
Le pont sur la Méditerranée
Chapitre 3
Sur le chantier, les acolytes de Lucio parlèrent de leur foi et de ses prodiges aux ouvriers locaux. La nouvelle ne tarda pas à se colporter jusqu’aux autorités administratives, ce qui les irrita. Elles apprirent finalement le vrai motif de l’exil du Père blanc. Il fallait à tout prix épargner le pays de ces querelles d’ordre religieux qui se déclaraient au Bahembe, et ce Blanc risquait de servir de vecteur propagateur jusqu’au Manké. Mais Lucio était un excellent stratège. Pour échapper à l’expulsion de son pays d’asile, il se fit initier à sa religion, le culte Vumera, qui du reste n’était pas dominical, mais se pratiquait par lune et dans les moments de rudes calamités. Il consistait en une danse en rond, le prêtre au centre, entouré des adeptes dans une ambiance festive. Tout le monde portait une tenue particulière. La figure peinte au kaolin blanc, la tête coiffée des plumes de pintade, on dansait toute la nuit et ne rentrait qu’avec le chant du coq. Quel zèle manifesta Lucio à ces cérémonies de louange des dieux qu’il ne connaissait point ! Il n’hésita pas une seconde à porter ce costume bizarre, ni à exécuter les pas et gestes ésotériques comme il pouvait, en mimant les initiés. Une question de survie quoi ! Mais au-delà de ça, la vraie religion se trouve dans l’âme. Au fond de lui-même, il adorait son Dieu créateur de l’univers. En contrepartie de sa docilité, on lui épargna la vie. L’initiation n’était pas encore complète, il restait encore une étape bien cruciale, non pas pour sa douleur physique, mais par son caractère carrément incompatible avec l’état de Lucio. Allait-il la franchir ? Dans la culture manké, l’initiation se faisait à travers le rituel de Rugongo. On promenait l’impétrant couché sur une civière, avec une jeune vierge. Et au coucher du soleil, on les laissait dans une case toute neuve, équipée de tout le nécessaire. Fille en y entrant, la femelle en sortait le lendemain matin déjà femme. Et dorénavant, elle devenait la favorite de toutes les épouses de l’initié. Lucio célébrait l’eucharistie tous les jours, et, avec l’apparition de la lune, se joignait aux autochtones pour la célébration du Vumera. Personne ne vint lui imposer le redoutable rituel de Rugongo.
Un jour, le missionnaire piqua une fièvre. Sa température monta en solo. Sa peau dégageait une chaleur, mais il se plaignait de froid, grelottait et frissonnait par moments. Une vieille femme au visage ridé dépêcha ses petits-fils lui chercher des feuilles d’umuravumba, une essence végétale des montagnes apparentée au basilic. Ils revinrent avec un fagot de feuilles vertes. Lucio était déjà inerte, incapable de se lever de son lit, réclamant toujours un réchauffement. L’appétit avait complètement pris congé de sa bouche, toute tentative d’avaler le moindre aliment se voyait réprimée par un sévère vomissement. Ses malheurs ne s’arrêtaient pas là : une hémorragie nasale l’assaillit, deux torrents rouges descendaient parallèlement dans sa barbe épaisse jusqu’au matelas où il était couché sur le dos. La maladie n’était pas nouvelle chez les Manké. Elle était saisonnière, prenant parfois une allure épidémique surtout dans les régions de basse altitude où les conditions de température étaient optimales pour l’insecte colporteur. Ainsi, aucun autochtone n’était inquiet outre mesure malgré la rigueur des maux. Par contre, les deux sœurs de la Miséricorde avaient désespéré quant à la survie du responsable de leur gîte. Elles ne savaient plus que faire de cette maladie inconnue. Leurs produits pharmaceutiques avaient été épuisés ou périmés, et le diable avait attendu cette bonne occasion pour frapper. Le presbytère avait vainement intensifié la prière contre le mal impie, et n’attendait que l’accomplissement de la volonté suprême. Le désespoir accula le patient à admettre le remède autochtone proposé par les guérisseurs locaux.
On pila les feuilles et on fit bouillir le pâté dans une marmite. On administra au patient une bonne calebasse du produit fumant. On avait pleinement foi dans ce remède dont le goût plutôt aigre, rappela automatiquement au malade le vinaigre offert à Jésus sur son crucifix. Il avala le breuvage malgré lui. « S’agit-il d’un remède ou d’un poison ? Dans tous les cas, je n’ai rien à perdre s’ils décident de m’écourter cette vie de souffrances. » Au fond de lui-même, il dit son ultime prière, n’étant plus capable de piper un mot. Il ingurgita une autre gorgée puis se laissa retomber sur son grabat. La soirée, il commença à sentir les effets de la cure : un sommeil prompt ne le laissa pas terminer sa prière. Il eut des rêves. Il était dans une cour, entouré d’enfants blancs et noirs mêlés, qui chantaient les merveilles du Seigneur dans la langue manké, main dans la main, dans une allégresse immense. Le lendemain, il se réveilla suffoquant de sueur. La fièvre avait complètement disparu. Il se demandait s’il était réellement réveillé, ou s’il ne s’agissait que d’une autre merveilleuse chimère. Il prit sa soupe d’un appétit de loup et une autre dose du breuvage dont il ne se méfiait plus. La soirée du jour suivant trouva Lucio complètement remis de sa maladie, il pouvait déjà dire la messe au milieu de sa petite communauté. La solution de dernier recours s’avéra la meilleure. Seulement, il n’avait pas vu le médicament qui venait de lui sauver la vie, encore moins le procédé de sa préparation. Aussitôt remis de la fièvre, il chercha à identifier l’herbe pour en faire un voisin privilégié. On lui expliqua l’abondance de l’espèce dans la nature, pour lui signifier l’inutilité de la cultiver. Mais Lucio s’entêta, il voulait garder le souvenir de cette guérison miraculeuse de l’épouvantable maladie. Il venait de totaliser six ans sur le sol africain, principalement au Bahembe dont le climat était tout à fait semblable à celui de la terre d’asile, mais il n’avait jamais souffert de la sorte. L’arbuste fut alors planté dans un coin du presbytère, où il recevait de soins particuliers.
Lucio envoya une missive à Rome pour informer la hiérarchie de sa bénédiction en exil et des besoins de sa mission. La communauté des Pères Blancs organisa une messe d’action de grâce pour remercier Dieu d’avoir sauvé le leur de l’acharnement du roi Abdul Karim du Bahembe. Ce fut aussi une occasion de collecter une aide pour soutenir leur confrère et son œuvre d’évangélisation au territoire d’asile. Il fallut attendre cinq lunes pour recevoir des caravaniers lourdement chargés ayant fait plusieurs mois de marche depuis le port de Dar, au bord de la marée sans fin. Ils étaient payés par l’expéditeur, et ne réclamaient qu’un document de décharge certifiant l’arrivée de la cargaison à destination. L’aide était massive, si bien que le village de Makombe fut entièrement servi en biens divers, la plupart des récipiendaires ne sachant pas trop quoi faire de certains articles vus pour la toute première fois de leur vie. C’était seulement un prestige d’en posséder chez soi, de quoi exhiber à tout visiteur, pour lui susciter l’envie.
Depuis leur arrivée au Manké, les Blancs s’attelaient à apprendre la langue locale, qui différait assez de celle du pays qu’ils avaient fui. L’aide de Rome facilita la tâche, les formateurs se bousculaient désormais pour recevoir une contrepartie de ces produits luxueux. Fort de ce rapprochement, Lucio commença à célébrer la messe dominicale avec les voisins qui venaient de plus en plus nombreux y assister. Il s’efforçait de célébrer son office avec les écrits qu’il avait griffonnés dans le format phonétique de l’alphabet, dans une communauté à tradition orale. Tout participant rentrait avec une tenue moderne selon sa taille et son sexe. Les acolytes mettaient des heures à trier dans un tas de friperies pantalons et chemises à distribuer aux néophytes de Makombe. Les sœurs exécutaient la même tâche pour les femmes. Saisis d’émotion, certains laissaient sur place leur ancien costume en ficus, comme pour s’en débarrasser pour de bon. La journée de Jésus était impatiemment attendue par les villageois qui se faisaient accompagner par d’autres recrues, plus avides des biens matériels que de ce Jésus dont on leur contait une fabuleuse légende. La popularité de la mission naissante allait grandissante. Lucio ne manqua point de s’informer sur les exigences de la religion autochtone, afin d’anticiper la gestion des contradictions doctrinales avec la sienne. Il continuait à célébrer le vumera, la danse mystique pour les dieux manké. Et les paysans se moquaient des gestes maladroits du vieux novice imitant les initiés au culte local.
Vous aimerez aussi





