
Le square des oubliés
Chapitre 2
II
Premier jour d’après
Quel rêve étrange ! Le cheval s’était emballé, il s’était précipité dans le cimetière, avait stoppé brusquement devant la tombe de « maman » et s’était soudain agenouillé laissant glisser Louis délicatement de son dos pour lui permettre de glisser des fleurs sauvages dans le vase posé sur les gravillons blancs. Il ouvrit les yeux sur une nouvelle journée. Un super petit déjeuner l’attendait certainement sur la table de la cuisine, et c’est avec impatience qu’il enfila son peignoir puis descendit l’escalier qui grinçait sous son imposante carrure. La surprise fut grande ! Rien n’était préparé. Il réalisa soudain que « maman » était partie, et elle n’avait donc pas eu le temps… ah non, la possibilité de lui chauffer son chocolat chaud et de beurrer sa tranche de pain. Cela ne le découragea pas. Il fit chauffer le lait, le versa sur le chocolat en poudre dans son bol, mélangea puis prépara sa tartine de beurre.
Quelle fierté ! Il avait réussi à tout faire seul, mais il savait que « maman » l’avait guidé. Tout en prenant son petit déjeuner, il regardait par la fenêtre. Jusqu’à présent, il n’avait guère porté attention à ce qu’il se passait à l’extérieur. Mais, là, seul, la chaise vide en face de lui, l’absence de babillages entre « maman » et lui, le silence juste troublé par le bruit de ses mâchoires et de la petite cuillère dans son bol, il prenait le temps de l’observation. Il voyait la rue bordée d’une rangée d’arbres, sur laquelle quelques personnes passaient. Les unes marchaient lentement, d’autres courraient presque. Certains gardaient la tête baissée, le regard fixé sur leurs chaussures ou sur le bitume, d’autres, le téléphone collé à leur oreille, parlaient sans porter aucune attention à ce qui les entourait. Ce spectacle humain le tétanisait. Il n’arrivait plus à éloigner son regard de cet écran de télévision réelle.
Une fois par jour, ils sortaient tous les deux pour leur promenade quotidienne. Ils allaient presque toujours au jardin public. Ils s’asseyaient toujours sur le même banc. Les enfants jouaient dans le bac à sable, sur les jeux installés spécialement pour eux. Lui aussi, il avait joué ici quand il était petit mais les autres ne venaient pas vers lui. Il était plus grand, plus fort, sa taille était décalée par rapport à celle des autres enfants de son âge. Puis il avait grandi, et avait continué à jouer sur les mêmes jeux malgré son âge. Et les regards portés sur lui avaient changé, il ne s’en apercevait pas, totalement étranger au malaise qu’il pouvait provoquer. Encore maintenant, il ne s’apercevait pas des regards étranges qui le fixaient.
« Maman » lui disait toujours qu’elle était là, et c’était le plus important. Mais aujourd’hui, sa chaise était vide. Une ombre de tristesse traversa son regard mais ne s’attarda pas. Il l’entendait encore lui parler de la journée passée, de celle à venir, des informations du jour, du chien de la voisine. Tout était sujet à discussion.
Le petit déjeuner terminé, il rangea soigneusement le beurre et la confiture dans le frigidaire, nettoya son bol et sa petite cuillère, les essuya et les remit dans le placard habituel. Maman lui disait toujours que chaque chose avait sa place, que l’ordre dans la maison aidait à mettre de l’ordre dans ses pensées. Chaque objet à sa place, chaque pensée à sa case. Cette méthode aidait Louis dans son mode de fonctionnement, et lui permettait d’appréhender la vie comme une page blanche. Il alluma la radio pour écouter les informations qu’il se mit à commenter tout seul, il faisait les questions et les réponses, puisque son interlocutrice était absente, et ce nouveau jeu l’amusait beaucoup. Un sourire sur les lèvres, il entendit que la pollution prenait de l’ampleur et que des mesures indispensables devaient être mises en œuvre pour stopper l’hémorragie. Il devra vérifier la signification exacte des mots « pollution » et « hémorragie » pour bien comprendre cette nouvelle. La recherche de mots était son plus grand plaisir, il sortait délicatement le dictionnaire de l’étagère comme un bien fragile, passait délicatement sa main sur la couverture, et après l’avoir déposé sur le bureau en bois, il l’ouvrait à la page du mot jusqu’alors inconnu. Le livre allait lui livrer le secret de ce mot nouvellement entendu, l’attente qui précédait la découverte lui provoquait des frissons. En tremblant, il ouvrit le dictionnaire et se plongea dans la lecture des mots nouveaux. Il savourait chaque nouvelle découverte comme une sucrerie. Cette sensation lui remettait en mémoire le sucre d’orge coloré que « Maman » lui achetait une fois par semaine à côté du petit jardin public, dans la boulangerie de Madame Doucette. Il regrettait le temps de ce bonbon qu’il pouvait déguster pendant des heures lors de son enfance, enfin, quand il était petit et que « Maman » pouvait encore le prendre sur ses genoux pour lui raconter une histoire. Mais il avait trop grandi, il n’était plus allé sur ses genoux et n’avait plus eu de sucre d’orge. Pourtant il en avait toujours envie, des deux, des genoux et du sucre d’orge. C’est vrai qu’il était devenu très grand, il avait alors pu regarder le haut du crâne de « Maman » qui attachait méticuleusement ses cheveux en un chignon bien serré planté au sommet de sa tête. Il aimait bien observer l’escargot formé de fils bruns parsemés de fibres grises puis blanches au cours des années qui passaient.
« Pollution : Dégradation d’un milieu naturel par des substances chimiques, des déchets industriels ou ménagers. »
« Hémorragie : Écoulement de sang hors des vaisseaux qui doivent le contenir. fig : Perte importante en vies humaines. » C’est cette explication qui retint son attention.
Il réfléchit longuement afin de relier les deux explications. Le déclic se fit. Quelle horreur ! La nature se vidait de son énergie à cause de déchets produits par l’homme. Comment était-ce possible ? Pourtant, c’était facile de ramasser les papiers qui traînaient sur le sol et de les mettre dans la poubelle. Il le faisait à chaque promenade dans le jardin public. C’est bizarre que « Maman » ne lui en ait jamais parlé, ou alors, elle lui donnait des explications plus légères. Et son far-west adoré, était-il aussi en train de se vider de sa substance ? de s’emplir de saletés ? Ce soir, il regarderait un western pour vérifier que tout était en ordre, et il était certain qu’il ne devait pas être inquiet. Malgré tout, le doute commençait à s’immiscer en lui. De nature sereine, il ne prévoyait rien, mais vivait au jour le jour sans se soucier du lendemain, et jusqu’à présent aucune inquiétude ne le troublait. Jusqu’à quand ?
Et maintenant, il fallait penser à faire des courses. Tout d’abord, regarder dans le frigidaire si un aliment manquait, puis vérifier les réserves dans le placard, et établir une liste. Pour la première fois, il devait élaborer cette fameuse liste de courses tout seul sans aucune aide. Ce n’était plus écrire sous la dictée de « Maman » qui savait tout, qui prévoyait tout mais prendre la responsabilité de l’organisation. Ce nouveau rôle l’effrayait et l’excitait en même temps. Il fut surpris de constater qu’une multitude de plats préparés envahissait le frigo, et qu’aucune course n’était à prévoir. Il voulait pourtant tenir son nouveau rôle et décida de sortir malgré tout. Il referma soigneusement la porte derrière lui, descendit les quatre marches qui menaient au portail du minuscule jardin attenant à la maison, et se dirigea vers l’épicerie.
— Bonjour, Louis ! Comment vas-tu ?
— Ça va bien, merci Monsieur.
— De quoi as-tu besoin ?
— Ben de rien, en fait. J’ai vérifié dans le frigo comme « Maman » me l’a appris, et il est plein. Pareil pour le placard à provisions. Mais comme on vient toujours ce jour-là, je suis venu.
— Dans ce cas, je te propose d’acheter juste quelques pommes, tu pourras les garder assez longtemps et toutes les manger d’ici ta prochaine visite. Qu’en penses-tu ?
Louis réfléchit un moment, semblant se poser de nombreuses questions avant de prendre une décision.
— C’est d’accord. Et puis, j’aime bien les pommes mais je les veux bien rondes et toutes rouges, c’est trop joli comme ça.
L’épicier sourit, habitué aux remarques inattendues et décalées de Louis. Il le connaissait depuis son enfance, l’avait vu grandir et avait observé l’attitude protectrice de sa mère.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu n’hésites pas. Je t’aiderai toujours, et je ne suis pas le seul à être à tes côtés.
— Merci Monsieur. Au revoir et à bientôt.
Louis partit en direction du jardin public, le square comme tout le monde l’appelait, le filet à provisions au bout de son bras. Il suivait le chemin habituel, et s’installa sur le banc en bois peint tout en vert sur lequel il s’asseyait avec « Maman » depuis sa plus tendre enfance. Le bois était usé, la peinture écaillée, des marques d’initiales gravées au couteau sillonnaient le dossier. Il les avait toutes lues, à chacune il avait attribué une histoire, il s’imaginait la main qui les avait tracées, le cœur qui les avait inspirées. Chaque histoire était une vraie aventure, de préférence douce et tendre.
— Bonjour garçon ! c’est une bonne idée de venir ici. Comment tu vas ?
— Ben, je vais bien ! répondit Louis avec un sourire aux lèvres, mais surpris que tout le monde se préoccupe de sa santé. Il n’avait pas l’air malade, pourtant. Et vous, Monsieur Charles, ça va ? Maman, elle n’a pas pu vous apporter votre plat et je pense qu’elle ne pourra plus mais moi, je peux si vous voulez ?
— Avec plaisir, mon garçon. Tu arrives à cuisiner ?
— « Maman » m’a laissé plein de plats dans le frigidaire, et plein de provisions dans le placard, mais j’ai regardé comment elle faisait, alors je peux le faire aussi. J’ai même fait les courses aujourd’hui ! s’exclama-t-il le regard lumineux de fierté.
— Félicitations, Louis, je suis sûr que tu cuisines très bien
— Je sais faire les tagliatelles carbonara, l’omelette à la ciboulette, même que je vais cueillir la ciboulette que je fais pousser dans le jardin, et aussi le poulet avec des tomates, et plein d’autres plats.
— Tu m’épates. Et je suis certain que tu aimes bien manger.
— Oh oui, maman disait toujours que j’étais gourmand et… il hésita un instant… gourmet, ça veut dire que j’aime les bonnes choses.
Monsieur Charles eut un sourire amusé.
— Je sais ce que ce mot signifie. Mais sais-tu que tu peux aussi trouver des références à la nourriture, et à la bonne chair, dans la littérature et aussi dans la peinture ?
— Ah bon ?
— Eh oui, attends, je vais te montrer quelque chose qui va sûrement te plaire.
Mr Charles disparut dans son antre aux multiples trésors de nature très variée. L’installation de Mr Charles semblait loufoque au passant non initié mais avait émergé d’une longue réflexion.
L’entrée du square était réservée aux jeux d’enfants et aux bancs occupés par les parents qui les accompagnaient. Puis deux allées distinctes se trouvaient séparées par de nombreuses essences de plantes, de fleurs, d’arbustes agrémentés de quelques arbres. Les allées suivaient une courbe sinueuse pour se croiser à l’extrémité du jardin qui devenait alors une véritable forêt vierge à la végétation débridée. Le jardinier semblait avoir épuisé toute son énergie à apprivoiser la verdure sur les trois premiers quarts de cet espace réservé au public, et, trop épuisé pour terminer le travail, il avait laissé une liberté totale aux plantes sur le dernier quart. L’explication était différente, et les habitués la connaissaient et l’acceptaient.
Mr Charles s’était installé au fond de ce jardin quelques années auparavant, et les habitudes avaient changé. Cachées derrière les arbustes les plus épanouis, deux toiles imperméables de couleur verte étaient solidement arrimées au sol. L’une abritait un matelas, une petite table basse sur laquelle était posé un réchaud au gaz, et un coffre. Quant à la deuxième, son rôle consistait à abriter ses trésors concentrés sur un tutti frutti de culture ; une montagne de livres, une pyramide de reproductions de peinture de tous les styles, des petites sculptures, des partitions. L’homme érudit, qu’il était, avait laissé libre cours à son enthousiasme culturel.
Cette installation avait suscité quelques commentaires vite stoppés par le jardinier, gardien du square, qui avait accepté cet homme aux étranges bagages sans restriction. Ce qui était d’autant plus surprenant pour cet homme strict qui œuvrait chaque jour à soigner ce jardin d’une main experte. La première heure fut décisive. Consacrée à un échange verbal digne d’une pièce de Ionesco entre un homme cartésien aux idées bien rangées, et un « homme artiste » au discours passionné, la fin de cette journée printanière avait assuré l’installation de Mr Charles et la protection du gardien jardinier totalement séduit.
Après quelques instants passés au fond de sa deuxième tente, Mr Charles sortit, tenant précautionneusement entre ses mains un rouleau de papier, qu’il déplia devant les yeux agrandis de Louis, qui découvrit alors un fabuleux spectacle. Un éclatement de couleurs lumineuses, un foisonnement de personnages aux costumes inhabituels et enfin, une table recouverte d’une nappe blanche sur laquelle étaient posées les agapes d’un repas joyeusement partagé, sautèrent aux yeux de Louis qui resta un grand moment figé par la curiosité et le plaisir.
— C’est beau, chuchota-t-il comme s’il craignait de déranger ces hommes et femmes occupés à discuter après avoir partagé un bon repas.
— C’est une peinture de Renoir, et ça s’appelle « Le déjeuner des Canotiers ». Tu vois, un repas peut rapprocher les gens, les inciter à parler entre eux. La nourriture tient là un rôle important.
— Le raisin a l’air bon, j’aime bien le raisin noir mais le blanc aussi avec des petits grains qui craquent sous la dent ! s’écria Louis, heureux de trouver un référent à son quotidien.
Monsieur Charles sourit. Il comprenait la surprise de Louis, et son besoin de se sécuriser face à l’inconnu qui lui était présenté, un tableau avec des personnages d’un autre temps, réunis autour d’un lieu nouveau pour Louis qui ne s’était jamais installé à une table en terrasse en pleine nature. Il voyait son contentement.
— Si tu veux, je te le prête mais il faudra être très soigneux car cette reproduction est fragile, Monsieur Charles savait que Louis serait attentif à ne rien dégrader. J’ai confiance en toi alors tu peux l’emporter chez toi pour mieux le regarder.
— Oh merci Monsieur Charles, je vais pouvoir l’admirer ce soir avant de dormir.
Louis partit, un sourire aux lèvres. Monsieur Charles le regarda s’éloigner, le pas innocent et léger sous sa stature d’un Hercule combattant Archeloüs. La carrure de Louis impressionnait toujours, jusqu’au moment où le passant croisait son regard enfantin où la douceur et l’innocence faisaient oublier les épaules larges et le corps puissant.
C’est d’un pas léger qu’il repartit vers son havre de paix, attentif à bien refermer le portail derrière lui, comme « maman » lui avait appris, et a repoussé la porte d’entrée délicatement car les gonds devenaient fragiles avec l’âge. La maison le recouvrait alors d’un halo protecteur, et la délicate odeur de roses, provenant de vasques en verre emplies d’un mélange savamment élaboré, créait alors une atmosphère légère.
— Je vais montrer ça à « maman » et elle va être trop contente, murmura Louis.
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