
Le pont sur la Méditerranée
Chapitre 2
Le campement ne dura que quelques semaines, le chef régional avait reçu favorablement les messagers du vieux réfugié blanc et lui avait consenti l’asile qu’il sollicitait. Lucio eut ainsi l’autorisation de s’installer dans un hameau, au milieu des habitations dans la localité de Makombe. Les gens venaient voir le missionnaire à longue barbe blanchie par l’âge, qui savait à peine prononcer yambo, salutation qu’il répétait infatigablement chaque fois qu’il croisait un humain. Pour se moquer de lui, de jeunes gens déformaient malicieusement certains mots de son vocabulaire tâtonnant, ou l’induisaient volontiers en erreur pour se faire des blagues impudiques. Ses acolytes Bahembe ne cessaient de parler de sa bonté et de son courage. Les deux sœurs blanches que les Manké prenaient pour épouses de Lucio n’apparaissaient que rarement, trop occupées par l’aménagement de la tente du culte et la cuisine. L’équipe du missionnaire travaillait d’arrache-pied pour la transformation du site leur offert. Ils avaient apporté beaucoup de provisions vivres et non-vivres, un luxe jamais vu dans le royaume Manké. Leurs pairs restés au Bahembe ne cessaient de les ravitailler en colis remplis d’articles divers. À la mi-journée, l’arôme de leur cuisine se propageait dans les environs et drainait une foule d’enfants venus des habitations dispersées dans tous les coins. Tous les gamins, certains nus et sales, s’approchaient non sans peur, retournaient en courant dès le moindre fracas produit par la collision des ustensiles culinaires métalliques du ménage blanc. Les deux sœurs sortaient avec un sourire aux lèvres, elles ne grondaient jamais les jeunes voisins, ce qui dissipa progressivement la gêne de ceux-ci à s’approcher du prestigieux ménage. Le foyer leur offrait généreusement un plat copieux, sans les soumettre aux rites précédant et clôturant le repas. Certains recevaient des habits, d’autres des bonbons, des biscuits et d’autres aliments. Rentrés chez eux, les gamins racontaient tout à leurs parents qui ne tardèrent pas à visiter eux-mêmes ces voisins pour constater leur mode de vie bien particulier. Tout faisait différence avec le pays. Leurs habits fins et longs tombant sur les chevilles n’avaient rien de commun avec les cache-sexes en ficus des jeunes gens ni avec les pagnes en peau d’animaux que portaient les personnes adultes. Leurs pieds étaient carrément invisibles, enfoncés dans des bottes montant au-delà des chevilles pour le travail sur un terrain boueux ou poussiéreux. Si ce n’était pas la longue robe, ils portaient une salopette large mais serrée contre le corps au niveau de la taille. Le jour de repos se révélait par le changement d’accoutrement. Les chaussures ne cachant qu’à peine les pieds, ou même les sandales mettant à nu les doigts du pied remplaçaient les bottes. Leur luxe rimait avec humilité et générosité, chose rare dans le comportement des riches.
Le missionnaire invita le responsable de la chefferie à venir lui rendre visite. À son arrivée, le chef Bambone eut un accueil exceptionnel. Dans la tente centrale réservée au le culte, le prêtre blanc désigna à son hôte de marque un fauteuil confortable fabriqué depuis son arrivée, à partir des planches sciées des arbres locaux et prit lui-même place dans un autre en face. Un acolyte s’assit à son tour dans un troisième à gauche du Blanc pour faire la traduction. Une basse tablette rectangulaire était placée au centre du trio dont la conversation fut réciproquement fructueuse. Lucio passa à la présentation de sa maisonnée au dirigeant, les religieuses et les fidèles noirs Bahembe venaient à tour de rôle lui serrer la main. L’escorte de Bambone restait dehors à attendre l’éventuel signe de leur patron. Le chef local rassura son interlocuteur quant à son établissement sur le site, à condition de rester soumis à son autorité. Quant à la religion, il avait la pleine liberté de pratiquer son culte, sans négliger de se faire initier au vumera, l’unique religion locale dont les dieux avaient autorisé l’asile sollicité par l’intermédiaire des devins. Le déjeuner suivit les échanges, un mets de choix avait été préparé conformément à la cuisine locale pour éviter tout incident. La vieille Nsaniye avait indiqué aux nouveaux voisins tout le menu approprié à la circonstance.
Après le repas, le dirigeant fut entraîné dans une autre tente où un porte-menton surchargé l’attendait, lui offrant un choix du costume qui lui allait le mieux. On l’y laissa seul pour lui permettre de procéder à l’essai, et il eut un sérieux embarras. Quand les vêtements étaient de sa couleur favorite, la taille ne correspondait pas à son gabarit. Il mit plus une heure à mettre tel pantalon, telle veste ou telle chemise, à les enlever et les remettre à leur place et essayer d’autres. En revanche, les souliers ne lui donnèrent pas autant de peine, ses pieds étaient exceptionnels dans leurs dimensions. Quand il eut terminé la sélection, on rassembla les habits et les chaussures de son choix dans un sac en cuir qu’il remit à ses hommes. Faute d’avoir emmené ses femmes et enfants pour trier leur lot, on lui garantit la réserve jusqu’à leur disponibilité.
À cette époque, les vêtements en textile étaient rares au Manké. Seuls les riches en portaient lors des grandes cérémonies, ils les recevaient des commerçants transfrontaliers qui traversaient le pays, troquant leur friperie contre le bétail, les minerais ou d’autres biens précieux. Le commun des gens portaient des habits fabriqués soit en ficus, soit en peau d’animaux. Les enfants ne portaient que de cache-sexes, ou même se déplaçaient carrément nus. Bambone rentra chez lui dans l’impatience de commencer le tour de son territoire autrement habillé. Le conseil du royaume se tenait mensuellement et le rendez-vous était proche. Le chef comptait ainsi se rendre à la capitale du royaume rapporter au roi l’arrivée des immigrants et leur bonne cohabitation avec la population locale ; une bonne occasion de rayonner dans cet accoutrement rare et bénévolement reçu du demandeur d’asile. Il n’eut pas cette chance car, juste le lendemain de sa visite chez Lucio, quand il essayait sa luxueuse tenue de fête, la semelle lisse des mocassins glissa sur un monticule et l’illustre chef tomba lourdement par terre, fracturant sa jambe gauche. Il dépêcha une de ses épouses chez le devin du village s’enquérir de la cause de l’accident. Était-ce un mauvais présage quant au vrai dessein des immigrés ? Était-ce un mauvais sort jeté à lui par ses ennemis locaux ? Il fallait le savoir. Dès qu’il entendit la nouvelle, Lucio envoya Sœur Élisabeth au chevet de l’autorité, avec le matériel approprié. Elle lui immobilisa la jambe sur deux tiges de bois, avant de l’enduire d’un liquide blanc qui sécha rapidement sur le membre supplicié. Le lendemain, le patient ne sentait plus aucune trace de douleur. Il pouvait même avancer, traînant le membre pétrifié sans souffrir. Tout le village s’émerveillait à ce remède en coquille de tortue ; telle fut la métaphore du plâtre qui s’avérait si dur sur le corps humain. « Si tu ne souffres plus, tu peux te contenter de cela, les civières ne manquent pas, tes sujets te porteront où que tu souhaiteras te rendre ». Tels étaient les mots de consolation que lui adressaient la plupart de ses sujets venus à son chevet. Il leur répondait que la coquille n’était pas définitive, qu’on allait la lui retirer le moment venu, après plusieurs lunes. Tous restaient incrédules quant à cette possibilité.
— En toute sagesse, tu devrais rester ainsi, c’est déjà une chance.
— Mais c’est ce qu’elle m’a promis, la guérisseuse blanche.
— À bas la naïveté ǃ Par quel instrument brisera-t-on ce rocher sans atteindre ta chair ? Gare à toi, cette fois-ci on va te la couper carrément.
— Je verrai le moment venu.
— Ne sois pas fou pour le lui permettre sans l’aval des notables, nous viendrons tous voir de nos propres yeux ce procédé magique.
Quant au devin, il jongla longuement ses objets de sorcellerie en balbutiant de mots imperceptibles, mania sa baguette magique et répondit enfin à la femme que les blancs ne cherchaient point de mal au royaume, que seulement les dieux manké s’étaient irrités de ce que le responsable local ait laissé ses sujets, et lui-même en chef de file, porter ce luxe nouveau avant de leur offrir un sacrifice. Pour calmer leur jalousie, il fallait remettre le plus élégant costume au devin pour le jeter au torrent Namunyiriri, le plus haut cours d’eau du Manké fendant en deux Nyange, le sommet le plus élevé du royaume. Il promit de venir le prendre le lendemain pour accomplir le rite sacré avant que le malheur n’eût frappé les autres récipiendaires de la friperie, et ils étaient assez nombreux à travers le village de Makombe. Manege, fit le porte-à-porte, collecta les habits et souliers offerts par Lucio, en sélectionna les meilleurs, une offrande digne à consoler les dieux offensés. Il parvint non sans peine à dissimuler la flamme qui habitait son cœur face à ces objets naïvement placés entre ses mains pour le compte des divinités invisibles, voire fictives. Le lieu de l’offrande était situé dans une autre chefferie, à plusieurs journées de marche pour un homme chargé. Dès l’aube, le charlatan avait déjà pris le chemin, mais vers une destination autre que Nyange. Il portait sur la tête un gros sac de ces vêtements seigneuriaux. Au lieu de se diriger vers le centre du royaume où se situait le torrent sacré, il prit la direction opposée et alla s’installer au sud du Manké. Dans une région lointaine, il prit quelques habits pour les remettre au chef local qui lui offrit en échange une bonne situation. Il épousa plusieurs femmes sans s’appesantir sur le sort de son premier foyer laissé loin derrière, au territoire dirigé par Bambone.
Ces gens de couleur aimaient le partage, ce qui facilita leur intégration dans le village qui en guise de réciprocité donnait un coup de main aux travaux initiés par la mission. Tout le monde se posait la question des enfants de ce foyer bigame. La conclusion unanime que se forgea l’opinion était la stérilité de l’époux, qui, déjà vieux, n’avait pas encore eu d’enfants d’aucune de ses deux femmes charmantes et coriaces. Mais, de toute évidence, le ménage ne se querellait pas, elle ne trahissait une moindre frustration. C’était encore plus étonnant de voir un foyer stérile traiter plutôt avec bienveillance la marmaille du voisinage, au moment où, de manière généralisée, la stérilité engendrait frustration et jalousie envers les ménages féconds. Le vieux Blanc était un architecte. Il démarra un chantier de briqueterie-tuilerie pour bâtir les lieux de façon plus décente. Une main d’œuvre s’offrit spontanément, renforçant les fidèles venus du Bahembe. Ces derniers parlaient passablement la langue manké et révélèrent beaucoup de choses sur les Blancs qu’ils avaient accompagnés en exil. Les travaux durèrent moins de la moitié de l’échéance prévue. En une saison ou légèrement au-delà, la mission était déjà aménagée confortablement sur le site de Makombe, ses splendides bâtiments faisant une nette différence avec les cases et huttes des autochtones anarchiquement disséminées sur toute la colline. « Pourquoi ce vieux riche, sans descendant, se tue-t-il par un travail sans répit ? Qui va occuper ces luxueux et spacieux bâtiments qu’il érige, cette vaste propriété qu’il aménage ? » Certains des villageois de Makombe faisaient ainsi leurs petits calculs anticipatifs sur la succession de Lucio, l’étranger riche et stérile. On se posait bien d’autres questions sur le train de vie de ces gens de couleur. Pourtant, même ceux qui avaient participé au chantier n’eurent guère le réflexe de travailler la même argile de chez eux pour transformer leur habitat. Ils n’étaient pas blancs pour vivre ainsi ; telle en était l’autosuffisante raison, comme si la couleur de leur peau le leur interdisait. Peut-être fallait-il encore une fois attendre l’aval divin.
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