
Le messager de l'Arche
Chapitre 3
Mon père entra comme d’habitude. Je percevais les bruits familiers de son arrivée du fond de ma chambre, en me demandant si ce soir il viendrait enfin me dire bonjour, me faire ne serait-ce qu’un sourire. Il accrocha son manteau au crochet de l’entrée, enleva ses chaussures trop lourdes, se mit à tousser grassement comme si ses voies respiratoires étaient obstruées, se dirigea vers la cuisine pour voir maman et lui demander comme chaque soir ce qu’on aurait dans l’assiette. Quelquefois, il semblait mécontent et allait bouder dans la salle devant la télé. Alors j’entendais les sons qui s’échappaient du petit écran noir et blanc, en essayant d’imaginer les images qui défilaient devant les yeux fatigués de mon père. J’aurais bien aimé aller le rejoindre pour regarder l’émission avec lui, mais chaque fois je m’en empêchais, de peur de le déranger, de l’épuiser encore plus, me disant qu’il lui fallait sans doute ce moment seul pour décompresser. Moi aussi j’aimais être seul, c’était là dans ma chambre ou dans le long couloir de l’appartement que je réussissais le mieux à développer mon imagination, à être libre, loin de toute influence, à construire, échafauder, m’échapper dans mon monde, fait de magie, de jeux, de toboggans et de balançoires.
Et puis si papa ne voulait pas m’avoir dans ses pieds dès son retour du travail, c’était son droit, je devais être un bon garçon. Et un bon garçon devait savoir anticiper les désirs de ses parents, c’était fondamental, je le sentais. Comme ça peut-être accepterait-il, lui, que je puisse rester à la maison avec maman, juste un peu, encore quelques jours, et puis qui sait, peut-être pour toujours. C’est moi ainsi qui veillerais sur elle, et qui la conseillerais pour les plats préférés de mon père, pendant que lui pourrait aller gagner beaucoup d’argent, pour acheter à manger, mais aussi des sucettes et des bonbons pour Julien et moi.
C’était un bon plan, j’en étais convaincu !
« À table, les enfants, c’est l’heure ! Julien, Claude, allons dépêchez-vous, papa a faim. »
Je fus le premier à déboucher dans la salle, et à m’installer tout sourire à la table familiale.
« Ben dis donc, le petit est affamé on dirait, dit mon père en s’adressant à maman.
— Il n’arrête pas de manger, ce goinfre, il va bientôt falloir que tu poses un cadenas au frigidaire, répondit-elle en me scrutant de son regard perçant.
— Il faut bien qu’il prenne des forces, c’est un garçon, que veux-tu, il ne me reste plus qu’à faire des heures sup… »
Et je le vis me sourire.
J’aimais bien qu’il me sourie. Peut-être m’aimait-il.
« Allons, mangeons, trancha mon père, il est déjà tard, les garçons ont école demain. » Il garda le silence quelques instants en avalant bruyamment sa soupe trop chaude.
« Dimanche on va chez mamie, lâcha-t-il subitement. On prendra le train c’est moins cher et plus rapide. Ça vous plaît les garçons ? »
Pour sûr que ça nous plaisait, l’aventure enfin. Et de plus, j’adorais aller chez mamie, qu’est-ce qu’on s’amusait là-bas !
En m’endormant ce soir-là, je me sentais un peu libéré d’un poids. L’école avec ses hauts murs, sa cour de récréation austère et ses gosses crétins me semblerait plus supportable, puisque dans trois petits jours on partirait de la gare des trains comme des fugitifs en route vers la liberté enfin retrouvée, en traversant des villages aux maisons de toutes les couleurs, des prairies vertes et grasses parsemées de troupeaux de vaches, des champs dorés s’étendant à l’infini. Et au loin par la fenêtre du train je verrais apparaître les rondeurs magiques des montagnes lointaines et mystérieuses veillant sur le village de ma grand-mère, niché au creux de la vallée verdoyante.
Je dormis profondément jusqu’au lendemain matin.
Dans le train qui nous emmenait vers la maison de mamie, j’étais accroché à la fenêtre, les lèvres collées au carreau comme un toutou. J’adorais le défilement de ces paysages de campagne tellement plus beaux que les rues de ma ville, des trottoirs étroits parsemés de crottes de chien, des files de voitures collées par les pare-chocs, crachant des fumées noires et épaisses qui nous faisaient tousser. Chez mamie je ne toussais jamais. Sa petite maison engoncée au fond d’une impasse était pour moi comme une cabane sur un arbre, inatteignable. Pas ou peu de voitures y pénétraient, et les gens qui vivaient au fond de cette ruelle se connaissaient tous, comme les membres d’une ancienne tribu installée là depuis des millénaires. Quand nous débarquions tous les quatre, à pied depuis la petite gare, on ne pouvait pas passer inaperçus. Chacun nous saluait de sa fenêtre entrouverte, ou assis dans un vieux fauteuil sous le porche.
« Ben dit donc, il a encore grandi le petiot… Il a quel âge déjà… un peu pâlot quand même… c’est l’air de la ville… ici au moins ils vont respirer et se dépenser… tiens passez donc chez moi demain j’ai des pots de confitures à vous donner… »
Toujours le même rituel, la tribu quoi !
Et ces vieux qui craquelaient au soleil ou même à l’ombre, moi j’avais la sensation qu’ils ne bougeaient pas eux, ils étaient toujours aussi vieux.
Et c’est ce qui me rassurait, le temps ici n’avait pas de prise sur les gens, enfin c’est ce que je croyais à mon âge. Plus tard, je compris mon erreur de jugement. Tout finissait par se craqueler, même les plus beaux souvenirs.
Maria ma grand-mère était déjà vieille quand je venais de naître, je ne l’avais jamais connue autrement qu’avec ce fichu en couleurs sur la tête et sa bouche édentée. Elle portait toujours un tablier plus ou moins propre par-dessus sa robe, et ses lunettes brinquebalantes ne lui servaient en tout cas pas à lire, on n’y voyait rien à travers.
Quand elle me serrait dans ses bras, sa peau rude me piquait un peu la joue, mais j’aimais bien. Oui j’aimais bien ma grand-mère, sa petite maison étroite, l’odeur de vieux qui flottait dans l’air, le poêle à bois qui ronflait dans la salle unique, les escaliers qui montaient à l’étage, et qui nous étaient interdits sans autorisation, et tout là-haut, comme au sommet d’une montagne, le grenier mystérieux, rempli de vieilleries poussiéreuses, de bottes de foin, de toiles d’araignées. Je n’ai jamais eu peur des araignées.
Mais ce que j’aimais par-dessus tout, c’était le jardin de mamie. Pour s’y rendre, c’était déjà toute une aventure pour un jeune enfant comme moi. Il fallait remonter sur les remparts du village, arpenter ces allées de terre battue, traverser la rue principale coupant les remparts, s’engager à gauche dans une toute petite allée étroite menant vers des jardins potagers, en laissant à gauche une ancienne salle des fêtes municipale, poursuivre en serpentant dans ces labyrinthes qui me semblaient interminables.
Soudain apparaissait le jardin de mamie, immense comme le parc d’un château, empli d’odeurs, de couleurs, de lumière. Quand elle poussait le portillon de métal rouillé, mon frère et moi nous y précipitions comme des animaux enfin libérés de leur cage. La liberté j’avais vraiment appris à la reconnaître dans ce petit paradis pour enfants, où rien de mal ne pouvait nous arriver, surtout quand nous étions perchés sur les branches des mirabelliers.
Un jour, quand je serais grand, j’apprendrais aux autres à connaître ce secret, trouver sa liberté personnelle, celle où personne ne pouvait vous atteindre, même ceux qui croyaient vous tenir sous leur emprise. Parce que personne ne sait où se niche la liberté de l’autre.
Du haut du mirabellier lourd de fruits mûrs et juteux, Julien et moi étions les rois du monde et nous balancions les mirabelles jaunes dans la cagette que papa nous tendait sous l’arbre. C’était amusant, il fallait pas se tromper et viser juste, sinon papa râlait. Ainsi on remplissait plusieurs cagettes à rebord, que papa chargeait sur sa brouette grinçante et qu’il amenait à la coopérative en fin de journée. J’avais cru comprendre que ça rapportait de l’argent. Ils en faisaient des confitures ou du schnaps, je crois. C’est ce que les adultes disaient en tout cas.
Et puis lorsqu’on était lassés mon frère et moi, on demandait la permission de prendre nos tricycles rangés dans le cabanon de bois, pour aller explorer les alentours.
« Oui, disait maman, mais ne vous éloignez pas trop, Julien tu veilleras sur ton frère.
— Ne t’inquiète donc pas, ajoutait mon père, ils ne peuvent pas se perdre dans les allées de jardin, et puis il n’y a pas de route ici. »
Alors on enfourchait nos bolides et on fonçait la tête dans le guidon comme des pilotes de course vers l’inconnu sublime qui nous tendait les bras. On jouait à se dépasser au risque parfois de s’entrechoquer les roues, en criant comme des forcenés et en riant à gorge déployée. On traversait comme une fusée des paysages de potagers, de jardinets, de fleurs odorantes, de vergers débordants de fruits, de rangs de tomates ou de salades. Mais ce qui nous intéressait se trouvait au bout de ces allées, là où s’arrêtait le périple.
La voie de chemin de fer.
La barrière rouge et blanche qui nous barrait le passage, avec un petit portillon aux couleurs identiques pour aller de l’autre côté. Mais nous savions bien que cela était interdit, il nous fallait rester de ce côté-ci, c’était trop dangereux pour nous. Un train pouvait arriver à tout instant et nous écraser. Je n’aimais pas la purée. Non, ce qui m’attirait, me fascinait, c’étaient les trains eux-mêmes, le bruit inquiétant du moteur diesel qui vrombissait, des roues métalliques frottant les rails, et la locomotive micheline rouge et blanche qui passait en grinçant sous nos yeux ébahis et envieux, comme un mirage qui apparaît et disparaît aussi subitement. Parfois, des voyageurs nous faisaient un signe de la main. Je me suis toujours demandé où ces trains les emportaient. J’aurais tellement voulu savoir où vont les trains. Qu’y avait-il au-delà, au bout de cette voie ferrée, quel pays magique et fantastique ? Lorsque je serais grand, les trains m’emporteraient vers ces lieux inexplorés, et j’irais m’y perdre, m’y noyer peut-être comme dans un océan. J’apprendrais à nager, même si je n’aimais pas trop l’eau.
« Claude arrête de rêvasser, viens on retourne au jardin de mamie, sinon on va se faire gronder. Le premier arrivé a gagné. »
Je voyais Julien s’éloigner en trombe, soulevant un nuage de poussière comme un cavalier au galop. Devais-je le suivre ou laisser là mon tricycle, et sauter dans le prochain train ? J’avoue que j’ai souvent hésité. Je fermais alors les yeux et prenais une grande respiration pour emplir mes poumons de l’odeur du bitume badigeonné sur les poteaux le long des rails
« Attend-moi Julien, j’arrive… »
Je n’étais pas encore prêt pour le grand voyage, mais je savais qu’un jour je l’entreprendrais. Pour sûr. Je m’en fis la promesse.
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