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Couverture du roman Le Millionaire Qui Vivait Dans Mon Salon

Le Millionaire Qui Vivait Dans Mon Salon

À vingt-quatre ans, Ada regagne Dublin pour restaurer son appartement familial, un lieu chargé de deuils. Sa solitude est bousculée par Brody Gallagher, un architecte d'intérieur audacieux. Il lui propose un pacte insolite : cohabiter durant le chantier et financer les travaux via de futurs colocataires. Entre mystères et attirance niée, Ada se livre peu à peu. Ce projet de rénovation devient alors une quête de reconstruction personnelle où abattre les murs libère son cœur.
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Chapitre 2

–               C'est le même chien qu'avant... ? tenté-je timidement.

–               Oh non, Câlin est mort il y a quelques années. J'ai pris celui-ci quandma femme est partie il y a une dizaine d'années. Et je l'ai appelé Bijou, puisqu'elle a emporté tous les autres. – Je vois.

J'acquiesce en me pinçant les lèvres pour me retenir de sourire.

–               Tu as vécu des drames toi aussi, mon petit, je sais que tu comprends.

Cette fois, c'est le fou rire nerveux qui me guette en l'entendant comparer ma tragédie à son divorce numéro deux et à la mort de son teckel numéro un.

–               Mais on ne quitte pas l'Irlande comme ça, n'est-ce pas ? Bienvenue au bercail, Ada !

–               Je ne vais pas rester définitivement, ma vie est à Boston maintenant...

–               J'aimais beaucoup tes parents, tu sais, je n'ai jamais eu l'occasion de tele dire.

–               C'est gentil à vous, monsieur O'Donnell.

–               Tu peux m'appeler Mortimer, maintenant que nous sommes de nouveau voisins.

–               C'est noté. Mais je ne m'installe ici que pour quelques mois, le tempsde...

–               Je suis bien content que tu remplaces les sagouins qui habitaient làavant !

–               Les quoi ?

–               Les précédents locataires ! De vrais animaux... Avec des tennis sales, des bandeaux dans les cheveux, des bijoux dans le nez, des dessins sur les bras et des musiques insensées qui sortaient de partout, même de leurs poches !

–               Ah oui, des jeunes.

Je lui souris, mais M. O'Donnell ne perçoit pas l'ironie. De toute façon, comme il n'écoute pas mes réponses à ses questions, je sens que la communication entre nous s'annonce difficile. Je n'ai pas beaucoup plus de tendresse pour les vieux acariâtres que pour les jeunes sagouins. La vie m'a sûrement rendue un peu solitaire : à part ma super-héroïne de tante, pas grand monde ne trouve grâce à mes yeux. J'essaie de conclure poliment la discussion avec mon ancien et nouveau voisin.

–               Il y a pas mal de travaux à faire ici, j'espère que le bruit ne vous dérangera pas trop. Mais n'hésitez pas à venir sonner avant d'appeler la police.

Cette autre plaisanterie ne semble pas non plus monter jusqu'à son crâne chauve et tacheté. Le petit vieux serre son chien contre son cœur et lui caresse inlassablement la tête, comme pour mieux s'accrocher à ce qu'il a de plus précieux, de plus familier. À chaque passage vigoureux sur le petit crâne poilu, le teckel a les yeux exorbités et la langue qui pointe comme si on lui tirait une languette depuis la queue.

Je dois poser le dos de ma main sur ma bouche pour masquer mon sourire moqueur.

–               À plus tard, alors ? On devrait se recroiser sur le palier.

Un dernier sourire et je referme doucement la porte. Mais déjà, ça sonne à nouveau.

–               J'ai oublié de te souhaiter à nouveau la bienvenue parmi nous, Ada !

–               Non, vous l'avez fait, monsieur O'Donnell, merci encore.

Sourire courtois. Porte close. Et sonnette qui retentit encore une fois.

–               C'est Mortimer, mon petit !

–               Oui, pardon, c'est bien noté cette fois. Bonne journée à vous... et àBijou.

J'efface le sourire forcé de mon visage, pose mon dos contre la porte refermée, déjà épuisée par cette première heure passée à Dublin. Ce n'est ni un nouveau départ ni un retour en arrière... mais tout ça ressemble déjà fort à des montagnes russes pour moi. Et la sonnette me vrille à nouveau la tête.

Je perds patience, ramène tous mes cheveux d'un côté pour me cacher à moitié derrière eux et je prends une voix mauvaise en ouvrant la porte.

–               Oui, quoi encore ?!

M. O'Donnell et son teckel viennent de se transformer en beau gosse musclé avec une caisse à outils sous le bras. Des cheveux courts, des yeux clairs, une barbe d'un ou deux jours et un petit sourire narquois qui me répond :

– Brody Gallagher, je crois qu'on a rendez-vous. Mais je peux repartir si vous préférez.

Son accent irlandais roule jusqu'à moi et se coule sur ma peau comme une vague rugueuse, rafraîchissante mais juste un peu trop forte, jusqu'au moment où son sourire m'atteint. Des lèvres charnues, joueuses, retroussées juste assez pour me faire perdre mes moyens.

–               Non, attendez, je vous ai pris pour quelqu'un d'autre... Vous venezpour les travaux ?

–               Non, pour vous cambrioler mais j'ai préféré sonner poliment avant.

Je déteste ce genre d'humour.

Le type se tient là, sûr de lui, avec son jean un peu grand et son T-shirt noir pile à la bonne taille, à se moquer de moi ouvertement. Ce n'est pas le bon jour.

–               Entrez mais ne touchez à rien, lancé-je en ouvrant grand la porte.

Je suis plutôt du genre « gentille fille »... sauf quand on me prend de haut. Et déjà, le fameux Gallagher laisse glisser ses mains sur les murs, siffle en découvrant la superficie de l'appartement, cogne de son index replié contre des parois plus ou moins creuses, va ouvrir une fenêtre, se retrouve avec une poignée entre les doigts et se tourne vers moi pour me sourire encore.

–               Sauf votre respect, il n'y aurait pas grand-chose à voler...– C'est tout ce que j'ai.

J'espère l'avoir remis à sa place avec mon ton faussement autoritaire. Mais Gallagher me regarde fixement et je ne peux pas m'empêcher de me demander si ses yeux sont verts ou bleus. Comme si ça avait la moindre importance.

–               Quand vous disiez « travaux de rafraîchissement », vous vouliez dire « réhabilitation totale du sol au plafond », non ?

–               Quand vous vous disiez « architecte, designer et décorateur d'intérieur », vous aviez oublié humoriste, non ?

Je ne sais pas ce qui me prend de lui répondre du tac au tac en rentrant dans son jeu, j'ai plutôt l'habitude de fuir ce genre de joutes verbales qui me déstabilisent. Mais il me sourit et ça pétille quelque part en moi, étrange sensation dont je ne saurais dire si je l'aime ou pas.

Gallagher s'éloigne à nouveau, les bras croisés et le nez levé vers les hauts plafonds. Sa bouche entrouverte et son regard brillant semblent indiquer qu'il aime ce qu'il voit. Je crois que moi aussi : ses épaules larges et ses biceps dessinés sont ceux d'un bosseur, à n'en pas douter. Mais il a la taille fine, de beaux traits, les gestes doux et les mains délicates d'un artiste. Quant à ses intentions, presque impossible pour moi de savoir dans quelle cour il joue. Baratineur ou mec sympa ? Escroc ou vrai pro ?

Son site Internet m'a tapé dans l'œil, mais je n'avais pas prévu que lui me ferait le même effet.

–               Je voudrais le vendre le plus rapidement possible... précisé-je tandisqu'il visite la première salle de bains.

Rose saumon du sol au plafond, ce qui inclut le carrelage, les peintures, la baignoire, les deux vasques assorties et même le miroir cuivré. Cette ambiance saumonée lui fait plisser les yeux et sourire en coin, l'air sceptique.

–               Hum ! Je n'arrive pas à identifier le thème, là. Coucher de soleil après une cuite qui a mal tourné ?

–               Allergie au saumon fumé, proposé-je en lui rendant son sourire.

–               Combien de salles d'eau en tout ?

–               Trois.

–               Combien de chambres ? – Sept.

Il siffle à nouveau, s'adosse au carrelage orangé et soupire en se massant la nuque.

–               Vous en tirerez une petite fortune, une fois que je l'aurai remis en état.Mais il va bien me falloir six mois.

–               Tant que ça ?

–               Vous avez vu l'état du machin ?

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