
Le messager de l'Arche
Chapitre 2
La dame en blanc m’installa à une de ces petites tables avec un groupe de bambins pas plus hauts que moi.
« Je vais te mettre une blouse, mon petit, et alors tu pourras faire un joli dessin pour ta maman. Qu’en penses-tu ? »
Je n’en pensais rien du tout. Je n’avais jamais fait de dessin. Encore moins pour ma maman. Et puis elle pouvait toujours courir. Je resterais assis à cette table toute la journée s’il le fallait, mais pas question de faire quoi que ce soit ! Personne n’allait décider pour moi. Point final.
Je portais un regard circulaire autour de moi et j’avais l’impression que les autres s’amusaient bien, sauf l’un ou l’autre chez lesquels j’apercevais une larme récente encore accrochée à leur joue rose. J’acceptai sans broncher la blouse bleue, garçon c’était normal, que la femme m’imposa sans brusquerie.
« Voilà, mon garçon, tu es équipé comme tes camarades à présent. Les crayons de couleur sont dans la boîte au milieu de la table, et pour les feuilles tu peux te servir tout seul comme un grand, là, dans la bannette qui se trouve près du coin lecture. Au fait, comment t’appelles-tu ? »
Je baissai la tête, renfrogné. Je n’allais pas lui faire le plaisir de lui répondre. Pour qui elle se prenait celle-là ? Ce n’était pas ma mère ! Elle tourna les talons sans insister et se dirigea vers une autre table. Du coin de l’œil, je l’observais discrètement. Et soudain, elle releva la tête et nos regards se croisèrent. Elle me fit un beau sourire, l’air de dire : « Allons, ne t’inquiète pas, les choses vont bien se passer. On a tout notre temps. »
C’était vrai que j’avais tout mon temps. Il ne me restait plus qu’à patienter jusqu’au retour de ma mère. Elle ne perdait rien pour attendre celle-là ! J’allais lui faire payer cet abandon, lui rendre la vie impossible les jours à venir. Peut-être réussirais-je à la faire changer d’avis, et pourrais-je l’obliger à me garder avec elle ? J’enfonçai ma tête lourde dans mes bras croisés posés sur la table. Et je m’endormis.
Je sentis au bout d’un moment du mouvement autour de moi. Les autres gamins se dirigeaient en groupe vers la porte de sortie. Je levai la tête vers leur direction, me demandant où ils se rendaient. La dame au chignon blanc me fit un signe de la main et m’interpella : « Alors mon petit tu attends quoi, on va en récréation, tu comptes passer ta journée à faire la sieste ? ».
Un peu à contrecœur, je me levai de mon siège, car je n’avais pas envie de rester seul dans ce lieu qui ne me rassurait pas. Dehors les gamins en bonnets et moufles s’étaient éparpillés dans tous les coins de la cour, certains ayant déjà investi le bac à sable et le toboggan. Moi je longeais les murs de la bâtisse comme si je craignais de m’égarer dans cet espace incertain. Et puis j’avais froid, je ne voyais pas l’intérêt de traîner mes savates dehors. J’espérais avec impatience que la dame en blanc batte le rappel pour nous faire entrer au chaud.
Et sans prévenir, par-derrière, une bande de gamins manifestement, plus âgés que moi, commencèrent à me harceler comme une nuée de frelons agressifs, sans raison apparente. Ils me poussaient en riant, tiraient sur le foulard noué autour de mon cou, et le pire, s’amusaient à enfoncer mon bonnet de laine sur le visage en criant comme des enragés. Je me retrouvai aveuglé, dans le noir, dans l’incapacité absolue de faire face tout seul à cette horde de barbares en culottes courtes. Mais au fond ce qui me faisait le plus mal c’était ce terrible sentiment d’impuissance, moi qui voulais toujours tout contrôler, j’en étais réduit à subir lamentablement. Je me mis à pleurer en me recroquevillant sur moi-même sur le sol. Bizarrement au bout d’un court moment, le bonnet toujours enfoncé sur le visage, j’ai perçu comme un silence, un vide autour de moi. Ils étaient partis. Cependant encore sous le choc, je n’osai pas me lever, de peur que cela recommence. Je restai ainsi prostré jusqu’à ce que la dame en blanc vienne me relever.
« Que t’arrive-t-il mon petit, allons relève ton bonnet, tu joues à cache-cache, ou quoi ? »
Elle ne vit pas mes larmes. Tant mieux, j’avais trop honte de moi, de ce premier échec au contact des autres, en dehors de ma famille. Dorénavant, il me faudrait changer de stratégie, assurer mes arrières à chaque instant, ne plus me faire surprendre comme aujourd’hui. Ils étaient les plus forts, les plus nombreux, je serais donc le plus malin, le plus rusé. Je n’avais pas eu peur, non, j’étais juste fâché contre moi-même. Mais j’avais encore le temps d’apprendre, je n’étais qu’un tout petit enfant après tout. Un jour viendrait où j’aurais ma revanche. C’était seulement une question de patience. Rien ne sert de courir…
De retour dans la salle de classe, nous pûmes sortir de nos cartables le petit goûter de maman. Je crois que c’est le moment de la journée que j’avais préféré. Et de plus, je n’avais pas besoin de partager avec les autres puisqu’ils avaient leur propre collation. La dame en blanc nous servit à chacun un verre de lait dans un gobelet en plastique coloré.
Et la journée se déroula ainsi, entre pâte à modeler, dessins, lecture d’une histoire par la maîtresse, c’est ainsi que les autres enfants la nommaient, goûter, récréation, petite sieste après le repas… mais ce qui me gênait c’est le manque de liberté dans tout ce joli programme, car finalement tout ceci m’était imposé, au rythme scandé par la dame au chignon blanc, accompagnée par une autre dame à l’aspect un peu moins austère et avec beaucoup plus d’embonpoint. D’ailleurs, je ne me souviens pas avoir croisé une seule fois mon frère Julien. Avec lui au moins je pouvais faire à peu près tout ce que je voulais, et je me sentais en sécurité. Au fond, je l’aimais bien, son absence soudaine m’avait conduit à en prendre conscience.
Enfin, quatre heures arriva assez rapidement, et je ressentis une vive joie dans le hall au moment de remettre mon manteau et mon bonnet de laine, ce qui signifiait la libération, le retour à la maison, les jeux avec mon frère et les bras de ma mère. Cependant, je restai assis là, sur un banc de bois dur sous les porte-manteaux, mon frère Julien m’ayant rejoint et grignotant une barre de chocolat.
« T’en veux un bout, Claude, tu as peut-être faim…
— Non, lui dis-je en secouant énergiquement la tête, je veux maman…
— Elle va venir, t’inquiète pas, tenta-t-il de me rassurer. »
Mais je n’y croyais pas, tous les autres enfants de ma classe étaient déjà partis avec leur maman, leur nounou ou leur grand-mère, et nous on attendait là comme des orphelins inquiets de leur sort. D’ailleurs, personne ne se préoccupait de nous deux, on était abandonnés comme deux petits chatons.
Quand elle est arrivée, je ne lui ai pas sauté dans les bras, et je lui ai fait la tête tout au long du chemin du retour vers la maison. Elle me regardait de temps en temps, avec une certaine gêne dans le regard. Je n’ai pas donné de coups de pied dans les feuilles des marronniers.
J’ai dû me résoudre les jours suivants à accepter à contrecœur mon sort. Rejoindre en traînant les pieds ce lieu appelé l’école où nous étions censés apprendre de si belles choses (selon ma mère). Mais mon terrain de jeux et d’apprentissage c’était ma maison, ma rue, les magasins du quartier où j’accompagnais maman pour les courses, la place non loin de notre immeuble où l’on jouait à en perdre haleine avec Julien sur le toboggan et la balançoire, où l’on se roulait dans le bac à sable, où l’on jouait à cache-cache parmi les haies de troènes, à trappe-trappe sur les bancs de bois, au ballon par-dessus la tête des vieux assis là et qui souriaient à nous voir si joyeux et épanouis. Le bonheur quoi ! Mais pourquoi diable me forçait-on à être enfermé avec ces gamins étrangers dont je n’avais rien à faire, qui me semblaient tellement fades et uniformes dans leur blouse ridicule.
« Mais parce que tu es grand maintenant, mon petit Claude, et tous les garçons de ton âge vont à l’école, pour apprendre à lire, écrire et compter », avait-elle tenté d’argumenter ce soir-là tout en épluchant les pommes de terre.
Je tendis à ma mère les pommes de terre tirées d’un vieux sac de jute que mon père avait remonté de la cave, et me mit à les compter au fur et à mesure qu’elle les prenait pour les éplucher.
« Tu vois bien que je sais compter, je viens d’en tirer dix du sac, objectais-je avec malice.
— Oui, mon chou, c’est très bien, mais en grandissant va falloir en connaître un peu plus, si tu veux un jour avoir un beau métier comme papa. »
Ma mère continua à éplucher ses patates semblant ignorer mes arguments, et à les plonger dans l’eau fraîche de la bassine posée dans l’évier en grès gris.
« Mais je veux pas faire un métier comme papa, lui lançais-je, je ne le vois jamais, il part tous les matins alors que je dors encore, et le soir quand il rentre il est tellement fatigué qu’il ne joue même pas avec moi. »
Là, ma mère s’interrompit brusquement en me toisant comme si j’étais un extraterrestre, et s’essuya les mains sur son tablier.
« Tu es encore bien petit pour comprendre certaines choses, Claude. Mais vois-tu, si papa travaille beaucoup c’est qu’il faut bien de l’argent pour acheter tout ce que tu trouves à la maison, et surtout pour manger et s’habiller. Tu vois bien quand je fais les courses à l’épicerie du coin ou à la boulangerie, que je dois donner des pièces au marchand. Et je suis convaincue que ton papa préférerait passer plus de temps avec vous pour jouer ou se promener avec vous. »
Ses arguments ne me convainquaient pas, loin de là. Car au fait, si papa travaillait tant pour nourrir la famille, comment expliquait-elle sa décision d’aller elle aussi travailler et nous laisser Julien et moi enfermés dans cette horrible bâtisse hérissée de grilles aux fenêtres, pour nous empêcher de nous échapper.
« C’est vrai que je suis encore bien petit, maman. Je ferais mieux de rester encore un peu avec toi à la maison, comme ça je pourrais t’aider à la cuisine, au ménage et aux courses, lui rétorquais-je innocemment. »
Et je partis fier de ma réplique qui la laissa sans voix, pour aller jouer aux petites voitures dans ma chambre.
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