
Le Mariage des Illusions
Chapitre 3
La silhouette longue et droite de Lance traversa l'esplanade de l'hôpital sans ralentir. Il passa devant Yvette comme si elle n'existait pas. Elle ne sut pas s'il ne l'avait vraiment pas remarquée ou s'il avait volontairement choisi de la traverser du regard. Dans ses bras, la jeune femme qu'il portait avait un visage déjà vu à la télévision. Yvette la reconnut aussitôt : Yazmin.
Elle sortit en titubant du bâtiment, comme si ses pas ne lui appartenaient plus. Elle ne pensait à rien de précis - ou peut-être à trop de choses à la fois.
Dans le taxi, la voix tranquille du chauffeur lui demanda sa destination. La question simple resta suspendue dans l'air. Rentrer à Serenity Villa ? Cette maison n'était peut-être déjà plus la sienne.
Après un court silence, elle souffla :
- Spring Bay, s'il vous plaît.
Au moment de son mariage, elle y avait acheté un petit appartement, pensant y installer plus tard sa grand-mère, Phoebe, pour ses vieux jours. L'endroit n'était pas grand - sept cents et quelques mètres carrés à partager - mais suffisant pour vivre à deux. Lance avait voulu lui offrir une demeure plus vaste ; elle avait refusé. Maintenant, cette décision lui paraissait la seule chose sensée qu'elle ait faite.
Quand elle descendit de la voiture, la nuit était déjà tombée. Elle s'assit dans le petit jardin au pied de l'immeuble. Le vent tiède caressait les arbres. Elle laissa ses souvenirs affluer : douceur, regrets, et une pointe amère qui lui serrait la gorge.
Deux ans. Plus de sept cents jours à espérer qu'à force de patience, le cœur glacé de Lance finirait par s'ouvrir. Et soudain, tout semblait se moquer d'elle, comme si son attachement n'avait été qu'un rêve naïf.
Ce n'est que tard qu'elle monta. À peine les portes de l'ascenseur s'ouvrirent-elles qu'elle aperçut Lance devant la porte de l'appartement. Manches retroussées, col déboutonné, la nuque dégagée, il se tenait là d'un air nonchalant, presque indifférent, et pourtant incroyablement séduisant.
Elle resta figée. Il était à l'hôpital avec Yazmin. Pourquoi se trouvait-il ici ?
Leurs regards se croisèrent. D'un ton froid, il demanda :
- Pourquoi tu ne réponds pas au téléphone ?
Yvette sortit son portable. Le mode silencieux était activé. Cinq appels manqués - tous de lui. Une première en deux ans. Autrefois, son cœur aurait bondi. Aujourd'hui, elle remit simplement l'appareil dans son sac.
- Je ne l'ai pas entendu, dit-elle d'une voix rauque.
Lance consulta sa montre, l'impatience au bord des lèvres.
- Je te cherche depuis deux heures.
Après avoir raccompagné Yazmin, il était rentré et n'avait trouvé personne. Il avait fouillé la ville, demandé à Frankie de vérifier les caméras. Et Yvette, sans un mot, était venue ici.
- Dis-moi où tu vas. On rentre, ajouta-t-il en se dirigeant vers l'ascenseur.
Il parlait déjà de retourner à Serenity Villa. Yvette regarda son dos large, et un mélange de peur, de désir et de tristesse lui coupa la respiration. Une question s'imposa : avaient-ils seulement un avenir ?
Lance se retourna, fronça les sourcils.
- Tu attends que je te porte ?
Elle inspira profondément.
- Lance... divorçons.
Son visage se ferma.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Je veux partir. Bientôt, il n'y aura plus rien entre nous.
Elle tenta de sourire, mais la douleur lui labourait la poitrine.
- Plus rien ? répéta-t-il, ironique. Dis-moi, Yvette... qu'est-ce que nous sommes, selon toi ?
La question la cloua sur place. Depuis le début, tout était clair pour lui : un accord, rien de plus. Des nuits partagées, sans promesse. Aux yeux du monde, ils ne formaient pas un couple. Lui restait le célibataire le plus envié de New York, courtisé de toutes parts. Peut-être craignait-il seulement qu'elle s'accroche.
Elle baissa la tête.
- Désolée, Monsieur Wolseley. Ce n'était qu'une illusion de ma part. Rentre. Tu n'as pas besoin de venir à Spring Bay.
Les larmes montèrent malgré elle. Dix ans à l'aimer. Il fallait pourtant apprendre à lâcher.
Les lumières du couloir clignotaient doucement. Lance serrait les lèvres, le regard dur. Elle avait franchi une limite. Pourtant, en voyant ses yeux embués, sa colère se fissura.
- Si c'est à cause d'Emilie...
- Non. Ça n'a rien à voir. S'il te plaît, pars.
Elle se sentait vidée. Elle se tourna pour entrer. Agacé, Lance tira sur sa cravate, avança et lui attrapa le poignet.
- Arrête d'en faire toute une histoire.
Il eut un sursaut : sa peau brûlait. Il passa un bras autour d'elle pour la soutenir.
- Tu as de la fièvre.
La tête d'Yvette tourna ; ses jambes se dérobèrent. Proche d'elle, l'air sembla soudain chargé d'une douceur étrange. Lance se pencha, comme s'il allait vérifier son front - peut-être l'embrasser. Elle tendit la main pour s'écarter, mais il la souleva d'un geste sûr, la prit contre lui et marcha vers l'ascenseur.
- Qu'est-ce que tu fais ? murmura-t-elle.
- À l'hôpital.
- Non !
Sa voix se fit nette d'un coup. Si on la mettait sous perfusion, l'enfant qu'elle portait risquait de disparaître. Même si ce bébé n'était pas désiré, il vivait en elle : elle était déjà mère.
Elle tenta de se débattre, en vain. Ses bras à lui la retenaient fermement.
- Si tu es malade, tu vois un médecin, dit-il, inflexible.
Le cœur battant, elle répéta, au bord des larmes :
- Je ne peux pas aller à l'hôpital.
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