
Le Millionnaire Que Je Ne Devais Pas Aimer
Chapitre 2
– AVC ou AIT, docteur Cruz ?
– Ni l'un ni l'autre, je parie que ça saigne dans son cerveau. Ce gars a besoin d'une IRM, on le monte !
Pendant que deux brancardiers font claquer les barreaux du lit et que les infirmières débranchent le patient, je prie en silence pour que Carter reparte aussi vite qu'il est venu, sans m'avoir vue. Mais le Dr. Pravesh a la bonne idée de me mettre à l'épreuve.
– Docteur Robbins, comment le Dr. Cruz ici présent a-t-il pu déceler une potentielle hémorragie cérébrale ?
– Euh...
Je me liquéfie.
– Cléo ?
Carter se tourne vers moi, les sourcils en accents circonflexes, et me sourit.
Essoufflement, asthénie musculaire, sueurs froides, aphasie totale.
Je me plaque un peu plus fort contre le mur comme si ça pouvait me faire disparaître.
Mon ancien camarade de médecine croise ses bras musclés sur son torse, s'approche lentement de moi et me souffle une réponse que je ne comprends pas, à base de plaquettes et de glycémie. Je m'interdis de répéter machinalement ce qu'il me murmure, de peur que ce soit un piège.
– Toi ici, Cléo Robbins...
Sa voix fend l'air et ma boîte crânienne du même coup.
– Je m'attendais à ce que tu choisisses une de ces cliniques privées où les docs sont bien payés et les patients encore plus fortunés qu'eux. Pas l'hôpital public. Et encore moins les urgences !
– Comme quoi, tu n'as pas toujours raison sur tout, Carter Cruz.
Ma voix est sortie éraillée, plus timide que je ne l'aurais souhaitée.
– Oh, mais c'est qu'elle parle !
– Pas pour ne rien dire, comme certains.
Carter se marre. Je me souviens qu'il a toujours aimé que je le rembarre.
– Tu m'excuses ? J'ai un autre cerveau qui m'attend... Mais content de te voir par ici, Robbins.
Mon cœur rate un battement. Il se tourne vers ma cheffe puis ajoute :
– Et Pravesh, ne la jugez pas trop vite... Promis, elle est bien plus brillante que ça d'habitude !
Carter quitte la réa avec un dernier regard pour moi. Un regard sombre qui brille d'intelligence, d'assurance, et le pire, même pas d'arrogance.
Des sensations venues du passé me prennent à la gorge. Je tousse discrètement et tente de repousser les images qui défilent là-haut pour me concentrer sur le présent.
Entre nous, rien n'a vraiment changé. Un étrange mélange de rivalité, d'amitié, de défi, de bienveillance, de flirt à peine dissimulé mais qui n'ira jamais nulle part puisque tout ce qu'il aime, c'est jouer. Et qu'à ce jeu-là, moi, je n'ai jamais su jouer.
Depuis mon siège situé au premier rang, je lève les yeux vers le grand brun en sweat gris qui me dévisage d'un air curieux. L'amphithéâtre se remplit peu à peu, le cours de biochimie va bientôt commencer, mais debout face à moi, l'étudiant en première année de médecine – comme moi – ne bouge pas.
– Pas très original, comme surnom, lâché-je à voix basse. Et le Dr. Wilson va arriver, tu devrais aller t'asseoir.
– Tu ne me proposes pas la place à côté de toi ?
– Comme tu veux, mais c'est seulement le troisième cours et... – Quoi, tu as peur que je te déconcentre, Lunettes ?
– Non. Et je m'appelle Cléo.
J'entends des éclats de voix au fond de l'amphi. Le garçon qui est venu troubler ma matinée studieuse fait signe à l'un de ses camarades au loin qu'il arrive, puis pose à nouveau ses yeux sombres sur moi.
– Cléo ? Cool. Mais j'aime mieux Lunettes.
– J'en ferai part à mes parents, ils te présenteront leurs excuses dès que possible, faisje, ironique. Maintenant, si tu veux bien, je...
Il se fout complètement de ce que je lui dis, de ce que je veux, et tire sur les bretelles noires de son sac à dos.
– Moi c'est Cruz. Carter Cruz.
– Tu donnes souvent ton nom de famille avant ton prénom ?
Il plisse un œil et prend le temps de réfléchir. Même en faisant cette grimace, son visage reste harmonieux. Beau, j'imagine.
– Non, admet-il dans un sourire. Il faut croire que tu me perturbes...
– Pas mon intention, rétorqué-je en me plongeant à nouveau dans mon manuel de chimie.
– Tu n'auras pas la première place, Lunettes.
– Quoi ?
Sa voix descend dans les graves.
– Cherche pas, tu pourras t'asseoir au premier rang tous les jours, arriver une demiheure en avance à chaque cours, poser mille questions, réviser chaque exam jusqu'à pas d'heure, te faire aider par tous les tuteurs de Chicago, je resterai le meilleur de cette promo.
– Si tu le dis, soufflé-je, à court de répartie.
– Ta famille de grands pontes n'y changera rien.
– Tu t'es renseigné sur moi ?
– Tout le monde le sait, ici. Et t'envie. Mais pas moi.
Il hausse les épaules et me sourit sans malice, ce qui le rend impossible à cerner. Je déteste ça. J'ai besoin de tout comprendre, moi, les choses, les gens, leurs intentions, leurs sentiments.
– Tu ne m'en voudras pas de te faire descendre de ton petit piédestal, alors ? insiste-t-il.
– Je ne suis pas là pour me faire des amis, Carter Cruz.
Il me fixe d'un air plein de défi.
– Tu es parfaite, Lunettes.
Parfaite, non.
Déstabilisée ? C'est peu de le dire.
Le professeur fait son entrée, Carter Cruz disparaît en coup de vent. Je le suis bêtement du regard, le vois grimper les marches trois par trois et élire domicile au milieu du grand amphi en jetant son sac sur la table devant lui. Je sais qu'il ne sortira pas d'affaires, qu'il ne prendra pas de notes, qu'il se servira de sa mémoire phénoménale et se débrouillera pour récupérer les polycopiés. Contrairement à moi, il est entouré d'un tas de visages rieurs et ravis de le compter parmi eux. Dans mon dos, j'entends chuchoter : « Cruz est une légende », « Paraît qu'il est imbattable ! », « Ce mec ira loin... », « Il est célibataire, tu crois ? », et d'autres bêtises du genre. Je me tourne à nouveau vers l'estrade, quasiment seule au premier rang à l'exception d'un autre étudiant solitaire, concentré, et de deux copines inséparables qui ont décidé d'unir leurs forces depuis le début de l'année. Je n'ai peut-être pas de binôme de travail, pas de cercle amical qui rit à mes blagues, mais j'ai mon stylo fétiche à la main, mon ordinateur ouvert, et désormais mon rival officiel.
Moi qui ai toujours récolté les meilleures notes, les félicitations et les lauriers sans batailler, je ne sais pas quoi penser de cette soudaine concurrence. Cette émulation nouvelle qui me donne chaud.
Carter Cruz a raison : je suis issue d'une longue lignée de médecins. Père psychiatre, mère pédiatre, grands-parents et aïeuls aux titres à rallonge. Nom de famille qui ne passe pas inaperçu. Fille unique et destin tout tracé.
La médecine, c'était l'unique voie possible, impensable pour moi d'en dévier. Et ça tombe bien, j'ai toujours été l'intello à lunettes qui prend l'école au sérieux, un an d'avance, toujours première de classe, la fille qui n'essaie pas d'être populaire, c'est peine perdue et elle le sait, mais qui souffle les réponses aux autres puisqu'elle n'est en concurrence avec personne, qui va passer ses samedis chez les garçons juste pour finir l'exposé de sciences. Pour quoi d'autre ?
Mais cette fois, ça ne s'annonce pas si simple.
J'essaie de chasser de mon esprit l'incompréhensible « Tu es parfaite », et bois les paroles claires de celui qui nous annonce le thème du jour :
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