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Couverture du roman Le tapuscrit retrouvé

Le tapuscrit retrouvé

Face à l'immensité océanique, un homme contemple les vestiges d'un monde disparu. Depuis son banc au sommet de la falaise, il cherche en vain l'éclat familier du phare de Biarritz, désormais éteint. Ce récit, issu d'un manuscrit mystérieusement retrouvé, lève le voile sur les secrets de la Grande Catastrophe. À travers les souvenirs de René Peyré, dont la trace s'est perdue, ce témoignage unique apporte une lumière nouvelle et troublante sur les racines de notre propre présent.
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Chapitre 3

Puis, comme la triste réalité s’étalait devant moi, j’ai revu mes derniers moments dans la machine, ma panique, les morts, ma fuite. Il était temps de faire le point. Je ne devais pas me mentir : je devais croire à tout ce que je voyais et peut-être aller au pire tout de suite pour en tirer les bonnes conclusions. Alors, en cet instant, j’ai résumé la situation de cette manière en essayant d’être logique et déductif :

1- un événement mystérieux était survenu pendant que j’étais enfermé dans l’IRM ;

2- c’était ce qui m’avait vraisemblablement donné cette impression de chaleur ;

2- apparemment, l’enveloppe métallique ou les champs magnétiques de l’IRM m’avaient protégé ;

3- tout ce qui n’était pas protégé était mort ou mal en point pour le moins ;

4- des humains, des animaux étaient morts, et peut-être aussi ma fille ;

5- cette mort avait été soudaine, instantanée et brutale ;

6- c’est ce qui expliquait tous ces accidents de voiture ;

7- et comme plus rien ne bougeait maintenant, la ville était silencieuse à part des alarmes ici et là qui finiraient par se taire, Paris avait été particulièrement visé ;

8- les grosses explosions que j’entendais encore dans le lointain devaient être des accidents de trains lancés à pleine vitesse ou des choses de ce genre, ou peut-être des attentats ;

9- ou bien finalement le bruit de canons qui tiraient sur Paris. C’était peut-être une guerre ;

10- mais dans tous les cas, ce n’était pas un tremblement de terre car tout était encore debout ;

11- à moins, finalement, que je ne sois devenu complètement cinglé et que je vive une psychose qui me serait tombée dessus comme j’étais dans la machine. Avais-je encore toute ma raison ?

Après ces terribles réflexions, j’eus un véritable moment d’abattement : je ne trouvais pas mes explications convaincantes et pour le moins je subodorais mon cerveau plutôt atteint. Rien n’était clair, rien n’était simple et la psychose me semblait la chose la plus probable, quoique ! Si c’était la guerre, ce n’était pas près d’être fini. J’ai tendu l’oreille : ça tonnait parfois pas très loin de moi. La première vague avait été terrible. S’agissait-il d’armes de destruction massive ? Quand auraient lieu les autres assauts ?

Je n’étais plus dans l’IRM, mais dans la rue : j’allais bientôt mourir foudroyé comme les autres à la prochaine attaque… Je me suis recroquevillé sur moi-même, ramenant les jambes près de moi en m’adossant au chambranle de la porte. J’ai eu envie de pleurer. J’ai fini par penser qu’il s’agissait d’armes nouvelles dues à la folie des hommes ou d’un poison qui rendait fou.

Mais je voulais encore une fois échapper à la réalité et je me suis dit que je rêvais, que tout cela n’était qu’un songe : la France était en paix avec tout le monde. Des larmes me vinrent, abondantes, irrésistibles : le contrecoup de la tension nerveuse. Je ne parvenais plus à organiser mes idées. J’étais dans une confusion invraisemblable, une sorte d’emballement des méninges qui envoyaient des ordres, des pensées, des impulsions, des cris, des signes, des couleurs, des odeurs, des peurs, des angoisses dans toutes les directions du cerveau, créant un gigantesque embouteillage, une effarante surchauffe, un dramatique embrasement, une disjonction fatale…

Je fus terrassé par la tristesse et le malheur et je m’évanouis…

Je suis revenu à moi alors que la nuit était tombée. C’était une nuit d’été, plutôt claire, une nuit de pleine lune qui apparaissait par instants entre le passage de deux nuages. J’étais toujours dans mon entrée d’immeuble allongé tant bien que mal sur le dallage. Il n’y avait plus d’éclairage dans la rue, c’était sinistre. Pas un seul bruit non plus. Les alarmes avaient fini par se taire. Paris était une ville morte et si le sommeil qui venait de m’assommer m’avait aidé momentanément à fuir un cauchemar, le réveil me replongeait dans une terrifiante réalité.

Autant que j’ai pu en juger sous les faibles lueurs de la lune, les corps qui m’entouraient n’avaient pas bougé, les tas de voitures non plus, le tout dans une odeur de brûlé plus forte, plus intense. Je voyais comme des rougeoiements se refléter sur les nuages : il y avait certainement de grands incendies pas très loin…

Je me suis levé presque mécaniquement et me suis mis en route : je voulais rentrer chez ma fille. Je voulais la voir et j’avais besoin de me retrouver dans un cadre familier et rassurant. J’avais faim également.

Je suis descendu dans la première station de métro : l’électricité fonctionnait et l’éclairage m’avait attiré comme un insecte. Cette lumière me réconforta. Je venais de l’obscurité et je butais souvent sur des cadavres que je distinguais difficilement. J’ai avancé dans les couloirs en évitant les dizaines de corps qui jonchaient le sol. Venant de l’obscur et allant vers la clarté, j’ai eu l’impression de rentrer dans une grande scène de théâtre en arrivant sur le quai. Une rame attendait bien sagement, les portes ouvertes. J’ai parcouru la station d’un bout à l’autre. C’était la même désolation que dans la rue de gens affalés les uns sur les autres, une sorte de gigantesque musée Grévin, car les figures avaient déjà pris un teint cireux. Quelques visages exprimaient la surprise, d’autres semblaient plus douloureux, certains étaient sereins. J’en ai même vu qui souriaient. Ils racontaient leurs derniers instants. Quelques mains étaient restées crispées aux barres de maintien. C’était le château de la belle au bois dormant, version souterraine, collective et modernisée. Mais je n’étais pas le prince charmant, je n’avais pas de baguette magique et je ne savais plus dans quel monde j’étais : dans un conte de fées, dans une tragédie, sur terre, au septième ciel, en enfer, ou devenu fou ?

J’ai crié « debout les morts ! » pour réveiller tout ce monde qui semblait endormi. Le son de ma voix résonna, renvoyé plusieurs fois par l’immense voûte. Mais, si Clemenceau avait pu galvaniser les poilus, cette fois-ci ces mots n’eurent aucun effet. Rien n’a bougé, même pas une paupière. Mes paroles n’étaient pas magiques et je ne possédais aucun pouvoir particulier. Je n’étais rien qu’un simple humain écrasé par un étrange destin…

Je suis remonté vers la sortie en regardant au passage le plan des rues du quartier que je ne connaissais pas, pour trouver aisément mon chemin jusque chez ma fille.

Je commençais psychologiquement à faire face et je m’imprégnais, bien malgré moi, de la logique des données nouvelles. La canonnade s’était tue. C’était peut-être pas une guerre après tout…

Je fus stressé de me retrouver dans le noir, et j’avais de plus en plus faim et soif… J’ai cherché une boulangerie et dès que je l’ai trouvée, plus attiré par l’odeur du pain que par la façade et l’enseigne que je distinguais à peine, je suis allé me servir en croissants et en petits gâteaux.

Je me suis installé à une table et j’ai mangé. J’y voyais peu et il me fallait de l’éclairage : la panne de courant semblait générale sur Paris. Le métro ne devait plus être alimenté que par un dispositif de secours. Le repas terminé, je suis passé dans une supérette et, moitié à tâtons, moitié grâce à un briquet qui m’est tombé sous la main par hasard, j’ai réussi à trouver des piles et une torche électrique. J’ai aussi raflé des produits laitiers et des boissons et j’ai poursuivi mon chemin après avoir étanché ma soif.

J’ai marché dès lors plus facilement : je pouvais éviter les corps qui gisaient par terre. Je me souviens aussi que je me suis retourné plusieurs fois pour voir si je n’étais pas suivi ce qui finalement m’aurait fait bien plaisir à ce moment-là…

Il était une heure du matin quand je suis arrivé chez ma fille. Il y avait, pas très loin de chez elle, un gros tas de voitures enchevêtrées avec un bus duquel s’échappaient de fortes odeurs de gasoil. Si tout cela n’était pas en train de brûler, c’était par pur miracle. Ma sécurité ne tenait qu’à un fil. Il devait aussi y avoir, dans cette mégapole, des quantités de fuites de gaz et bien d’autres dangers potentiels dont je n’avais même pas idée. Mon imagination m’annonçait le pire : Paris s’était transformé en poudrière, et n’allait pas tarder à sauter…

Le digicode de la porte d’entrée ne fonctionnait plus. Du même coup, j’ai compris que ma fille n’était pas rentrée : cette porte n’avait pas été ouverte depuis l’heure du cataclysme. J’ai donné quelques coups d’épaule sur le battant mais il ne céda pas…

Je suis allé chercher des outils adéquats dans une quincaillerie de la rue du faubourg Poissonnières et à l’aide d’un pied de biche j’ai pénétré enfin dans l’immeuble.

Arrivé dans le petit appartement, à défaut d’électricité, je me mis en quête de bougies. J’ai fini par en trouver. Tout était resté dans le désordre charmant que nous avions laissé le matin : c’était poignant. Les objets déplacés exprimaient comme une attente de retour mais j’avais le pressentiment que ma fille ne reviendrait plus jamais chez elle. Pourtant tout ici espérait sa présence : elle avait un intérieur douillet, cosy, qui reflétait son charme. Mais ces lieux n’avaient de sens qu’occupés, qu’habités. Ce léger désordre, c’était elle, ces couleurs de rideaux, c’était elle, ces meubles, c’était elle. À la lueur des trois bougies que j’avais allumées et de la lampe de poche, je m’imprégnais encore une fois, et avec quelle émotion, de la simplicité des bibelots qu’elle avait choisis, des derniers mots qu’elle avait griffonnés et qui traînaient sur la petite table du salon, des restes du petit déjeuner qu’elle n’avait pas terminé le matin…

J’étais en état de choc. Je me suis allongé sur le canapé et je suis tombé dans une sorte de torpeur sinistre. Mes pensées désorientées m’emmenaient dans toutes les directions : j’étais encore dans l’IRM, je pensais aux membres de ma famille, je heurtais des cadavres en marchant dans le noir, je voyais ce chat sur le trottoir, éclaté en une étoile rouge sang aux mille branches, j’espérais ma fille, j’entendais mon fils m’appeler de Montauban, je me débattais au cœur de terrifiants incendies, la ville explosait et manquait de m’ensevelir, je m’enfuyais vers les ténèbres, une centrale nucléaire venait juste d’exploser…

Cette vision m’arracha du canapé dans lequel je m’étais allongé. Je me suis levé d’un coup, inquiet, presque terrorisé. Cette hypothèse était plausible, comment n’y avais-je pas songé plus tôt ? J’avais besoin d’un poste de radio à piles pour avoir des informations, mais ma fille n’en avait pas chez elle et je suis ressorti pour en chercher un dans un magasin… Ce ne fut pas très long à trouver dans le quartier. J’ai immédiatement allumé le récepteur. Encore une nouvelle déception : ce n’était que bruit de fond avec rien d’audible. J’ai parcouru toutes les fréquences de toutes les longueurs d’onde mais en vain… Aucun émetteur n’était plus en activité.

Je suis rentré désemparé avec l’envie irrésistible de prendre une douche pour me laver de possibles retombées de poussières contaminées : j’avais passé une bonne partie de la soirée à marcher dehors. Mais l’eau ne coulait plus du robinet. Plus rien ne fonctionnait dans cette ville ! J’ai encore essayé le téléphone fixe pour constater qu’il n’était pas plus bavard que le poste de radio…

C’était trop pour un seul jour : même les pires scénaristes n’avaient jamais osé imaginer de telles histoires. J’étais dans un état proche de l’épuisement psychologique. Je me suis couché et malgré les soucis immenses, les questions inquiétantes, les peurs angoissantes, les chagrins incommensurables, je me suis endormi comme une masse laissant les bougies achever de se consumer…

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