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Couverture du roman Le rêve d'une chute

Le rêve d'une chute

Michel, paralysé par un locked-in syndrome, Daniel, un alcoolique au bonheur de façade, et l'Empereur, figure d'un univers mystique, n'ont rien en commun. Pourtant, un meurtre onirique d'un réalisme terrifiant les unit : chacun s'éveille avec la certitude d'être un assassin. Entre souvenirs errants et présent figé, ces trois destins s'entremêlent. Quelle vérité occulte lie ces hommes si différents à travers ce crime partagé entre rêve et réalité ?
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Chapitre 2

Le Chambellan se leva finalement. Il avisa dans un coin de la pièce le manteau qu’il revêtait pour recevoir les sujets de haut rang. Noir, brodé de fines lignes pourpres, qui imposait autant la majesté que le dépouillement. Il l’avait fait apporter plus tôt dans la journée de sa garde-robe. Il se dirigea vers le pupitre auquel il pendait puis le passa.

Il ouvrit la porte et avança dans le couloir. Il la referma, puis se retourna et y appliqua sa main, de toute la largeur de sa paume, pendant un instant. Il reprit ensuite sa marche le long du corridor. Peu de sujets connaissaient vraiment le palais. Et parmi ceux-là, bien peu encore ne comptaient pas parmi les serviteurs ou les aides du Chambellan. Il symbolisait à lui seul les détours tortueux du pouvoir dans lesquels on évoluait difficilement.

Le Chambellan quant à lui ne prenait guère la peine de réellement se soucier de la direction qu’il empruntait. Il ne sortait en réalité qu’assez peu du palais. Il savait cependant presque avec certitude que des personnes de son entourage se révèleraient capables de le semer dans les méandres de pierres, comme Ogak. Bien sûr, celui-ci se serait immolé plutôt que d’avouer cette forme de forfaiture, mais le maître observait la rapidité avec laquelle il atteignait les différentes ailes, quand il l’envoyait pour des requêtes, et se doutait que son fidèle second ne montrait pas toute l’étendue de son savoir. Il sourit intérieurement en pensant aux légendes sur les nombreux passages inconnus du palais ; des légendes qu’on pouvait tenir pour vraies parfois, en fonction du temps.

Il hâta le pas. Faire attendre un sujet n’était que chose normale, surtout s’il s’agissait plus d’un courtisan comme Palan que d’une demande d’audience pour une affaire grave. Néanmoins, il ne souhaitait pas aller contre la bienséance, du moins pas avec le représentant de Stuba, qui historiquement représentait un allié.

Une lumière plus vive commençait à apparaître au fond du couloir, tandis qu’il passait devant des enfilades de portes closes à chacun de ses côtés. Le grand vestibule se trouvait directement au bout, contigu à l’antichambre où avaient patienté Palan et ses seconds, mais distinct en cela que nul sujet n’y entrait jamais. Une issue, peu impressionnante pourtant, s’ouvrait à une extrémité de la pièce pour ensuite faire place à un long couloir éclairé faiblement, qui menait lui-même à une immense plaque de métal de forme trapézoïdale, massive, inerte et noire. La porte impériale. Pas de serrure, pas de poignet, pas de battant. Seul le Chambellan pouvait emprunter ce chemin.

Il parvint finalement au vestibule. Dans la vaste pièce, l’accès au chemin mystérieux faisait face à celui qui ouvrait sur la salle d’audience, les deux séparés par plusieurs dizaines de mètres. Le regard pouvait s’élever vers des hauteurs aux proportions de cathédrale et il y régnait le silence du sépulcre, troublé seulement par de rares bruits de pas qui semblaient s’excuser par leur insignifiance de déranger la majesté du lieu.

L’homme s’arrêta un moment devant la porte ouvragée qui donnait sur la salle d’audience ; l’atonie l’envahit aussitôt et il chercha avec acribie le moindre soupçon de mouvement ou de bruissement autour de lui. Satisfait de n’en percevoir aucun, il appliqua de nouveau sa main paume ouverte sur la surface en bois et elle s’entrebâilla doucement. Il entra dans la salle d’audience, tandis que l’huis se refermait derrière lui.

Celle-ci était en soi beaucoup moins impressionnante que la salle démesurée qui la précédait. La logique aurait voulu qu’elle procède d’une volonté d’écraser le visiteur afin de lui signifier la puissance de l’empire. À tel point que le Chambellan lui-même se prenait à douter de l’attribution donnée aux deux pièces, comme si leur fonction ne suivait pas leur nature. Mais quelqu’un, à un certain moment – l’Empereur sans doute – jugea utile de cacher la majesté du vestibule et de ne laisser aux sujets que la simplicité de la salle d’audience dont la ligne de mire, l’ouverture vers la salle cyclopéenne, était comme un point focal vers lequel les regards se tendaient, imaginant parfois dans un frisson à quels secrets elle pouvait donner accès, un accès interdit sans exception possible, ainsi que les hommes s’en souvenaient.

Une brillante lumière inondait la pièce et un large passage central encadré de colonnes menait au lieu d’audience proprement dit. Celui-ci se composait de deux banquettes de forme semi-circulaire et concentrique ; elles formaient le parterre du fauteuil du Chambellan dans lequel celui-ci s’asseyait, face aux sujets, pour écouter les doléances et les nouvelles de l’empire.

Palan s’y tenait debout, avec son conseiller au deuxième rang.

— Chambellan.

— Haut représentant de la principauté de Stuba.

Les deux hommes se regardèrent un bref instant puis s’assirent, Palan et son conseiller laissant passer quelques secondes d’abord.

— Bienvenue au palais, je suis toujours ravi de vous revoir.

— C’est un plaisir partagé, Chambellan. Je me réjouis de mon voyage dans la capitale même si, comme vous pouvez l’imaginer, la route fut longue.

— Je n’en doute pas. Stuba n’est pas si éloignée, mais les routes en cette période de pluie ne sont pas très praticables…

— En effet. Nous y sommes habitués, notre principauté n’est pas l’endroit le moins humide de l’empire !

Ils rirent brièvement, car il était connu que Stuba fût un endroit où le soleil se montrait rarement, beaucoup moins que la pluie.

— Que puis-je pour vous ? Vous m’aviez, par votre missive, évoqué des questions d’ordre fiscal.

— En effet. Stuba, par sa situation commerciale privilégiée grâce à ses nombreux ports de commerce, comme vous ne l’ignorez pas, est un contributeur net aux finances de l’empire. Cela n’est que juste. Ce qui apparaît néanmoins plus, disons, embarrassant, est le déséquilibre qui s’est installé avec nos voisins du protectorat d’Anthusep.

— Poursuivez.

— Je comprends bien entendu les contraintes liées aux efforts de stabilisation de la région, qui passent, par la volonté de l’Empereur, par un système d’entraide. Je suis au fait que la situation enclavée d’Anthusep et son paysage politique compliqué par les mécanismes de coalition à l’œuvre dans son schéma de gouvernance puissent exiger des transferts en provenance de Stuba notamment.

— Je vois poindre un doute cependant.

Palan émit un sourire légèrement contraint.

— Comprenez que le statut d’Anthusep, en tant que protectorat, lui garantit une autonomie assez étendue, avec notamment une présence restreinte de l’armée impériale.

— Je le comprends parfaitement. J’ai personnellement assisté l’Empereur quand il a décidé de transformer Anthusep en protectorat.

— Certes, c’était une manière de rappeler les faits.

— Que je connais. Mais continuez.

— C’est en fait assez simple. Les transferts auxquels Stuba se soumet en application de la charte de partenariat entre elle et le protectorat nous apparaissent à présent ne plus refléter la réalité de la situation telle qu’elle est.

— En quoi aurait-elle changé d’après vous ?

— Nos clercs ont estimé qu’Anthusep tirait maintenant de substantiels profits de péages instaurés sur son territoire qui bien qu’enclavé, constitue néanmoins un nœud routier important à certains égards,

— Eh bien, allez au bout de votre pensée dans ce cas.

Le Chambellan garda son impassibilité dans cette dernière phrase.

— Nous souhaitons que l’Empereur et la Boulê puissent réexaminer, en toute honnête considération, la situation du mécanisme de solidarité entre Stuba et Anthusep afin d’adapter les taxes perçues sur nos flux marchands qui servent, entre autres, à abonder aux caisses du protectorat.

— Bien, vous avez formulé votre doléance.

Il se tourna vers un homme discret que personne ou presque ne remarquait généralement, assis à un minuscule bureau dans un coin plus sombre de la salle.

— Scribe, avez-vous transcrit ?

— Oui, Chambellan.

— Vous m’apporterez les minutes dans la journée.

— Oui Chambellan

Il se leva progressivement, imité ensuite par Palan et son conseiller.

— Je ne doute pas que l’Empereur saura prendre en considération votre doléance. Vous avez notre hospitalité pour ce jour et le suivant si vous le désirez.

— Je vous remercie, Chambellan. Nous repartirons demain.

Les trois hommes s’inclinèrent légèrement, puis Palan et son conseiller quittèrent leur banquette, se retournèrent vers le Chambellan qu’ils saluèrent de nouveau et s’en furent à pas lents, sur le passage entre les colonnes.

Comme le protocole l’exigeait, le serviteur de l’Empereur resta debout devant son siège en regardant ses visiteurs partir, jusqu’à ce qu’ils eussent quitté la salle d’audience. Il lui tourna alors le dos et rejoignit la porte ouvragée qui ouvrait sur le dédale du palais.

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