
Le square des oubliés
Chapitre 3
III
Elle
— Quelle plaie ! s’exclama-t-elle en son for intérieur, tout en traînant son cartable qui semblait représenter le double de son poids.
Toute menue, les cheveux en bataille et son nez minuscule dont l’extrémité légèrement relevée semblait dire au monde entier : attention, ce n’est pas le moment de venir me chercher des noises ! elle marchait au ralenti sur le bord du trottoir, tanguant souvent à la limite de la chute dans le caniveau empli d’eau salie par les feuilles d’automne.
Aujourd’hui, elle était grognon. Elle s’était une fois de plus disputée avec « sa mère d’accueil » qui tenait absolument à ce que son lit soit fait correctement et sa chambre rangée avant qu’elle ne parte à l’école. Elle trouvait cette activité parfaitement inutile étant donné qu’elle allait de nouveau mettre le bazar dès qu’elle rentrerait à la fin de la journée. Donc, autant éviter les gestes qui ne servaient à rien. Elle avançait tout en marmonnant.
— C’est toujours la même chose, et range ta chambre, et vas te laver les dents après chaque repas même le goûter, et lave-toi les mains avant de passer à table, et ci, et ça, et zut. De toute façon, je ne rentre jamais dans les bonnes cases. Je suis trop petite, trop maigre, trop négligée, trop impolie, toujours trop quelque chose. Ils m’embêtent tous…
Malgré son pas au ralenti, elle était arrivée devant la grille de l’école. Elle entra dans la cour surchargée de « gnomes », comme elle les nommait, multicolores. C’était à celui qui crierait le plus fort, qui courrait le plus vite, sans parler des effets vestimentaires qui semblaient être le reflet de la société de consommation dans laquelle ces enfants vivaient, tout ce qu’elle détestait. Pourtant sa nouvelle famille faisait en sorte qu’elle soit tout aussi bien habillée que ses camarades, respectueux de la dernière mode qui faisait rage. Mais le pull semblait trop large, le pantalon trop long, les chaussettes plissaient, et les chaussures étaient maculées de poussière voire de boue dès le deuxième jour. Elle s’en moquait, indifférente à cette effervescence. Après deux mois de scolarité, elle n’avait aucune copine, s’était déjà battue avec deux garçons et avait essuyé trois punitions en raison de son insolence. Elle avait argumenté qu’elle faisait face à des attaques lâches et qu’elle avait dû se défendre. Selon elle, s’expliquer clairement sur les raisons de ses actes n’était absolument pas de l’insolence mais elle n’avait pas obtenu gain de cause, bien au contraire, puisqu’elle avait dû rester en étude après les cours. Le seul avantage qu’elle en retirait était que personne n’osait l’embêter maintenant, et les garçons l’évitaient. Cependant, un goût amer d’incompréhension l’habitait constamment. Il semblait que le monde était régi selon la loi des adultes tout puissants, ceux qui décrétaient qu’une enfant n’avait pas à se justifier, mais qu’elle devait, au contraire, faire profil bas et considérer que la parole des « grands » était la seule valable. Toute tentative d’explication provenant d’un individu classé dans la case « enfants » était vaine et indésirable, ou se voyait attribuer le qualificatif d’insolence, grave attaque à l’encontre du « sachant » provenant de la case « adultes ». Elle devait se résigner à accepter cette évidence pour tous, mais n’y arrivait pas. Elle avait toujours son mot à dire, et bien sûr, ce n’était jamais le bon.
La solitude ne lui pesait pas, elle avait l’habitude et en avait fait une alliée, étant alors certaine qu’on la laisserait tranquille. Plus personne ne se moquait d’elle puisque personne ne faisait attention à elle.
La cloche retentit, les rangs se formèrent, et la cour se vida laissant place au silence. Elle suivit le mouvement, et entra dans la salle de classe. Elle aimait bien son institutrice, un peu vieillotte dans sa manière d’être, mais elle appréciait son calme, et sa manière douce d’expliquer toutes ces matières. Les mathématiques l’ennuyaient, en particulier la géométrie, la technologie était roborative, mais le français était sa matière préférée. Elle lisait dès qu’elle le pouvait, se plongeait dans les histoires pour s’y noyer. Certains passages faisaient parfois référence à l’histoire avec un grand H, ce qui l’amenait à s’intéresser à des époques spécifiques ou des personnages particuliers comme le roi « soleil » qu’elle imaginait entouré de rayons lumineux. Son imagination ne lui faisait jamais défaut, et lui avait souvent permis d’enjoliver des situations moroses qu’elle avait affrontées durant sa courte vie.
Elle avait commencé à inscrire des mots, puis quelques phrases dans un petit carnet qu’elle cachait précautionneusement afin que nul ne le découvre. Il était son ami, son jardin secret avec qui elle conversait régulièrement. La vie lui semblait alors plus légère lorsqu’elle prenait son crayon, qu’elle mâchonnait tout en réfléchissant à l’orthographe d’un mot ou la tournure d’une phrase.
Elle avait appris à lire très tôt, et cette aptitude avait surpris son institutrice de CP qui avait découvert qu’elle pouvait déjà déchiffrer certains contes pour enfants sans aucune difficulté. C’était d’autant plus difficile à comprendre qu’elle changeait de familles d’accueil régulièrement et cette instabilité avait également touché sa scolarité. La période d’école maternelle s’était vue réduite à deux années hachées entre plusieurs écoles. Comment avait-elle pu acquérir une telle connaissance des lettres et des mots au point de lire pratiquement couramment ? C’était un mystère pour son institutrice qui n’osait pas interroger la petite fille qui semblait à la fois si fragile et si forte, comme si deux êtres distincts avaient élu domicile dans cette frêle apparence.
Elle s’installait généralement au fond de la classe, prêt de la fenêtre. Elle écoutait le cours et regardait régulièrement dehors, un oiseau passait, un nuage disparaissait pour laisser place au soleil, un papillon se posait juste un instant comme pour la saluer puis d’une révérence d’ailes multicolores se laissait porter par le vent pour aller plus loin, peut-être vers un autre enfant rêveur qui laissait son regard s’échapper à travers une vitre de classe.
Elle avait eu la chance cette fois-ci d’être dans une famille d’accueil qui possédait une immense bibliothèque qui occupait deux pans de mur, et qui n’intéressait personne hormis le père très souvent absent. Il lui avait donné l’autorisation de choisir les livres qu’elle voulait, persuadé qu’elle serait bien incapable de les déchiffrer. Il avait été doublement surpris quand il l’avait vu regarder fixement les rangées de livres, puis lire scrupuleusement les titres et les auteurs. Lorsque son attention était attirée par un ouvrage, elle le sortait délicatement de la rangée, en lisait le résumé, et chose surprenante, respirait la couverture en fermant les yeux comme si l’odeur pouvait lui en transmettre la teneur. Il dut se rendre à l’évidence, elle ne choisissait pas au hasard et surtout elle était parfaitement capable de lire, ce qui était extrêmement surprenant pour une enfant de cet âge. C’est alors qu’il lui avait donné son autorisation, et fait confiance sur le respect qu’elle apporterait à chacun de ses livres.
Il avait tenté de la guider, voire de l’influencer sans même sans rendre compte, convaincu que certaines lectures seraient trop compliquées pour ce petit bout de femme, mais sans protester, elle n’en avait fait qu’à sa tête. Elle s’était directement plongée dans les œuvres de Victor Hugo. « Les misérables » puis « Notre-Dame de Paris » l’avaient littéralement happée. Inconsciemment, certains traits de quelques personnages l’avaient laissée perplexe ; pourquoi Cosette se laissait-elle traiter ainsi ? Pourquoi se moquait-on de Quasimodo ? Elle lisait avec son âme d’enfant solitaire et rebelle, et n’avait pas encore le recul nécessaire pour comprendre toutes les situations. Elle analysait donc du haut de ses 8 ou 9 ans, elle n’avait jamais vraiment su son âge, et appréhendait les évènements selon le nombre de ses années vécues.
Elle était certaine d’une chose, jamais elle ne se laisserait maltraiter par quiconque, jamais elle ne se laisserait réduire à un rôle d’esclave même si ce terme avait été aboli depuis fort longtemps. Elle ignorait encore ce que serait sa vie future, mais elle se battrait si c’était nécessaire. Elle portait cette rage en elle depuis qu’elle avait des souvenirs, ces petits bouts de vie qui vous rappellent d’où vous venez.
— Alors jeune fille, à quoi rêvez-vous ? La voix de son institutrice la ramena à la réalité, j’expliquais le sens du mot respect, et j’aimerais connaître ta version concernant ce mot ?
— Ne pas faire de mal,
— Mais encore ?
— C’est faire attention aux autres, sans les juger, même si on les trouve moches ou bêtes, parce que ce sont des êtres vivants. On doit même respecter les animaux et la nature.
— Prenons un exemple : si tu es convoquée par la directrice de l’école, dois-tu la respecter ?
— Oui mais elle doit me respecter aussi et m’écouter si j’ai quelque chose à dire même si je suis une enfant.
À cet instant, la cloche annonça la récréation.
— Nous reprendrons ce sujet la prochaine fois, précisa l’institutrice qui n’était pas étonnée par la réponse élaborée de cette élève. Elle l’avait observée, et à travers la lecture des rédactions qu’elle rendait, avait remarqué son esprit vif et surtout une maturité hors du commun. Elle connaissait son passé, ses placements dans différentes familles d’accueil qui l’avaient amenée à changer d’école relativement souvent. Malgré cette enfance perturbée, ou peut-être à cause de cela, elle avait un esprit critique développé et un raisonnement affuté.
Comment une telle enfant allait-elle vivre avec un passé si lourd et un avenir aussi incertain ?
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