
Le pardon et la grâce
Chapitre 2
Carmen reprit un peu de couleur ainsi que son allure habituelle. Carmen était une belle femme, ses trois grossesses ne l’avaient pas abîmée comme beaucoup d’autres femmes de son âge. Avec ses grands yeux noirs, son abondante chevelure brune, et sa peau légèrement brunie par le soleil lui donnait un teint cuivré, cela faisait d’elle une Andalouse digne de ce nom, c’était une des plus belles femmes des environs.
— Carmen, je peux t’aider, que faisais-tu ?
— J’épluchais quelques pommes de terre pour faire une tortilla ce soir, mais je te vois très mal éplucher des patates, je vais plutôt te servir un verre de manzanilla. Allez, viens t’asseoir !
— Et Manuel, tu ne m’as pas dit où il était parti.
Tout en parlant, Manolo franchit le seuil de la porte. Carmen saisit un verre sur l’étagère de la main gauche, et de la main droite, prit la bouteille et remplit le verre abondamment de cet excellent vin andalou, vin de voile très pâle, légèrement piquant, léger au palais, sec et un peu acide, un vin de 15°, ce qui fait de lui le vin le plus léger des vins de Jerez.
— El Salvador, le fils de la Josépha Ruiz, est venu le chercher ce matin.
— Et depuis ce matin il n’est toujours pas rentré ?
— Il a dû se faire embarquer dans je ne sais quelle magouille !
— Tel que je le connais, c’est sans doute cela.
Et dans un éclat de rire, Manolo leva son verre tout en regardant Carmen qui était toujours debout.
— À ta santé et à tes amours, ma belle Andalouse.
— OH ! Manolo, ne dis pas ce genre de choses, quelqu’un pourrait entendre !
Manolo aimait cette maison, malgré la pauvreté qui y régnait. Carmen faisait tout pour la rendre agréable, cette maison qui avait été construite, par les arrière-grands-parents de Manuel, plantée là en haut de cette colline avec pour seule vision des centaines d’oliviers à perte de vue, solitaire à quelques kilomètres du village où Carmen ne descendait presque jamais. Elle préférait s’occuper de son intérieur qui, malgré cette chaleur écrasante, gardait une fraîcheur. Le silence se fit dans la maison, interrompu par instant par le caquètement d’une poule ou le bruissement des feuilles de l’olivier qui étaient devant la maison, et qu’un léger vent les faisait mouvoir avec délicatesse. Combien de temps sont-ils restés comme ça ? Elle, silencieuse, plongée dans ses pensées, lui, tranquillement assis au bout de la table, son verre de Jerez à la main à contempler la beauté de cette femme qui n’était que son amie. Ni l’un ni l’autre n’aurait pu le dire. Et sortant comme d’un sommeil profond, Carmen demanda :— Et tu peux me dire où tu veux emmener Lolita ?
— Pour où ? Tu ne penses pas que ce n’est pas pour te l’emmener je ne sais où, mais chez des gens bien. Ta fille, je lui ai trouvé une bonne place, figure-toi. Je crois même que c’est la meilleure de Grenade.
Carmen, sans s’arrêter, lui répondit :
« La meilleure de Grenade ? Mais la meilleure j’ai toujours entendu dire que c’était la maison d’Alejandro Antonio Carderon de Montiel. Et dire qu’ils veulent de ma Lolita, une fille de paysan d’un village perdu dans la pampa andalouse, tu veux vraiment te moquer de moi. »
Manolo avait relevé la tête. Une petite fenêtre aux barreaux en fer forger laissa pénétrer un rayon de soleil, en éclairant une partie du visage de Carmen. Une mèche s’était défaite de sa coiffure et lui balayait le front. Cette lumière allumait un reflet dans ses yeux noirs, on se serait cru devant la vierge Marie, tellement son regard était lointain. Manolo la dévisagea un instant sans dire un mot, et un peu gêné par la situation, il se hâta de répondre.
— Eh bien, non, je ne me moque pas de toi, c’est bien là que la petite va rentrer, si tu le veux bien !
— Chez ces gens-là ? Eux ils voudraient de ma fille ?
— Hé ! Oui, figure-toi, c’est la Juanita qui est venue me trouver pour me demander si je ne connaissais pas quelqu’un.
Don Alejandro Antonio Carderon de Montiel était un homme du pays. Sa fortune venait de ses aïeux qui avaient fait fortune grâce à l’olivier. Il avait épousé une riche héritière de Grenade, mais plus par convenance que par amour. Les deux familles avaient donc conclu un mariage de pouvoir de terre et d’ambition. Les années avaient fini par souder ce couple un peu étrange. Ils avaient même eu un fils, Eduardo Alejandro Antonio Carderon de Montiel, mais tout le personnel l’appelait señor Eduardo.
Son père Alejandro était plus passionné par les femmes et la tauromachie que par les soucis du quotidien de la maison, c’était un homme dur avec lui-même ainsi qu’avec son personnel. Mais ils mettaient un point d’honneur à ce qu’aucun d’entre eux ne manque de rien, il disait toujours qu’un homme heureux et bien nourri travaille beaucoup mieux, et rapporte plus qu’un autre. De ce fait, il était respecté sur ses terres, et pour lui c’était source de profit et de richesse.
Et pour dire vrai, travailler chez les Carderon de Montiel les enchantait plus que ça n’effrayait. Jusqu’à présent, personne ne s’en était plaint, la maison était bonne. On disait bien que la patronne était un peu autoritaire, toujours à compter ses sous, d’autre même disait qu’elle rangeait la nourriture dans les placards dont elle gardait la clé, de peur qu’on ne mange plus qu’il en était nécessaire.
Mais pour bien tenir une maison de cette ampleur, avec du personnel, où il ne manquait jamais de rien, il fallait être une femme à poigne. Ce qu’elle était.
Mais malgré tout ce que les gens pouvaient raconter, malgré la séparation et l’éloignement, Carmen préférait encore voir sa fille dans cette maison que de la savoir à se tuer le dos dans les champs, ou à faire la récolte des olives.
— Et tes grands, ils ne sont pas là aujourd’hui ?
— Le grand est parti à Jaén pour faire affûter des outils et trouver de nouvelles semences, sinon il travaille pour les Valdivia de Jaén, quant à la grande, elle est partie ça fait deux mois à Séville je ne sais quoi faire, elle va finir mal celle-ci, et ma dernière au village chercher du pain.
Après un long silence, Carmen rajouta :
— Logiquement elle ne devrait pas trop tarder, à moins qu’elle ne traîne avec des gamins de son âge.
— Dis-moi, Carmen, ton Manuel, il ne tarde pas un peu trop ? Bon, je repasserai à la nuit pour lui parler. Quant à toi, de ton côté, tu en parles avec ta fille.
— Je te le promets, va, mais n’aie pas de crainte, car ma petite acceptera ce travail, car du travail ça ne se refuse pas de nos jours. Et tu peux rassurer Juanita, ma petite sera là-bas dès demain dans la matinée, et j’en parlerai moi-même à Manuel ce soir. Ne te donne pas la peine de revenir, à moins que tu veuilles manger de la tortilla.
Carmen avait relevé cette mèche rebelle, tout en le regardant droit dans les yeux, lui un peu gêné, il se mit à penser tout en la regardant, aucune femme n’avait jamais eu, dans les siècles des siècles cette teinte unique au monde.
« Bon, eh bien je te souhaite une bonne soirée, et transmets mes amitiés à ton mari. »
Dans sa gêne, il avait saisi sa casquette qu’il avait posée sur la table, et dans le mouvement, il avait fait tomber quelques épluchures de pommes de terre sur le sol.
« Laisse, je les ramasserai moi-même, fais attention sur le chemin de cailloux, ils sont très dangereux. » Elle le raccompagna jusqu’à la porte, de là, on pouvait apercevoir dans le ciel une grande traînée rouge orangé que faisait le soleil quand il allait se coucher, et qui embrassait toute la vallée.
Quand Manuel rentra, Carmen lui raconta la venue de Manolo, et comme seule réponse qui donna ce fut.
« Voilà au moins quelqu’un, qui aura quelque chose dans son assiette tous les jours, disait-il ! » Et en regardant sa fille, il ajoutait en souriant :
« Eh, bien, Niňa, tu ne manges pas ta tortilla ? Il faut que tu manges, sinon demain tu ne tiendras pas debout, pour te présenter à ton premier travail. »
Mais Lolita n’avait même pas levé la tête, elle ne voulait pas répondre aux plaisanteries de son père, elle qui a son habitude avec toujours le sourire.
Carmen et Lolita avaient passé un long moment ensemble à parler à voix basse avant d’aller se coucher. Que s’étaient-elles dit ? Certainement des choses que seules les femmes connaissent. Et des recommandations que seules les femmes entre elles comprennent, et que les hommes mettent à point d’honneur à ne pas voir ni entendre.
« Lolita, dépêche-toi un peu, il ne faut pas que nous arrivions en retard ! »
Carmen, ce matin-là, s’était levée aux aurores. Elle n’avait pas beaucoup dormi. Elle n’avait fait que penser à sa fille qui allait cet après-midi entrer dans une grande maison dans cette grande ville de Grenade. Sa petite fille qui avait à peine 15 ans, et déjà elle devait s’en séparer. Les sentiments de Carmen étaient partagés par la joie de voir sa fille travailler dans cette grande maison réputée, où la peine de devoir s’en séparer, car pour elle n’était encore qu’une enfant. Lolita avait accueilli la nouvelle sans rien dire, car elle savait bien que si sa mère faisait ça, ce n’était que pour son bien, elle était simplement sortie de la maison. Sa mère l’avait regardé s’éloigner le long du chemin de pierre et disparaître derrière les oliviers. Elle n’était rentrée qu’à la tombée de la nuit. Personne ne saura jamais ce qu’elle avait fait. Seul Manuel avait montré un peu de joie dans cette maison, que sa fille soit placée chez les Carderon de Montiel, cela le rassurait un peu, car cette famille avait bonne réputation dans la région.
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