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Couverture du roman Le pardon et la grâce

Le pardon et la grâce

À quinze ans, Lolita délaisse ses racines paysannes et les oliveraies de Jaén pour entrer au service des Calderon de Montiel à Grenade. Analphabète et humble, la jeune fille affronte le quotidien rigoureux imposé par une maîtresse de maison tyrannique. Son existence monotone bascule pourtant lors du retour inattendu d'Eduardo, le fils de la famille. Ce récit de José Marquez nous plonge dans l'Andalousie des années 30, où une rencontre peut briser toutes les servitudes.
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Chapitre 3

Au loin, on entendait sonner sept sons de cloche qui venaient de Notre-Dame de l’incarnation, l’église du village qui avait été construite en 1579, et dont ces cloches qui teintaient n’avaient été installées qu’en 1858. Lolita et sa mère marchaient d’un pas assuré sur le chemin de cailloux, bordé d’oliviers centenaires, la terre était sèche et les quelques mauvaises herbes autour des oliviers étaient jaunies par le soleil. Ça ne faisait que quelques minutes qu’elles avaient quitté la maison, mais Lolita était déjà fatiguée, pourtant il lui restait encore 56 km à faire, heureusement au village de Campillo elles allaient bien trouver un paysan et sa charrette qui pourrait les rapprocher de Grenade. Ce fut le père Montéga ? Que tout le monde appelât El Señor Montéga, c’était l’un des propriétaires les plus importants du village. Carmen et Lolita l’avaient croisé sur la place d’Andalousie, là où se trouvait l’église, Carmen lui avait posé la question s’il voulait bien les emmener jusqu’à Grenade, il comprit tout de suite que c’était pour le bien de la petite, et il dit.

« Si je vous emmène, c’est tout de suite, cependant je ne pourrais pas rester, pour le retour tu te débrouilleras toute seule. »

Carmen accepta. Les voilà tous les trois sur le chemin qui mène à Grenade, le cheval trottinait d’un pas rapide, malgré la chaleur étouffante par ce soleil qui brûlait leur peau. C’était la première fois que Lolita sortait de son village, mais le décor ne changeait pas trop, tout n’était qu’olivier, céréales, et terre sèche, tout le long du chemin elles ne décrochèrent pas un mot, et ce fut El Señor Montéga qui interrompu le silence.

« Voilà nous sommes arrivés à l’entrée de Grenade, je ne peux pas aller plus loin, je dois rentrer tout de suite. » Et il demanda à Carmen : « Que fais-tu ma belle, tu restes avec ta fille ou tu rentres avec moi ? »

— Non, je vais rester avec elle, je me débrouillerai pour rentrer, et merci encore.

Toutes les deux étaient restées sur le pavé, et regardaient s’éloigner l’homme le cheval et sa charrette. Après avoir parcouru quelques ruelles et demandé leur chemin à quelques passants, elles se trouvaient toutes les deux devant la porte d’entrée de la bâtisse de la famille Carderon de Montiel. La façade aux reflets mauresques, était d’un blanc pur, la grande porte d’entrée était d’un brun qui faisait froid dans le dos, quelques fenêtres donnaient sur la rue, avec leur grille en fer forgé et leurs volets en jalousie, donc une fois fermée on pouvait observer sans être vu. Carmen saisit le poing qui se trouvait au milieu de la porte, elle donna quelques coups, et le relâcha. Au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit, et la mère et fille contemplaient la beauté de ce patio. De l’extérieur, personne n’aurait pu s’imaginer la beauté de cet endroit, en plein milieu du patio une fontaine qui faisait ruisseler trois jets d’eau, sur la gauche dans un coin du patio un puits où l’on avait planté tout autour des géraniums qui retombaient, chaque arcade était recouverte de mosaïques islamiques, et tout le parterre était recouvert de galets. Ils étaient pratiquement de la même taille, un gigantesque bougainvillier de couleur violet qui se détachait de ses murs blancs peints à la chaux donnait à cet endroit de la fraîcheur et une tranquillité apaisante. Et un figuier centenaire parfumait ce patio au décor envoûtant que Carmen et sa fille n’avaient jamais connu. Cet endroit était désert, aucun bruit ne pouvait déranger sa tranquillité, à part celui du clapotis de l’eau, et du gazouillement de quelques oiseaux. Le seul être humain à parler fut l’homme qui ouvrit la porte en leur demandant ce qu’elles voulaient.

« Bonjour, je viens de la part de Manolo présenter ma fille à la Juanita, je crois même qu’elle nous attend. »

L’homme ne répondit pas, mais fit signe de la tête de le suivre.

— Allez viens donc, presse-toi, Lolita.

— Maman, attends-moi.

Lolita pressait le pas et tentait d’attraper la main de sa mère.

En arrivant devant la montée d’escalier, qui desservait le haut de la maison, les deux femmes s’immobilisèrent. Un cri strident qui venait de je ne sais d’où, s’était fait entendre dans toute la maison, qui criait :

« Ce n’est pas possible, vous n’êtes même pas capable de repasser une chemise, que vais-je pouvoir faire de vous ? Vous croyez peut-être que je vais vous nourrir pour rien ? Essayez quand même d’y parvenir avant ce soir. Quand monsieur rentrera de Jaén, il vous faudra veiller à ce que son linge soit bien repassé, et bien rangé ! »

La voix était autoritaire, les mots se bousculaient. La colère était réelle, et Carmen eut un frisson en posant son pied sur la première marche. Quant à Lolita, il lui semblait que les cris résonnaient encore dans toute la maison. Elle ne disait rien son regard partait dans tous les sens, la main dans celle de sa mère qui tremblait. Arrivé dans le hall, l’homme leur fit signe d’attendre et un silence religieux flottait dans la maison. Un grincement de porte les fit sursauter, une porte en bois cloutée s’ouvrit sur la vieille Juanita, légèrement courbée, aux cheveux blancs, et qui en faisait un petit chignon. Ses vêtements étaient noirs et usés et un tablier gris dont elle avait plié en triangle, certainement pour qu’on ne remarque pas quelques taches. Ses gestes étaient lents, sa peau noircie par le soleil, laisser deviner une vie de travail dans les champs, avant d’être devenu tardivement cuisinière dans cette maison.

— Bonjour, Juanita, c’est Manolo qui m’a dit de me présenter aujourd’hui, avec ma fille.

— Bonjour, Carmen, mais entre donc, je vais aller chercher la patronne.

Lolita n’avait pas quitté cette femme des yeux, la peau de son visage était plus ridée qu’une figue sèche, ses yeux semblaient transparents, sa bouche où l’on apercevait quelques manques de dents. Lolita regardait celle que les années semblaient avoir usée, mais tout cela fascinait cette petite fille.

« Eh bien, Juanita, avec qui parles-tu donc ? »

La voix venait du fond du couloir et sortait d’une porte qui était restée entrouverte. En tournant la tête, Lolita ne pouvait apercevoir dans l’entrebâillement de cette porte, le coin d’une table en bois, à cet instant, elle eut envie de franchir cette porte, pour pouvoir apercevoir la personne qui s’exprimait.

— C’est Carmen de Campillo, madame. Elle vient de la part de Manolo.

— Ah oui, je me rappelle, nous en avions parlé toutes les deux.

Un bruit de pas se fit entendre en s’approchant de plus en plus, et soudain une silhouette qui s’encadra dans la porte, Doña Julia, Béatrice, Carderon de Montiel étaient là devant la mère et la fille.

— Ainsi donc, c’est toi Lolita. Manolo m’a dit beaucoup de bien de toi. J’espère bien pour toi qu’il m’a dit vrai.

— Je vous assure, madame, que la petite est sérieuse…

— Carmen, quand je te donnerai la parole tu pourras parler, et laisse-nous donc avec ta fille, nous avons des choses à nous dire !

Doña Julia, qui avait, devant-elle une gamine mince, aux cheveux longs et bruns, qui avaient été acérés dans une tresse qui lui arrivait au milieu du dos. Une gamine vêtue d’une jupe sombre et sans forme, dont le bas, déchiré à différents endroits, disait assez bien que ce fût son seul vêtement. Une chemisette rapiécée couvrait ses épaules, la seule chose qui mettait une note de chaleur dans ce portrait était la mantille aux couleurs délavée, et dont plus de la moitié des franges avait disparu.

Lolita regardait cette femme petite et rondelette sans aucune peur et son regard noir l’a détaillé autant que l’autre le faisait.

Tout d’un coup, leurs regards se croisèrent. Lolita ne baissa pas les yeux, Doña Julia fut légèrement troublée. Alors elle tendit sa main vers la petite fille, elle saisit la sienne qu’elle prit entre les siennes, et elle se pencha vers elle, et lui dit tout doucement :

« Ma petite, comme ça tu veux vraiment travailler dans cette maison ? »

Lolita ne répondit pas tout de suite. Elle fixait toujours le regard de la maîtresse de maison.

« Eh bien ma petite, tu ne veux pas me répondre ! Veux-tu rester ici ? »

Un léger son sortit alors de la bouche de Lolita.

« Oui, madame. »

— Eh, bien voilà, quand tu veux, tu retrouves ta langue !

Alors Doña Julia se retourna vers Carmen :

« Reviens me voir dans deux jours, je te dirai ce que je vais faire, si je garde ta petite ou si je ne la garde pas. »

Carmen se mit à rougir, elle ne disait rien. Elle regardait sa fille. Et dans un sanglot, elle tourna les talons et se mit à courir vers la sortie.

« Carmen, ne pars pas si vite reviens vers moi. »

Carmen s’était arrêtée brusquement juste devant la porte, Doña Julia s’approcha et lui tendit du bout des doigts une petite bourse en tissu fleuri.

« Tiens pour ta peine, et pour ta petite, et reviens me voir sans faute dans deux jours. Je compte sur toi. »

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