
Le loup maudit
Chapitre 2
Le soleil se levait à peine, les rayons timides perçant à travers les rideaux de la petite chambre de Clara. Elle s'était endormie tard, le journal de sa grand-mère encore ouvert sur son lit, une page marquée par un coin replié. Les mots résonnaient encore dans son esprit : "Les protecteurs des bois ne pardonnent jamais aux intrus."
Elle secoua la tête en repensant à ces lignes. Pourquoi une femme aussi rationnelle que sa grand-mère aurait-elle écrit ça ? Était-ce une simple superstition ? Clara enfila rapidement un pull, ses pensées tournant en boucle.
Dans la cuisine, elle retrouva Victor, déjà attablé devant une tasse de café fumant. Il feuilletait un vieux journal avec un air soucieux.
« Encore levée à l'aube pour tes plantes, j'imagine, » dit-il sans lever les yeux.
Clara ignora le sarcasme. Elle n'avait pas envie de replonger dans une dispute, pas ce matin. « Léa va passer. On doit discuter. »
Victor laissa échapper un léger grognement. « Elle est bien, cette fille, mais elle t'encourage dans tes lubies. »
Clara fronça les sourcils. « Mes lubies ? Ce ne sont pas des lubies, papa. Ce sont mes recherches. Et puis, elle est la seule qui me soutient. »
Avant qu'il ne réplique, elle quitta la pièce, saisissant une pomme sur la table.
Léa arriva une heure plus tard, un grand sourire aux lèvres, habillée d'un manteau jaune vif qui tranchait avec l'atmosphère grise du village.
« Salut, toi ! » lança-t-elle, un sac en papier à la main. « J'ai ramené des croissants pour qu'on carbure. J'ai l'impression que t'as besoin de te nourrir vu ta tête de zombie. »
Clara ne put s'empêcher de sourire. Léa avait ce don pour alléger les situations, même les plus tendues.
« Viens, on monte. J'ai des trucs à te montrer, » dit-elle en l'entraînant vers sa chambre.
En haut, Léa posa le sac de croissants sur le bureau encombré de Clara, avant de se laisser tomber sur le lit. « Alors ? C'est quoi cette urgence ? Une nouvelle découverte sur la mousse qui pousse en spirale ? »
Clara roula des yeux, mais son sourire trahissait son amusement. « Non, c'est sérieux, Léa. J'ai trouvé des trucs dans le journal de ma grand-mère. Des trucs... bizarres. »
Elle ouvrit le livre, montrant les pages qu'elle avait marquées. Léa se pencha, son expression passant de la moquerie à une curiosité sincère.
« Les protecteurs des bois ? Ça sonne comme un titre de mauvais film d'horreur. »
Clara croisa les bras, un peu vexée. « Je sais que ça a l'air ridicule, mais écoute. Elle parle de créatures qui protègent la forêt, qui punissent ceux qui s'aventurent trop loin. Elle croyait vraiment à tout ça. »
Léa haussa un sourcil. « Et toi, tu y crois ? »
« Je... je sais pas. » Clara soupira. « Mais y'a quelque chose qui cloche, Léa. Mon père refuse de m'en parler. Et hier, dans la forêt, j'ai eu l'impression d'être observée. Ce n'était pas normal. »
Un silence s'installa, seulement troublé par le bruit d'un corbeau criant à l'extérieur.
« Bon, écoute, » finit par dire Léa en se redressant. « Je vais pas te laisser te transformer en héroïne tragique qui se fait bouffer par des loups-garous, ok ? Si tu veux vraiment creuser cette histoire, je suis là. Mais promets-moi de pas partir seule dans tes délires. »
Clara esquissa un sourire. « Merci. Et pour le record, les protecteurs des bois ne sont pas des loups-garous. »
Léa éclata de rire. « Ouais, ouais. On verra. »
Un peu plus tard, les deux amies décidèrent de descendre au village. Clara avait besoin de se changer les idées, et Léa insista pour passer au café du coin, un endroit chaleureux où tout le monde se connaissait.
À leur arrivée, le tintement de la clochette au-dessus de la porte attira l'attention des quelques clients présents.
« Clara ! Léa ! » s'exclama une voix masculine depuis le comptoir.
Mathieu Robin, un photographe connu pour ses clichés saisissants de la région, se leva pour les saluer. Avec ses cheveux en bataille et son sourire charmeur, il avait ce charisme qui attirait les regards.
« Tiens, tiens, » lança Léa en s'asseyant près de lui. « Qu'est-ce que tu fais là ? Préparer ta prochaine exposition ? »
Mathieu sourit en coin. « Peut-être. Ou peut-être que j'attendais de tomber sur une jolie botaniste et sa meilleure amie. »
Clara roula des yeux, mais ne put s'empêcher de rougir légèrement. Mathieu avait toujours eu un faible pour elle, et bien qu'elle appréciait sa compagnie, elle ne savait jamais trop comment réagir à ses avances.
« On parlait justement de légendes locales, » dit Léa en croquant dans un croissant. « Tu dois bien en connaître, toi, avec toutes tes balades en forêt. »
Mathieu haussa les sourcils, intrigué. « Des légendes ? Comme quoi ? »
Clara hésita avant de répondre. « Ma grand-mère écrivait sur des... protecteurs des bois. Des créatures qui vivraient dans la forêt et protégeraient ses secrets. »
Mathieu sembla réfléchir un instant, puis hocha lentement la tête. « J'ai entendu des trucs dans ce genre, ouais. Les anciens du village en parlent parfois, mais personne ne les prend au sérieux. »
« Et toi, tu les prends au sérieux ? » demanda Léa, un sourire moqueur sur les lèvres.
Mathieu haussa les épaules. « Je sais pas. Mais j'ai vu des choses étranges dans ces bois. Des ombres qui bougent là où elles ne devraient pas. Des bruits... brefs, des trucs qui donnent la chair de poule. »
Clara sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle n'était pas seule à ressentir cette étrangeté, apparemment.
« Si tu veux, je peux t'accompagner, » proposa Mathieu. « On pourrait aller voir ce qui se cache vraiment dans cette forêt. Avec mon appareil, je pourrais capturer des preuves. »
Léa leva les yeux au ciel. « Et voilà, monsieur le héros photographe qui veut jouer les chevaliers servants. »
Clara sourit légèrement. « Merci, Mathieu, mais je préfère y aller seule pour l'instant. J'ai besoin de comprendre par moi-même. »
Plus tard dans l'après-midi, Clara retourna seule dans la forêt, le journal de sa grand-mère dans son sac. Cette fois, elle suivit un chemin précis, guidée par une description dans les pages jaunies.
« Près du vieux chêne aux trois branches... suivre la pente jusqu'à la clairière baignée de lumière... » murmura-t-elle en lisant à voix haute.
La forêt était étrangement calme, presque trop. Pas de chant d'oiseau, pas de vent dans les arbres. Juste le bruit de ses propres pas sur le sol moussu.
Elle trouva rapidement le vieux chêne mentionné dans le journal. Ses trois branches s'étendaient comme des bras maigres tendus vers le ciel. En suivant les instructions, elle descendit une pente douce, ses bottes glissant légèrement sur les feuilles humides.
La clairière apparut soudain, baignée d'une lumière dorée irréelle. Clara resta figée, émerveillée par la beauté du lieu. Mais son émerveillement fut de courte durée.
Un bruit sourd retentit derrière elle.
Elle se retourna vivement, mais ne vit rien. Son cœur battait à tout rompre, ses yeux cherchant désespérément une explication.
« Qui est là ? » appela-t-elle, sa voix trahissant sa peur.
Pas de réponse.
En s'approchant d'un arbre à l'orée de la clairière, elle remarqua quelque chose d'étrange. Des marques profondes, semblables à des griffures, s'étendaient sur le tronc.
Elle tendit la main, hésitant avant de toucher la surface rugueuse. Les marques étaient fraîches, comme si elles avaient été faites récemment.
Un autre bruit retentit, plus loin cette fois. Comme un craquement, suivi d'un bruissement rapide dans les buissons.
Clara recula lentement, ses yeux fixant les ombres mouvantes autour d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas rester ici.
Le journal de sa grand-mère n'avait peut-être pas menti.
Sans se retourner, elle quitta la clairière à pas rapides, une boule d'angoisse se
formant dans sa gorge. Derrière elle, la forêt semblait s'éveiller, comme si elle n'appréciait pas l'intrusion.
L'air frais du matin caressa le visage de Clara alors qu'elle pénétrait une nouvelle fois dans la forêt. Les arbres, imposants et silencieux, semblaient l'observer en retour. Le souvenir des griffures sur l'arbre lui revenait sans cesse. Et ce bruit étrange, ce craquement derrière elle... Était-ce réel ou son esprit jouait-il avec sa peur ?
« Pas question de reculer maintenant, » murmura-t-elle pour se donner du courage, serrant son sac contre elle.
Le journal de sa grand-mère pesait lourd à l'intérieur. Les lignes cryptiques l'obsédaient, et elle savait qu'elle ne trouverait pas la paix tant qu'elle n'aurait pas percé ce mystère.
Les sentiers qu'elle empruntait n'étaient pas marqués sur les cartes. Chaque pas l'éloignait un peu plus des zones familières. La lumière, filtrée par les cimes denses, donnait à la forêt une ambiance irréelle, presque féérique, mais un frisson parcourut son dos.
Elle s'arrêta soudain. Là, juste devant elle, une clairière s'ouvrait, parfaitement ronde, baignée d'une lumière dorée comme un sanctuaire secret. Mais ce n'était pas la beauté du lieu qui attira son attention.
Une silhouette massive se tenait à l'ombre des arbres, presque imperceptible dans l'obscurité.
Clara plissa les yeux, tentant de distinguer la forme. Un loup. Immense, bien plus grand que ce qu'elle aurait cru possible. Sa fourrure sombre semblait absorber la lumière, mais c'étaient ses yeux qui la clouèrent sur place : deux orbes dorés, brillants comme des soleils miniatures.
Elle retint son souffle.
Le loup la fixait sans bouger, comme s'il évaluait ses intentions. Il n'y avait aucune agressivité dans son regard, seulement une intensité qui la transperçait.
« Ce... ce n'est pas possible, » chuchota-t-elle, ses jambes soudain lourdes.
Le loup fit un pas en avant, mais avant qu'elle ne puisse réagir, il disparut. Pas un bruit, pas une trace. Juste le vide où il se tenait quelques secondes plus tôt.
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Clara sentit ses jambes fléchir. Une nausée soudaine monta, et le monde tourna autour d'elle. La lumière de la clairière sembla s'intensifier, comme si elle l'engloutissait.
« Non, pas maintenant... » murmura-t-elle avant de s'effondrer sur le sol humide.
Dans son inconscience, elle rêva. Ou du moins, elle crut rêver. Une voix grave, douce mais autoritaire, lui murmurait des mots qu'elle ne comprenait pas. Des images floues défilaient : une forêt en feu, des loups courant sous une lune immense, une chaîne en argent brillant dans l'obscurité.
Quand elle ouvrit les yeux, le ciel avait changé. Le soleil était plus bas, l'ombre des arbres s'étirait sur le sol.
Elle se redressa lentement, la tête lourde, une douleur sourde derrière les tempes. Elle chercha son sac du regard et le trouva intact à côté d'elle. Mais un détail manquait : le pendentif en argent qu'elle portait autour du cou, un héritage de sa grand-mère, avait disparu.
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Non loin de là, Gabriel Lemoine l'observait.
Caché dans l'ombre des arbres, il l'avait vue s'effondrer et s'était approché, hésitant. Il connaissait cette forêt mieux que quiconque, et il savait ce qu'elle avait vu.
« Idiote, » murmura-t-il pour lui-même, serrant le pendentif qu'il avait pris. « Pourquoi faut-il qu'elle insiste autant ? »
Il ne comprenait pas pourquoi elle l'attirait autant. Depuis qu'il avait croisé son chemin, quelque chose en lui s'était réveillé, un instinct qu'il croyait oublié. Elle n'aurait jamais dû venir ici, mais maintenant qu'elle l'avait fait, il ne pouvait plus l'ignorer.
Il sentit son cœur battre plus vite lorsqu'elle se leva, chancelante, mais déterminée à quitter la clairière.
« Pars, » pensa-t-il. « Pars avant qu'il ne soit trop tard. »
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