
Le lagon bleu
Chapitre 3
Samedi, 10 heures
Je monte les escaliers qui mènent à l’appartement de Clara. Situé en centre-ville dans un petit immeuble de trois étages, il bénéficie d’une petite terrasse incluse dans le toit, sans vis-à-vis, ce qui lui permet de bronzer à l’abri des regards, et d’évoluer dans le plus simple appareil. L’immeuble ne paye pas de mine, mais elle a réussi à bien exploiter ce petit logement fait de recoins dans la sous-pente. Sur mes conseils, elle a refait la décoration en commençant par repeindre tout en blanc afin de gagner en espace et en clarté. Le mobilier mélange maintenant le moderne et de vieilles pièces revisitées. Dans sa chambre, règne l’atmosphère d’une chambre de petite fille d’une autre époque : sur la gauche, un petit lit à barreaux en fer blanc où prennent place quelques poupées aux visages de porcelaine, à droite une commode trois tiroirs, style Louis XV, forme arbalète lasurée blanche avec ferrures en cuivre et coquilles dans le bas. Sous la fenêtre une coiffeuse équipée de tout un assortiment de produits de maquillage bio ! En face, au-dessus du lit, un grand miroir Louis Philippe 1930 en bois lasuré. Le lit lui est recouvert d’un boutis blanc matelassé en grands carrés dont certains sont brodés. Entre les deux oreillers, elle a placé un coussin de satin rose en forme de cœur.
Le salon se veut maintenant résolument design ; je l’ai convaincue de balancer toutes ses vieilleries. Elle a choisi de belles copies de meubles modernes. Une table et des chaises Tulipe Saarinen blanches, un canapé scandinave cuir gris clair avec quelques boutons pression, un fauteuil vintage en fausse fourrure blanche, et en guise de table basse, un plateau de verre reposant sur un enchevêtrement de pièces de bois clair.
Le mur en face du canapé est agrémenté d’une cheminée qui assez laide au départ, a subi elle aussi le coup de rouleau de peinture blanche. Elle ne fonctionne plus, mais sert de niche pour un écran plat. Sur sa gauche, des planches en bois naturel sont disposées dans un renfoncement et font office de bibliothèque. La fierté de Clara, une superbe chaîne hi-fi avec platine vinyle et ampli à ampoule y a trouvé sa place.
Je dépose les croissants sur la table. Sans surprise, Clara dort d’un sommeil profond. Il va me falloir beaucoup de savoir-faire et de diplomatie pour la sortir de sa léthargie sans recevoir tout ce qui peut lui passer par la main. Clara a encore le sommeil de sa jeunesse et des femmes qui n’ont pas eu d’enfants. Mais quelques baisers et de douces caresses auront raison de son hibernation et c’est moi qui finalement me trouve pris au piège de sa soif insatiable de rapprochements amoureux !
Samedi, 10 h 30
Nous avons une réunion prévue ce matin. Ces rendez-vous hebdomadaires sont toujours fixés le samedi, cela convient mieux à ceux qui ont encore une activité professionnelle. Mais en cas d’urgence, il nous arrive de nous réunir le soir en semaine. Préalablement, je dois visionner la soirée de R4. Je suis dans mon bureau, confortablement installé dans un fauteuil relax en cuir blanc. Je positionne un casque sur ma tête qui me couvre aussi les yeux, je soulève une partie de l’accoudoir gauche laissant apparaître un clavier digital avec reconnaissance d’empreintes. Une fois identifié, j’appuie sur une des touches, ce qui déclenche la mise en marche du casque. Il me suffit alors de me concentrer sur le sujet qui m’intéresse, en l’occurrence l’emploi du temps de R4.
Je suis à la piscine avec Cécile et grâce au joystick disposé sur l’accoudoir droit je peux visionner la soirée de R4 en accéléré, stopper à volonté, revenir en arrière. Un dispositif s’arrête automatiquement sur des séquences émotionnelles cruciales, des informations qui doivent, si je le décide, être collectées et éventuellement mises à l’ordre du jour si j’estime qu’elles sont importantes pour l’évolution de la relation de R4 avec sa partenaire.
« Bonsoir, mon chéri, tu vas bien ce soir ? Je t’ai concocté un petit entraînement sympa, tu m’en diras des nouvelles !
— Tu vas me tuer ! Combien ce soir ?
— Un petit trois milles !
Je passe rapidement sur l’entraînement et les retrouve à partir du retour à l’appartement de Cécile.
— On se voit demain ?
— Non, je travaille de bonne heure, je suis de garde 24 heures, j’attaque demain matin 6 heures jusqu’à dimanche matin même heure.
— Ça va aller pour la sortie vélo ?
— T’inquiète, mon amour, comme d’hab, je vais assurer comme une bête, en revanche ce soir tu me laisses… »
Rien à signaler pour cette soirée, je dépose le casque et j’appelle Catherine pour l’informer qu’elle peut prévenir les différents membres pour notre réunion.
Samedi, 10 h 30
Je sors le Range et accroche le van pendant que Marie prépare les chevaux.
« C’est bon, Marie tout est prêt, tu me fais monter lequel ?
— Tu vas prendre Tonnerre, son propriétaire veut sortir demain et il aimerait bien qu’on le fatigue un peu avant. La dernière fois, il a eu un peu de mal avec lui, il faut dire qu’il porte bien son nom !
— Si je comprends bien, il va falloir que je m’accroche, tu vas pouvoir me masser ce soir !
— Tu ne perds pas le nord ! on verra si tu le mérites ? Mais je préfère que ce soit toi, il est vraiment grand ! Moi je prends ma petite Joséphine, elle est plus douce ! »
En fait, Marie est une cavalière émérite, mélange de douceur, de fermeté et de savoir-faire. Elle veut juste me mettre à l’épreuve ! Avec son mari, elle avait ouvert cette école d’équitation, dans un beau corps de ferme entièrement restauré. Son mari argentin, relativement fortuné au moment de la séparation, a eu la délicatesse de lui laisser le domaine. Marie a laissé tomber l’école pour ne garder que la garde et l’entretien des chevaux de riches propriétaires parisiens. Nous installons les chevaux dans le van et prenons la direction de la mer. Pendant cette période de l’année, nous avons l’autorisation d’évoluer sur les plages.
La mer est basse, il y a très peu de promeneurs ce matin et nous pouvons lâcher les bêtes sans appréhension. Nous commençons doucement pour les échauffer. Un pas rapide puis un passage prolongé en trot enlevé, de nouveau une mise au pas pour enchaîner sur un galop très souple. Nous sommes toujours l’un à côté de l’autre. La fidèle Joséphine répond aux doigts experts de Marie, moi je peine à contenir le fougueux Tonnerre qui ne demande qu’à partir au triple galop. Marie me regarde de son petit air coquin, elle me provoque. Je sais que sans me prévenir elle va lancer sa jument à fond me laissant sur place ! Nous aimons ces moments de partage, le plaisir d’être côte à côte sous le soleil, sur une plage immaculée. La jouissance d’être sur de superbes montures puissantes et rapides, la complicité dans l’amour de la nature, des chevaux et de la vitesse. Le sentiment de puissance, des sensations extrêmes de liberté avec ce frottement de l’air déplacé, les embruns marins, le sable et l’eau projetée, quelle plénitude ! Marie a profité de mon évasion spirituelle pour lancer son attaque, mais cette fois Tonnerre ne m’a pas laissé le temps de lui envoyer le signal par un appui de mon talon gauche, il suit aussitôt Marie d’une accélération brusque qui manque de me désarçonner. Je me reprends et laisse faire mon compagnon. Couché sur son encolure, je fais corps avec lui, et c’est avec un plaisir partagé par l’animal et son cavalier que nous rejoignons Marie et Joséphine.
Marie reste concentrée, toujours compétitrice, elle projette son regard au loin. Nous restons ainsi, sentant l’autre tout proche. Les jambes en flexion, les corps en suspension, les fesses légèrement décollées de la selle, le dos à l’horizontale, les bras tendus vers l’avant accompagnent nos destriers en pleine action. Ils transpirent et leur encolure blanchit par le frottement des rennes. Ils semblent maintenant au maximum de leur capacité, mais veulent à tout prix en démordre. Quelques longues secondes d’efforts intenses, leur formidable musculature roulant sous les robes caramel pour Joséphine et noire pour Tonnerre, splendide ! Et puis Marie me regarde, me fait un clin d’œil. Elle me laisse faire parler la puissance et la fougue de mon cheval, un beau sourire à mon passage devant elle…
Nous ralentissons progressivement, galop simple, trot, puis pas.
Nous laissons les chevaux marcher dans l’eau de mer.
« Tu m’as encore eu au démarrage, sur cent mètres je suis mort !
— J’avoue, j’ai bien senti que ton esprit était ailleurs, mais tu as assuré, c’était génial ! »
On rentre gentiment au petit trot pour ne pas les laisser se refroidir.
Une fois rentrés, après le rangement, l’entretien du matériel, le nettoyage et bouchonnage des chevaux, l’apport de nourriture et d’eau fraîche, nous pouvons penser à nous.
Marie a transformé une grange en superbe spa. Un dallage gris ardoise, encadré de vieux murs rénovés en pierre apparente. Les huisseries en alu noir sont du plus bel effet et encadrent de grandes baies vitrées qui donnent sur les herbages sans vis-à-vis. Cet espace comprend une grande piscine dont le plafond va jusqu’au faîtage avec une ferme apparente. Un sauna, un hammam et un salon de détente jouxtent la piscine. L’ensemble donne sur une grande terrasse plein sud qui intègre un spa. Bref comme souvent chez Marie, tout est très bien pensé avec le souci du détail et sans fautes de goût.
Après une douche, nous nous retrouvons au hammam. Pour une sudation progressive. Nous commençons par le bain de vapeur autour de 42°, en alternance avec des douches froides suivies du sauna où la température monte à 90°. Marie a un corps parfait, encore très musclé par sa pratique quotidienne de l’équitation et des exercices réguliers dans une petite salle qu’elle a aménagée à côté du spa. Elle me fait penser à Madonna avec une poitrine ronde et des fesses qui se tiennent parfaitement, un ventre plat. Ainsi, nue avec ses cheveux qui lui tombent jusqu’aux reins c’est une vraie déesse, un mélange de beauté animale et de grâce. Là encore, sa pratique équestre depuis le plus jeune âge lui donne ce port de tête particulier. Même dans le plus simple appareil, elle a une certaine noblesse.
« Allons dans la piscine, j’ai branché les jets
Nous sommes face à face, les bras sur le plat-bord. Les jets nous massent le bas du dos, nos corps remontent à la surface, nos pieds se touchent. Marie fait des ciseaux au ras de l’eau, je l’accompagne dans cette chorégraphie, quand je l’entends me dire :
— Viens ! »
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