuisé nerveusement. Mes mains tremblaient…
J’ai d’abord pensé au matin, au petit déjeuner avec ma fille, aux derniers instants de notre petit rituel de séparation, à ma visite du musée Guimet et à ses enchantements, au café et aux croissants que j’y avais mangés en guise de repas de midi, au parcours dans le métro pour aller à Lariboisière, à l’opérateur de l’IRM et à son aide.
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