
Le prince des ailés
Chapitre 2
Le souverain leva immédiatement la tête dans la direction d’où venait la voix et vit l'être qui comptait tant pour lui et qui fut la raison de ce long voyage, lequel était accroupi au plafond, une main y était négligemment posée, et la moitié de son visage cachée par des verres en cristal noirs.
"Oui, toujours." Reconnut simplement l’arrivant en fixant intensément le jeune garçon.
Ce dernier riant brièvement de cette réponse naïve, esquissa un geste léger de la tête puis descendit lentement. À peine ses pieds touchèrent-ils le sol que la grande pièce reprit son aspect initial.
Le sol était recouvert d'une moquette épaisse et douce aux motifs abstraits, des canapés et des fauteuils confortables étaient disposés un peu partout avec art, ainsi que de nombreux coussins colorés, et de magnifiques cristaux magiques, scintillants d'étoiles, étaient suspendus aux plafonds, illuminant la pièce et les milliers de jouets, si divers et sublimes, qui y étaient entassés. Le tout révélait sans équivoque possible l'amour profond que l'on pouvait ressentir pour un enfant. Et à cet instant précis, Jiide contemplait attentivement l'enfant en question. Un jeune garçon d'environ onze ans, souriant et vraiment insolent, grand, mince mais délicat avec des cheveux encore plus cendrés et longs que les siens, et des yeux vert glace, d’une sublimité étonnante rappelant les jeunes feuilles d'une forêt enchantée baignées de rosée. Il portait une tenue rose clair qui accentuait encore plus sa finesse et sa démarche. Et maintenant, il ne faisait que s'amuser, et se moquait même de son oncle pourtant rigide et craint de tous.
" Vous avouez donc sans vergogne ma grandeur et votre totale inefficacité face à cela ! Vous êtes un assez bon souverain après tout, cher oncle."
Après avoir débité ces cruelles inepties, le jeune Esper se retourna et s'éloigna tout en manipulant d'innombrables petits cubes de couleurs et de constitutions différents, et les assembla sur une imposante table en cristal bleu. S'arrêtant devant son jouet en mouvement, il tendit les mains et transforma les cubes de telle manière que ces derniers se transformèrent en un immense champ de bataille miniature occupant toute la table, et sur lequel se déployait maintenant toute une guerre évidemment sanglante. Myrhes se débarrassa de ses verres sombres puis s'agenouilla devant la table et suivit attentivement la bataille sans merci.
"Et que fais-tu maintenant, mon bébé ?" demanda Jiide avec tendresse.
Myrhes leva un instant ses yeux étonnamment clairs vers l'empereur, puis retourna sur son champ de bataille où la guerre éclatait dans toute son horreur.
"C'est évident, mon oncle", répondit nonchalamment son neveu. J'ai reproduit la guerre de Boyok.
"Boyok ?"
"Oui !" acquiesça le jeune héritier, concentré sur la bataille miniature. Tu ne t’en souviens pas? Le roi du Sud qui convoitait les eaux pures du Nord, se distinguant ici avec ses guerriers courageux et fous dans leurs armures d'or scintillantes. Et le roi du Nord qui voulait obtenir et exploiter les mines d'or du Sud, dont l'armée est en armure rouge sang. Ils sont donc partis en guerre.
Jiide rit d'un air moqueur en suivant lui aussi la bataille sanguinaire qui se déroulait férocement dans une chambre d’enfant perdu au milieu de l'espace.
" C'est assez pathétique ", jugea-t-il légèrement en s'avançant vers la table en verre, et en s'asseyant en face de son neveu lequel était si beau et si princier mais dont la nature incontrôlable et complexe le terrifiait complètement sans qu'il puisse l'admettre. Alors pour essayer de le convaincre qu'il n'avait pas peur, il continua à parler naturellement.
"Pour ma part, mon chéri, je préfère de loin le conflit de Kioppe."
"Kioppe ?" Myrhes releva, surpris.
"Oui, Kioppe", confirma le souverain. Le souverain au pouvoir de glace, qui s'est défendu à merveille contre ses assaillants cupides, et qui pour cela, a été capable d’anéantir et geler la moitié de sa cité par un sortilège secret et très puissant, comme une explosion magique, afin de préserver l'autre.
Myrhes cligna des yeux, portant ses doigts à ses tempes, concentré.
"J'avais entendu quelque part que la légende n'était pas authentique. Que le souverain avait des motivations plus sombres et plus radicales en utilisant cette magie interdite."
"Qui sait en effet", l'empereur haussa les épaules et continua. "Cependant, vrai ou faux, cela n'empêche pas les gens, espions, traqueurs ou chercheurs en tout genre d’y croire et de tenter de rechercher ce pouvoir terrible."
"Pour l'utiliser à leur tour pour leur propre profit". suggéra Myrhes sur un ton moqueur. "Enfin, s'ils parviennent un jour à le découvrir."
À ces mots, Jiide fronça légèrement les sourcils et sourit.
"Oui, mais dites-moi, vous semblez bien dédaigneux quand vous parlez de mon conflit préféré !".
"Bien sûr que oui !" s'exclama le prince d’ un geste vif, comme s'il parlait d'une évidence.
"Et pourquoi cela ?"
"Eh bien, je ne sais pas pour vous, mon oncle", commence-t-il, toujours ironique. "Probablement, êtes-vous réellement ouvert à ce genre de... choses finalement. Mais je n'aime pas ces combats ou autres types d'affrontements, où le vainqueur est déjà décidé à l’avance !"
D'abord stupéfait, Jiide Jeugolk finit par éclater de rire.
"Vraiment !"
Son rire redoubla à nouveau, ce qui provoqua une moue boudeuse insupportable chez son neveu bien-aimé. Ce dernier, d'ailleurs, continua fièrement.
"Oui ! Je pense que c'est un peu trop facile. Et ce n'est pas la peine de se moquer de mes concepts. Parce que je ne sais pas où est le plaisir du jeu si le résultat est déjà évident. C'est comme quand on vous annonce la fin d'un livre que vous avez passé des jours entiers à lire sans interruption. Pour ma part, cela me donne envie de changer ce qui ne va pas."
En entendant ces derniers mots, mais surtout le ton de la voix, le souverain trembla imperceptiblement et tout amusement disparut de son visage et de son esprit. Il serra les lèvres un instant, puis reprit, cette fois avec un sourire artificiel.
"Je dois dire que vous avez des arguments assez convaincants et assez radicaux. A tel point que j'oscille entre les deux camps. Aussi, j'avoue que la plupart du temps, prédire la fin d'un combat est ennuyeux. Mais parfois, quelques rares et terrifiantes fois, c'est plutôt merveilleux et... soulageant de savoir que l'on va gagner à coup sûr. Mais je suis aussi parfaitement conscient que vous devez être la dernière personne capable de comprendre cela, précisément à cause de ce que vous êtes. Et il est facile pour vous de condamner ceux qui pensent ainsi."
"Si vous le dites." dit le prince avec une moue agaçante et méprisante.
"Quel enfant difficile et même insupportable", pensa l'empereur avec une grimace intérieure, tout en le contemplant de plus belle. Certes, à première vue, son neveu était d'une clarté exemplaire, presque magique, s'il pouvait se permettre le mot dans cette description, tant sa beauté et sa présence, alliées à une délicatesse masculine, enchantaient et attiraient les gens, tout en les intimidant et en les empêchant de s'approcher trop près. Mais probablement plus que quiconque, le souverain actuel savait que derrière cette façade naturelle, enveloppée de magnificence, se cachait un jeune homme, certes, mais tellement imprévisible, cruel et presque insensible. S'il n'avait pas vu de ses propres yeux ce dont il était capable, il ne l’aurait pas cru lui-même. Le pire, c'est qu'il ne s'en cachait même plus. Mais ce fait ne s'était-il pas vérifié inlassablement au fil des siècles, que les monstres envoûtaient toujours plus les êtres que les saints ?
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