
Le mensonge de cinq ans du chirurgien
Chapitre 2
Élise POV
La clé de ma fuite, je l'ai compris, était le silence. Si Grégoire soupçonnait ne serait-ce qu'un instant que je connaissais la vérité, je serais vraiment perdue. Il trouverait un moyen de me garder, de me lier à lui pour toujours. Son amour n'était pas de l'amour ; c'était un contrôle possessif et étouffant.
Mon esprit s'emballait, rassemblant les fragments des cinq dernières années. Bérénice. Elle avait toujours été une ombre, une épine persistante dans le flanc de ma relation avec Grégoire. Je me souvenais d'elle au lycée. Une fille aux yeux trop intenses, au sourire trop figé quand elle regardait Grégoire.
Elle avait un béguin non dissimulé pour lui, une poursuite flagrante, presque agressive. Grégoire, à l'époque, était inconscient, ou peut-être simplement indifférent. Il était toujours doux avec moi, son attention entièrement tournée vers moi. Il repoussait poliment, parfois durement, ses avances.
— Bérénice, arrête, disait-il, la mâchoire serrée. Je suis avec Élise.
Mais Bérénice était comme une mauvaise herbe tenace, trouvant toujours un moyen de repousser. Elle ignorait ma présence, ignorait notre histoire commune d'amours d'enfance. Un jour, elle m'a coincée dans le couloir, ses yeux brillant d'un étrange défi possessif.
— Grégoire me plaît, avait-elle déclaré, sa voix étonnamment calme. C'est mon affaire. Et un jour, je ferai en sorte qu'il me voie. Il m'aimera.
Je ne l'avais pas prise au sérieux à l'époque. Comment aurais-je pu ? Grégoire était mon monde, et j'étais le sien. Ses yeux ne voyaient que moi, ses mains ne cherchaient que les miennes. Il évitait Bérénice comme la peste, presque dégoûté par son adoration agressive. J'étais si naïve, si certaine que rien ne pourrait jamais nous séparer.
Lors de la remise des diplômes du lycée, elle a fait un spectacle public. Elle a déclaré son amour pour Grégoire devant tout le monde, une confession dramatique et larmoyante.
Grégoire avait simplement secoué la tête.
— Bérénice, non. Je n'aime qu'Élise. Mon cœur lui appartient, pour toujours.
Elle s'est enfuie en larmes, complètement anéantie. J'ai entendu dire qu'elle était partie à l'étranger pour ses études de médecine. Je pensais que c'en était fini d'elle, le dernier chapitre d'une rivalité oubliée. Comme je me trompais.
Sept ans plus tard, la douleur fulgurante dans mon abdomen m'avait pliée en deux. Grégoire m'avait emmenée d'urgence à la Clinique Dubois. Allongée aux urgences, désorientée et en agonie, je l'ai revue. Bérénice. Elle était l'assistante médicale de Grégoire. Sa présence a été un choc, mais la douleur était trop écrasante pour que je m'y attarde.
Grégoire, le visage rongé par l'inquiétude, me tenait la main pendant que les médecins expliquaient mon diagnostic. Pas une appendicite, comme je l'avais d'abord soupçonné, mais quelque chose de bien pire. Un cancer rare et agressif. Mon monde s'est effondré. J'ai pleuré, un son creux et désespéré. La pièce est devenue floue. Grégoire était là, ses bras autour de moi, me murmurant des paroles rassurantes.
— On va se battre ensemble, Élise. Tu vas t'en sortir. Il le faut.
Son dévouement est devenu ma bouée de sauvetage. Son contact doux, ses soins infatigables, ses promesses sans fin que j'irais mieux. Il a fait des recherches sur chaque nouveau traitement, chaque médicament expérimental. Il était mon médecin, mon mari, mon sauveur. Et moi, brisée et terrifiée, je me suis accrochée à lui.
C'est des mois plus tard, pendant l'une de mes nombreuses périodes de « convalescence », qu'une question anodine m'a échappé.
— Quand est-ce que Bérénice a commencé à travailler ici, Grégoire ? ai-je demandé, par vague curiosité.
Il a marqué une pause, une légère hésitation.
— Oh, une réorganisation de l'hôpital. Ils avaient besoin d'une bonne assistante, et elle était disponible. Son ton était trop léger, presque dédaigneux.
Mon esprit, encore embrumé par les analgésiques et le brouillard constant de la maladie, a classé l'information. Mais maintenant, avec la clarté glaçante de la trahison, ce moment a refait surface. La famille de Grégoire possédait la clinique. Il avait un contrôle absolu sur les embauches. Il était méticuleux, exigeant. Bérénice, avec son histoire, ne serait pas simplement « apparue ». Il avait dû le permettre. Il avait dû la faire venir.
Chaque « intervention mineure » qu'il avait pratiquée, chaque médicament soigneusement prescrit, chaque contact doux, chaque mot rassurant... tout faisait partie de la mise en scène. Une prison méticuleusement conçue d'amour et de mensonges. Il m'a maintenue malade, dépendante, tout en apaisant la femme qui l'avait toujours voulu.
La prise de conscience m'a frappée avec une force physique, une vague de nausée déferlant sur moi. Cinq ans. Cinq années angoissantes de ma vie, piégée dans cette tromperie monstrueuse. Il ne m'a pas sauvée ; il m'a brisée. Et moi, si désespérée de son amour, je l'avais laissé faire. J'avais ignoré chaque signal d'alarme, chaque subtile incohérence, parce que je croyais en notre amour. Je croyais en lui.
Les larmes sont venues, silencieuses et brûlantes, mais elles étaient différentes maintenant. Ce n'étaient pas des larmes de désespoir, mais de rage froide et incandescente. J'avais été un pion, un jouet dans leur jeu pervers. Mais plus maintenant. Le jeu était terminé. Et j'allais gagner. J'allais me libérer.
Ma main s'est instinctivement posée sur mon ventre, traçant les cicatrices qui sillonnaient mon corps. Chacune un mensonge, une trahison, une marque permanente de sa cruauté. Mon corps, autrefois vibrant et sain, avait été systématiquement violé, découpé et recousu pour une maladie fantôme.
La pensée de ma propre appendicite, une affection simple et traitable, transformée en ce cauchemar élaboré, m'a glacé le sang. Et Grégoire, le brillant chirurgien, mon mari aimant, avait été celui qui tenait le scalpel, infligeant sciemment cette douleur. La prise de conscience s'est installée dans mes entrailles comme un bloc de glace. Je devais agir vite. Il pensait que j'étais toujours sa femme obéissante et maladive. C'était mon avantage.
Je n'étais plus la fragile Élise qu'il connaissait. J'étais Élise, renaissante, forgée dans les feux de sa trahison. Et j'allais démanteler son monde, tout comme il avait démantelé le mien.
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