
Le hurlement du trône
Chapitre 2
Loin de toute route tracée et de toute présence humaine apparente, au cœur d'une forêt dense et vivante, une jeune femme avançait d'un pas assuré entre les troncs humides. Clona portait une cape écarlate dont le capuchon encadrait son visage déterminé, et dans ses mains reposait un panier déjà garni de fruits sauvages. Elle s'arrêtait parfois, observait les branches, choisissait avec soin ce qu'elle cueillait, attentive au moindre bruissement. Le silence n'était jamais total en ces lieux, mais soudain, un froissement plus marqué attira son attention, tout près d'un buisson touffu.
Sans précipitation, elle posa son panier au sol, prenant soin de ne pas renverser son contenu. Sa main glissa instinctivement vers la poche de sa tunique d'où elle tira un couteau à la lame bien entretenue. Sur la pointe des pieds, elle s'approcha, le souffle retenu, les muscles tendus. Elle écarta légèrement les feuillages et aperçut un cerf, immobile, ignorant encore le danger qui le guettait. Un sourire étira ses lèvres tandis qu'une pensée gourmande traversait son esprit : un repas de viande serait bien plus savoureux que de simples légumes.
Avec une précision acquise par l'entraînement, Clona se glissa hors de sa cachette et bondit. Le cerf tenta de s'échapper, ses sabots glissant sur la terre humide, mais la jeune femme fut plus rapide. Sa lame s'enfonça dans son flanc, puis encore, sans hésitation. Les mouvements de l'animal se firent de plus en plus faibles jusqu'à cesser complètement. Elle resta un instant immobile, le souffle court, observant le corps étendu devant elle. Un sourire contraint se dessina sur son visage, mélange de satisfaction et de gravité.
Alors qu'elle reprenait son calme, une sensation fraîche lui parcourut les bras. De fines gouttes d'eau s'écrasaient sur sa peau. Elle leva les yeux vers la canopée assombrie et murmura, presque agacée : « Pourquoi la pluie maintenant ? ». Sans perdre de temps, elle attrapa le cerf par les pattes et se mit à courir vers un arbre massif dont le feuillage offrait un abri relatif. Arrivée à l'abri, elle inspira profondément, tenta de reprendre son souffle et laissa échapper : « Je me demande combien de temps ça va durer... ». Elle essora ses vêtements trempés, puis posa un regard appuyé sur sa prise. Un bref sourire passa sur ses lèvres, et elle les humecta d'un geste machinal.
Un bruit soudain derrière un autre buisson la fit sursauter. Clona resserra sa prise sur son couteau, se tourna vivement, prête à se défendre. Une silhouette surgit alors devant elle. Elle recula d'un pas, la lame levée, le regard dur, jusqu'à ce qu'un rire moqueur résonne. Ses sourcils se froncèrent, irrités par cette intrusion et par le ton railleur.
« Clona, tu es vraiment stupide parfois ! » lança l'homme entre deux éclats de rire.
Elle croisa les bras, le fusilla du regard. « Vraiment ? Dans ce cas, oublie la viande. »
Il leva les mains en signe de reddition. « Oh, du calme, je plaisantais ! »
Elle leva les yeux au ciel avant de demander sèchement : « Qu'est-ce que tu fais ici ? ». L'homme se calma aussitôt et répondit : « Ton père m'a envoyé te chercher. » Clona frappa le sol du pied, vexée. « Je ne suis plus une enfant ! » protesta-t-elle. Il s'approcha malgré tout, lui pinça les joues avec familiarité et déclara en souriant : « Pour nous, tu restes encore une gamine. » Elle repoussa sa main d'un geste sec. « N'importe quoi, Nate ! »
Nate faisait partie de son passé depuis toujours. Loup Oméga de naissance, il avait grandi à ses côtés et était devenu son plus fidèle ami. Clona, elle, portait le poids d'un titre plus lourd : elle était une Alpha reconnue dans leur village, fille du chef et héritière d'une lignée respectée. On attendait d'elle droiture, élégance et obéissance. Les règles imposées par son père étaient strictes, parfois étouffantes, mais dictées par la volonté de la protéger et de la préparer à son avenir. Pourtant, malgré son statut, une vérité la hantait : elle peinait à maîtriser pleinement sa nature.
Elle était capable de se transformer en loup, certes, mais seulement pour quelques minutes, là où les autres pouvaient conserver leur forme animale aussi longtemps qu'ils le souhaitaient avant de redevenir humains. Cette limite était une source de frustration constante. Son père l'avait entraînée sans relâche, espérant renforcer son endurance et sa maîtrise, mais le résultat restait fragile.
La pluie finit par se calmer, comme si la forêt elle-même leur accordait une trêve. Ils échangèrent un regard, puis éclatèrent de rire, soulagés. Ensemble, ils saisirent le cerf et prirent le chemin du retour. Leur destination était la cité d'Alphec, protégée depuis des générations par la famille de Clona, qui en avait fait son bastion et son symbole d'autorité.
À mesure qu'ils approchaient, Clona aperçut au loin la silhouette familière de son père, debout près de l'autel sacré où étaient gravés les souvenirs de leurs ancêtres et les récits des événements fondateurs. Son visage s'illumina. Elle lâcha la prise du cerf et se mit à courir vers lui, ignorant le cri de Nate derrière elle : « Hé, petite peste, aide-moi avec ce poids ! ». Elle éclata de rire, se retourna juste assez pour lui tirer la langue avant de continuer sa course.
« Papa ! Papa ! J'ai rapporté un cerf ! » annonça-t-elle avec enthousiasme. Son père inclina légèrement la tête, le regard sévère mais non dénué de fierté. « Clona, la méditation n'était pas terminée. » Elle s'arrêta net, recula d'un pas et baissa la tête avec respect, murmurant des excuses à l'adresse de l'esprit de leur ancêtre. Une voix l'appela alors. Elle leva les yeux, balaya les alentours et reconnut Steph, l'une de ses plus proches amies, qui lui faisait de grands signes de la main. Un sourire se dessina sur son visage et elle hocha la tête.
Elle quitta l'autel à pas mesurés avant de se précipiter vers Steph. Celle-ci l'accueillit avec un air faussement réprobateur. « Idiote, ton père méditait encore, pourquoi l'interrompre ? » Clona se contenta de rire doucement, baissant la tête, consciente de ses torts mais incapable de réprimer sa joie.
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