
Le milliardaire qui avait oublié l'amour
Chapitre 2
Loin de moi.
Loin de notre désert du Nevada.
Ce que j'ignorais à l'époque, c'est que Zachary portait en réalité un autre nom. Que Sadie la Sadique n'était pas vraiment sa mère, mais sa ravisseuse. Qu'il n'avait rien à faire ici, avec moi. Que pendant les trois ans que j'ai passés à l'aimer de toute mon âme et mon cœur d'enfant, sa vraie famille remuait ciel et terre pour le retrouver. Et qu'ils y sont arrivés.
Je ne respire plus. Je suffoque. Je ne sais pas à combien de mètres de moi il se tient. Dix ? Vingt ? Cinquante ? C'est irréel. Impossible. Mais je l'ai fait. Je l'ai pisté, traqué, retrouvé. Et il n'en a pas la moindre idée. Harry plonge dans la piscine dans un mouvement souple et aguerri, en faisant à peine trembler la surface de l'eau.
Moi aussi, je tombe. J'ai besoin de m'asseoir, tout à coup. De poser ma tête sur mes genoux et de réfléchir. Je réalise que Zachary et Harry n'ont rien en commun. Que mon amour d'enfance n'existe plus. C'est pourtant pour lui que je suis là. Pour lui que j'ai parcouru cinq mille kilomètres jusqu'à Key West.
Il est le seul à pouvoir me sauver...
***
Je passe presque une heure dans cette position exacte, à écouter les cris de joie et les rires tonitruants fendre le bois de ma cachette. Parmi toutes les voix qui s'élèvent, une seule me renverse à tous les coups. La sienne. La voix d'Harry est grave et douce à la fois. Moins puissante que celle de son frère, plus nuancée. Complexe. Intrigante.
Ma respiration s'est calmée, je vide ma bouteille d'eau d'une traite et reprends mes esprits. Lorsque je me relève et réintègre mon poste de surveillance, j'assiste à l'arrivée en fanfare d'une nouvelle venue. BettySue, il me semble. La grand-mère de Liv. 90 ans passés et un look d'enfer. Appuyée sur sa canne aux couleurs de l'arc-en-ciel, la vieille dame en robe bariolée embrasse tout le monde puis serre froidement la main de Sienna. Je perçois quelques rires étouffés, des regards gênés, aussi, puis le calme revient. Rapidement chassé par trois chiens fous qui débarquent, queues frétillantes, langues pendantes, poil poussiéreux, et se jettent dans la piscine, encouragés par la hippie.
– Non ! Dehors, les ours ! se met à brailler la propriétaire des lieux en sautant d'un pied sur l'autre comme une illuminée. Betty-Sue, faites quelque chose ! Ah ! Il se lèche les...
La scène grotesque m'arrache un éclat de rire. Aussitôt, les yeux en amande se plissent un peu plus et scrutent la plage où se trouve ma cabine. Harry semble sur ses gardes. Et mon cœur s'arrête un instant... puis bat la chamade en imaginant qu'il puisse me découvrir ici.
Mais les nouveaux cris de sa mère hystérique monopolisent toute son attention et, après un long soupir, le nageur règle la situation. Il prend de l'élan, fait un salto pour atterrir dans l'eau et rassembler les monstres avant de les faire sortir calmement du bassin. Sienna peut à nouveau respirer. Et Betty-Sue caresser amoureusement les têtes trempées de chacun de ses molosses.
– C'est une rabat-joie, grommelle-t-elle. Elle n'a rien compris à la vie, nevous inquiétez pas, mes chéris.
– Betty-Sue, la gronde gentiment sa petite-fille Liv, tout en lui souriant.– Quoi ? Il fait chaud ! Il faut bien qu'ils se rafraîchissent, eux aussi...
– Mais oui ! confirme Tristan en rejoignant les deux femmes. D'ailleurs...
– Tu rêves ! siffle la blonde en le repoussant vivement.
Cette fois, l'insolent est le premier – et le seul – à tomber à l'eau. Rapidement rejoint par ses deux frères, je le vois remonter à la surface et balancer un regard plein de défi et de fierté à sa femme.
– Ces deux-là n'ont pas fini de se chamailler, se félicite la vieille hippieen se rendant au bar.
Je reste cloîtrée dans ma cabane pendant une éternité et pourtant, le temps passe à une vitesse folle. C'est un dimanche de juillet comme je n'en ai jamais connu. Un dimanche en famille. Autour d'une belle piscine, d'un barbecue gargantuesque, sur une île paradisiaque. Moi qui n'ai jamais vu que le Nevada, je n'aurais pas pu rêver mieux que retrouver mon ami disparu dans ce havre de paix, sur la terre d'Ernest Hemingway et de Tennessee Williams, au bord de l'océan aux eaux cristallines.
Mais le décor ne fait pas tout. Encore faut-il que Harry se souvienne de moi. Qu'il m'ouvre sa porte. Son cœur. Sa vie. Face à moi, tout ce clan joyeux, bruyant et soudé se profile soudain comme un mur infranchissable. Un rempart sans faille. J'ai peur d'échouer, tout à coup. De ne pas trouver ce que je suis venue chercher.
– Lui... murmuré-je entre mes lèvres.
Mes jambes deviennent douloureuses à force de rester statiques. Dans la pénombre, ma vieille montre fluorescente de gamine indique que dehors, la nuit ne va pas tarder à tomber. Betty-Sue est déjà repartie, accompagnée de Liv et de sa fille. Je vois Sienna enrouler Archibald dans une grande serviette, saluer ses deux aînés de la main et forcer le « petit » dernier à la suivre. Harry et Tristan, les deux titans, échangent quelques mots qui m'échappent, se rhabillent, puis disparaissent à leur tour en quittant l'hôtel.
Plus un son. Plus un mouvement. Plus rien.
Je sors de ma cachette en étirant chacun de mes muscles. Mes jumelles rangées dans mon sac à dos, je m'apprête à quitter discrètement les lieux lorsqu'un bruit sourd me fait sursauter. Je me retourne, reconnais la silhouette baraquée du nageur et me planque d'un bond derrière la cabine de plage.
Je jurerais que pendant un dixième de seconde, nos regards se sont croisés.
Pétrifiée, le souffle court et sifflant, je réfléchis à mille à l'heure. Rester ou fuir ? Attendre ou agir ? Et je me lance. Je prends mes jambes à mon cou et je détale sur le sable, en m'éloignant de lui, du Lombardi, de ma cabane bringuebalante et de mes peurs bleues. J'ignore s'il est encore là, s'il me regarde depuis sa luxueuse terrasse entourant sa piscine de millionnaire, s'il m'a reconnue ou même seulement vue. Moi, June Castillo. Une fille pas très grande, pas très remarquable, en short et T-shirt noirs, aux yeux noisette et aux longs cheveux bruns retenus en tresse cascade. Mais à cet instant, ça n'a pas d'importance. Je cours. Comme je l'ai fait si souvent. À m'en arracher les poumons. À ne plus savoir d'où je viens. Comment je m'appelle. Ni pourquoi je suis ici.
Je fuis le seul être qui pourrait me sauver. Je fuis nos retrouvailles gâchées. Je fuis le désert du Nevada qui a vu tant de choses ignobles se produire. Je fuis Remington et son œil de pirate. Mes pieds ne foulent plus le sable, mais le goudron. J'ai atteint une petite route côtière mais je cours toujours à perdre haleine, ralentissant à peine la cadence. La nuit est en train de tomber sur la ville en contrebas, et sur l'océan à ma droite. J'observe les lumières des habitations d'un côté, les reflets rougeoyants des vagues de l'autre, tandis que derrière moi, un bruit de moteur retentit au loin. Je me retourne et, en un regard fugace, je reconnais une voiture de police.
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