
Le milliardaire qui avait oublié l'amour
Chapitre 3
Au virage suivant, je quitte la route et bondis derrière un palmier. Je m'allonge sur le sable et patiente, la gorge sèche et le genou écorché, jusqu'à ce que le véhicule me dépasse et s'éloigne.
Car oui, parmi tout ce que je fuis... il y a aussi la police.
Et bientôt, je ne pourrai plus fuir.
Après cette journée longue et harassante enfermée dans ma planque, après l'avoir revu pour la première fois, lui et toute sa vraie famille que je ne connais pas, après cette course folle sur le sable et le bitume, et après tout ce lot d'émotions intenses, grisantes et angoissantes, je rentre me coucher dans ma chambre de motel. Sans même allumer la lumière. Sans même me déshabiller. Je ne veux voir ni le décor étranger, miteux, ni mon corps fourbu et poisseux. Je me laisse aller à une nouvelle nuit sans sommeil, les yeux ouverts et rivés sur la porte, les poings crispés et les doigts serrés sur mon couteau. Les flash-back reviennent. Ce sera lequel, ce soir ?
***
J'avais 7 ans et demi. Lui 8. C'était un grand. Pourtant, au fond de ses grandes billes bleues, il y avait un bébé apeuré. Et des larmes qui menaçaient sans cesse de couler. Moi, je voulais être tout sauf un bébé. Avec mes genoux écorchés, mes mains sales et mes cheveux courts de garçon manqué, que je coupais moi-même au couteau à dents, je me donnais des allures de dure. D'héroïne. Et c'est bien comme ça que je me suis sentie quand j'ai fait le mur pour la première fois. Dans la nuit noire du Nevada. Pour le rejoindre, lui.
À l'époque, je croyais qu'il s'appelait Zachary. Tout le monde le croyait. C'est le nouveau prénom que lui avait donné Sadie la Sadique. Sa fausse mère. Sa kidnappeuse. Sa geôlière. Personne n'aurait pu se douter que cette blonde bien mise au sourire enjôleur puisse être autre chose que sa mère. La vraie. Un peu vieille, certes. Un peu rigide, beaucoup trop solitaire. Mais elle veillait sur son fils comme le lait sur le feu. Les rares fois où on les apercevait en public, elle ne dégageait jamais sa main de la sienne. De son épaule ou de sa nuque. Il était à elle. Et elle fuyait dès qu'on s'en approchait. Personne n'aurait pu se douter que quelque chose clochait. Sauf moi. Un gamin perdu dans le désert du Nevada. Qui n'est pas d'ici, qui n'a pas toujours grandi là. Comme moi. Un gosse cloîtré chez lui, au point de faire l'école à la maison. Aucun sport, aucune activité dehors. Aucun ami, si ce n'est ce stupide alligator en peluche aux grosses pattes sales. Aucune liberté. Alors que le seul et unique intérêt de vivre dans ce trou paumé de Paradise Valley, c'est de pouvoir courir comme un dératé, hurler sans que personne ne vous entende, traverser la route sans risquer de croiser une voiture, mordre la poussière sans qu'aucun adulte ne vienne vous ramasser, vous soigner, vous consoler. Ou pire, vous ramener à la maison. Cet endroit, c'était l'enfer sur terre. Avec un petit goût de paradis quand on est un peu amoché comme je le suis.
Ce soir-là, sans que je sache bien pourquoi, j'ai eu envie de lui en faire goûter un peu aussi. C'était mon seul voisin à deux kilomètres à la ronde. Et quelque chose m'attirait vers lui. Sans doute tous ces mystères autour de ce Zachary. Sans doute l'interdit. J'ai attendu que la nuit devienne noire et silencieuse. Que la maison de ma famille d'accueil s'endorme. J'ai glissé une lampe de poche, un petit couteau et une barre de céréales dans le sac à dos de toile noire que je traîne depuis toujours. Et je suis sortie sans faire de bruit. Les fugues, ça me connaît. J'ai parcouru en courant les deux kilomètres qui me séparaient du ranch des Newman. J'ai franchi la barrière verte. J'ai grimpé à la gouttière, je suis tombée deux fois, je me suis ouvert un genou, égratigné les mains, j'ai glissé tout en bas avant de recommencer et d'atteindre le toit. Essoufflée, je me suis faufilée jusqu'à la fenêtre du garçon de 8 ans que je voulais connaître. Et peut-être délivrer. J'avais le cœur qui battait. J'ai cogné à la vitre pour ne plus entendre mon pouls.
Je n'étais pas le genre de petite fille à se rêver en princesse qu'on vient secourir. Tout le contraire. Et j'ai éclaté de rire quand Zachary est enfin venu m'ouvrir sa fenêtre. Il portait un pyjama à rayures vertes et bleues. Un épi au sommet de sa coupe au bol. Ses billes azur se sont encore écarquillées, pendant que sa bouche formait le plus grand O que j'ai vu de ma vie. Lui, à la vue du sang sur mes genoux, il a failli tourner de l'œil. Je l'ai traité de bébé, de mauviette et de fils à maman. Je ne savais même pas sur quoi je mettais le doigt. Je l'ai poussé pour m'inviter à l'intérieur et j'ai demandé, sans vraiment attendre de réponse :
– Tu me laisses entrer, trouillard ?
– Non.
Il a répondu non plusieurs fois. Mais il n'a rien fait pour m'en empêcher. Il a répété en boucle les règles de Sadie la Sadique : ne pas parler aux étrangers, ne laisser entrer personne à la maison, ne pas jouer à des jeux imprudents, ne pas dire de gros mots, tout lui raconter.
Mais pour la première fois, cette nuit-là, je lui ai fait promettre de ne rien dire à sa mère. En échange de ma barre de céréales. Et de plein d'autres promesses. J'ai juré de lui apprendre à ne plus avoir peur du sang. À garder un secret, à jouer à des jeux stupides, à dire des mots affreux, à grimper aux gouttières et à courir plus vite que les grands. Il avait les yeux qui brillaient. Il avait l'air aussi heureux qu'effrayé. Comme si c'était la première fois qu'il avait un petit bout de vie rien qu'à lui. Et moi, j'ai eu cette sensation unique d'avoir trouvé mon parfait opposé, celui qui complète ta pièce de puzzle, celui qui s'emboîte à ton Lego, celui qui te manquait pour te construire bien droit. Pour grandir sans tomber. Alors que tomber, c'est ce que j'avais fait toute ma vie, à 7 ans et demi.
À la lumière de ma lampe torche, Zachary a soigné mon genou avec une feuille de papier râpeux en guise de coton doux. Il avait mon sang sur ses doigts. Il prenait sur lui, je l'encourageais. Il me demandait si j'avais mal, je faisais semblant que non. Trop contente qu'on s'occupe de moi. Je souriais bêtement. Il se sentait fier et courageux. Ça me plaisait que ce soit grâce à moi. Alors j'ai eu l'idée d'appuyer un tout petit peu sur nos doigts, à la pointe de mon couteau, pour faire sortir une goutte de sang. On a joint nos index blessés, on a mélangé nos sangs et on a fait un pacte, tous les deux. Sur la feuille de papier, on a superposé nos empreintes rouges. Et Zachary a écrit de sa belle écriture enfantine ce que je lui dictais. Des serments que j'avais entendus je ne sais où, des mots trop grands pour nous, sûrement, mais auxquels on croyait vraiment :
À la vie à la mort. Ensemble pour toujours. Tous les deux. Ce n'est pas un jeu.
Il a signé d'un gribouillis qui devait être Zachary, j'ai écrit June comme je venais de l'apprendre à l'école, en lettres bâton qui tremblent encore. Et nos deux traces de doigt croisées formaient presque un cœur.
C'était il y a dix ans. Je ne l'oublierai jamais.
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