
Le Millionaire Qui Vivait Dans Mon Salon
Chapitre 3
– Le « machin » s'appelle Georgie.
Son sourire goguenard est de retour. J'ai précisé que ce type était une tête à claques ?
– Vous avez donné un prénom à votre appartement ?
– Oui. Et n'essayez pas de comprendre...
– Style géorgien, lâche-t-il en désignant les murs. Vous me prenez pourun demeuré ?
– Finalement, vous savez de quoi vous parlez...
– Je sais surtout que ça va vous coûter cinquante mille euros.
– Je...
– Trente mille de matériel, vingt mille de main-d'œuvre. Et croyez-moi,je vous fais un prix d'ami.
– On n'est pas amis.
– OK. Soixante mille.
Je n'ai que vingt mille de côté et j'espérais naïvement que ça suffirait. Je panique, lui me fixe de ses yeux rieurs. À cet instant, j'ai plus envie de me cogner le petit orteil dans un coin de porte que de confier Georgie à un mec comme Gallagher.
– Je n'ai pas cinquante mille euros sous la main, murmuré-je.
– Peut-être, mais vous m'avez moi. Et plein de chambres à louer.
À mon tour de le regarder fixement. Non seulement cet inconnu me parle sur un ton familier comme si on se connaissait depuis des années, non seulement il joue la provoc et me fait tomber dans le piège de répliquer à chaque fois, mais en plus je ne comprends même pas où il veut en venir quand il semble enfin sérieux.
– Vous pouvez développer ?
– Si vous me confiez ce projet, j'accepte d'être payé au fur et à mesurede vos possibilités. Vous me donnez ce que vous avez déjà, pour que je puisse démarrer. Ensuite, il y a tellement de place ici, le plus intelligent serait de prendre des colocataires pour financer les travaux. Je retaperai les chambres en priorité et vous pourrez intégrer un nouveau coloc chaque fois qu'une piaule sera prête. Les loyers se sont enflammés à Dublin cette année, la plupart des apparts sympas sont devenus des Airbnb hors de prix, les gens sont prêts à accepter n'importe quoi, vous ne devriez pas avoir de mal à trouver des habitants pour... Georgie.
Très fier de lui, Gallagher se décolle du mur et me croise sur le seuil de la porte de la salle de bains. Pendant une seconde, je retiens ma respiration. Son assurance, le sourire greffé sur sa bouche, son corps musclé qui frôle le mien, sa démarche cool comme si cette soudaine proximité ne lui faisait aucun effet, sa proposition insensée... Mon cerveau ne sait plus quoi penser de rien.
– Attendez, dis-je à son dos qui déambule dans le couloir. Vous n'êtespas sérieux ? Je comptais vivre ici, moi aussi.
– Très bien, moi aussi. Vous serez sur place pour contrôler les travaux etles locataires. Je serai sur place pour avancer le plus vite possible et m'imprégner un maximum des lieux.
Mon cœur remonte dans ma gorge et me redescend droit dans les talons. Cette fois, j'accélère le pas, fais en sorte de le doubler et me plante face à Brody Tête-à-Claques Gallagher.
– Est-ce que vous pouvez arrêter ?
– De faire quoi ?
– Courir dans tous les sens et dire des choses qui n'en ont aucun ?
Il se marre tandis que je m'aperçois que mes cinq doigts sont posés sur son T-shirt noir, pile entre ses pectoraux. Je retire ma main et la range dans mon dos comme une petite fille penaude.
– Écoutez... Vous avez l'air de beaucoup tenir à cet appart. Et moi, j'adore les boulots atypiques. Georgie a une âme particulière. J'ai des méthodes encore plus spéciales. Mais je suis bon dans ce que je fais et je crois qu'on est faits pour s'entendre, lui et moi. Je prends la chambre que vous voulez, je m'en fous, même celle avec les messages flippants si vous voulez. Vous me logez gratuitement pendant la durée du chantier et vous me paierez les travaux quand vous aurez reçu les premiers loyers. C'est gagnant-gagnant.
– Ça ressemble à la plus grande arnaque du siècle... murmuré-je.
Je fais non de la tête, très lentement et très longtemps, en soutenant son regard amusé.
– Si vous voulez revendre cet appart à sa juste valeur, il faut en faire unbien exceptionnel. Pas juste une de ces rénovations lisses et faciles qui se ressemblent toutes. Vous avez vu mon travail, vous savez de quoi je suis capable. Je ne demande même pas d'avance, juste que vous me fassiez confiance.
J'ai une soudaine pensée pour ma tante ultra-protectrice, qui a tenté de m'inculquer des valeurs telles que celle-ci : « Ne mets pas ta vie entre les mains d'un garçon, même sexy. »
– Je ne peux pas cohabiter avec un mec que je viens seulement de rencontrer, juste parce que son site Internet ressemble à un magazine de déco.
– Vous êtes en train d'insulter mon boulot, là...– OK, hyper pointu, le magazine.
– Toujours pas...
– Je n'y connais rien en déco, je ne vous connais pas, je ne peux simplement pas accepter ça, soupiré-je.
– OK, comme vous voulez, j'aurai essayé.
L'architecte me dépasse à nouveau et atteint l'entrée de son pas nonchalant. Une main dans la poche et l'autre sur la poignée de la porte, il se tourne vers moi avec un petit sourire déçu.
– Je ne vais pas insister lourdement, j'ai un autre rendez-vous dans uneheure à l'autre bout de la ville... Mais si ça peut vous rassurer, vous n'étiez pas du tout mon genre.
– Vous leur dites ça à toutes, non ?
– Seulement aux rousses moustachues.
Je me rends compte juste à ce moment-là que dans mon malaise, j'ai pris une de mes mèches de cheveux pour la passer au-dessus de ma bouche, coincée entre ma lèvre et mon nez. Un tic rassurant que j'ai gardé de l'enfance et qui faisait beaucoup rire mon frère et ma sœur.
Et apparemment Brody Gallagher.
Je lâche ma fausse moustache et ma dignité est provisoirement sauvée par la sonnerie de son téléphone. Pendant qu'il répond à un coup de fil en s'excusant d'un petit geste dans ma direction, j'ai le temps de réfléchir à ce qui me chiffonne sans parvenir à mettre le doigt dessus. Je crois que je n'ai pas envie qu'il s'en aille. Ni de chercher quelqu'un d'autre pour s'occuper de Georgie. Pendant une seconde, je le regarde se frotter le bras en passant sa main sous sa manche de T-shirt. Et je crois voir apparaître le début d'un tatouage en forme d'arc-en-ciel. Soudain, ça fait tilt sous mon crâne.
Et si cette histoire de « pas mon genre » était une façon de me dire qu'il est gay et que je ne risque rien ? Et si j'avais tout faux sur lui depuis le début ?
Des dizaines de clichés me traversent alors l'esprit : un homme qui aime la décoration, un homme qui a un site aussi léché, un homme qui fait des blagues sur la couleur saumon, un homme qui sourit tout le temps, un homme qui porte un T-shirt cintré et bien coupé, un homme qui accepte d'appeler mon appart par son petit nom, un homme qui a l'air de passer du temps à la salle de sport mais qui n'a pas été une seule seconde dans la séduction avec moi... Est-ce qu'elle n'était pas là sous mon nez, depuis le début, la vérité ?
Oui, cet homme-là pourrait très bien jouer dans une autre cour. Et ce n'est pas parce que je le trouve affreusement sexy que la réciproque est vraie. Je me mets à sourire bêtement et il raccroche en faisant la grimace.
– Vous êtes en train de vous moquer de moi, là ?
– Non, de moi-même, avoué-je. Je viens de comprendre que vous préfériez vraiment les moustaches.
– Pardon ?
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