
Le Foudre-diamant
Chapitre 2
Solange soulagée referma la porte de sa maison. Son cœur battait la chamade et un sifflement auditif persistait malgré son éloignement du cataclysme. Une coupure électrique affectait le réseau et elle tâtonna maladroitement jusqu’au buffet du salon. Elle ouvrit le tiroir pour en sortir des bougies et une boîte d’allumettes. À travers la baie vitrée du salon, elle apercevait à l’horizon des dizaines de boules lumineuses qui dansaient dans les airs, comme si un esprit malfaisant agitait les ficelles de marionnettes macabres.
La femme dans la soixantaine retira sa capuche moyenâgeuse. Elle ressemblait à un moineau ébouriffé au plumage grisâtre, à l’effigie de certains personnages créés par Émile Zola.
Solange se sentit très mal à l’aise, nauséeuse. Elle n’arrivait plus ni à respirer ni à parler simultanément. Elle bégaya sa première phrase avant de poursuivre la conversation normalement.
— O... o… ooouf… je… je… pen… pense… que… que… nous l’a… vons… vons écha…ppé… belle ! Vous… vous… n’avez… rien… ma… madame ?
Une voix rocailleuse s’éveilla brusquement. Les cigarettes sans filtres avaient fait leur ravage au fil des ans, complices des mauvais jours.
— C’est la fin du monde ce soir !
— Il doit y avoir une explication logique à la catastrophe que nous venons de subir.
— La fin des temps n’est pas livrée avec une notice explicative, chère madame !
— Comment vous appelez-vous ?
— Camille, Camille de la rue des Acacias.
— Moi, c’est Solange Leuvah. Asseyez-vous dans ce fauteuil Camille, je vous en prie, vous semblez éreintée. Je ne peux pas vous offrir un café chaud, la cuisinière ne fonctionne plus. Je vais glisser quelques bûches dans la cheminée pour nous réchauffer. Je dois pouvoir dénicher au fond d’une armoire une vieille bouilloire pour vous préparer un thé. Prenez un plaid posé sur le canapé, vous grelottez.
Une heure du matin sonna à l’horloge. Le ciel s’apaisait et les couleurs s’estompèrent dans le ciel comme sur une aquarelle. La nuit reprit ses droits et effaça les dernières traces lumineuses. Camille et Solange éprouvaient un soulagement et la chaleur des tasses ranima les mains figées par le froid. Les deux femmes entamèrent la conversation qui se prolongea jusqu’à l’aube.
— Camille, c’est la deuxième catastrophe que j’affronte en quarante-huit heures. Ma mère est décédée dans son sommeil la nuit dernière. Aujourd’hui, à nouveau, le ciel me tombe sur la tête.
— Oh Solange, je ne savais pas ! je vous présente mes sincères condoléances. Vous étiez certainement affairée à préparer ses funérailles quand j’ai fait irruption dans votre vie, je suis désolée. Puis-je faire quelque chose pour vous aider en retour ?
— Vous êtes une personne attentionnée, je vous remercie Camille. Mais son sort est scellé, que dire de plus.
— Nous avons un point en commun, c’est le deuxième drame qui m’accable en vingt-deux ans. Autrefois, j’étais l’épouse d’un riche industriel clermontois. Il était veuf quand je l’ai rencontré en 1956. Malheureusement, il est mort d’un infarctus deux décennies plus tard. Ces fils nés d’une première union m’ont dépossédée de mon héritage en m’accusant d’avoir détourné de l’argent vers un compte fictif. Désargentée, je n’ai pu me payer un bon avocat pour prouver mon innocence. Celui qui me fut commis d’office s’avéra être un scélérat. Je l’ai suivi dans la rue après ma condamnation à deux ans de prison avec sursis. Il sortait du bureau de l’aîné des deux frères en tenant à la main une mallette probablement remplie d’argent. J’exècre mon beau-fils et j’ai longtemps brûlé d’envie de lui régler son compte une bonne fois pour toutes. Si le destin m’eût été favorable, il mangerait les pissenlits par la racine à l’heure actuelle.
— Camille, je suis émue de la confiance que vous m’accordez. C’est vrai, maintenant nous sommes liées par le destin. Je souhaite m’alléger d’un poids que j’ai sur la conscience. Je n’ai pas déclaré le décès de ma mère aux autorités et j’ai placé le corps à l’intérieur d’un caveau, situé dans une crypte sous la maison.
— Pardon, j’ai dû mal entendre ! Vous me dites que votre maman repose sous nos pieds ?
— C’est exact, elle adorait la crypte et la Vierge noire. De plus, un des caveaux était vide, la dalle de Paros au-dessus n’était pas cimentée. Je pense qu’ils ont été placés à cet endroit par la communauté de moines bénédictins qui vivaient dans l’abbaye, avant qu’elle ne soit détruite par les révolutionnaires.
— Pourquoi avez-vous agi de la sorte, Solange ? Quel intérêt avez-vous à cacher sa mort ?
— Euh… vous allez me détester si je vous avoue la vérité
— Solange, dans la panade où nous sommes et compte tenu de ma situation, je ne vais pas vous dénoncer.
— Voilà, ma mère Charlotte touchait une confortable pension de réversion qui améliorait notre quotidien. Actuellement, j’exerce en qualité de professeur d’histoire suppléante dans un lycée privé et mon salaire est dérisoire.
— Mais l’administration vérifie les fraudes et vous risquez gros. Je vous conseille de régulariser la situation en prétextant que la catastrophe vous a empêché d’organiser les funérailles.
— Camille, j’ai une autre solution qui me vient à l’esprit subitement et qui améliorerait votre quotidien.
— J’ai un mauvais pressentiment, Solange. Allez-y, crachez le morceau !
— Vous vous substituez à ma mère et je vous offre le gîte et le couvert.
— Vous n’y allez pas de main morte, ma fille. C’est un pacte diabolique que vous me proposez là !
— Je dirais plutôt que la chance vous sourit enfin !
— D’abord, montrez-moi une photo de Charlotte afin que je puisse me faire mon opinion ? Je n’ai aucune ressemblance avec votre mère, c’est l’échec assuré.
— Vous êtes de même taille et de même corpulence. Une dizaine d’années vous sépare d’elle, je pense que c’est jouable en remplaçant la photo sur la carte d’identité. La balle est maintenant dans votre camp Camille. À vous de décider !
— J’ai besoin de réfléchir, nous venons de traverser la pire des catastrophes. D’abord, je dois prendre des nouvelles de mes deux amis, Jacky et Louis.
— Camille, nous devons attendre le matin, même si le temps semble s’être calmé.
— Soit ! mais vous m’avez contrariée avec votre histoire abracadabrante, je vais essayer de dormir un peu maintenant. Bonne nuit, Solange !
— Bonne nuit, Camille, à tantôt !
À l’aube, une voix aiguë émise par un porte-voix les réveilla sans ménagement.
— Clermontoises, Clermontois, ceci est un message de monsieur le maire : André Mauriac.
« Nous vous convions à vous rassembler cet après-midi à quatorze heures, place de l’Hôtel de Ville, afin que vous puissiez prendre connaissance du dispositif d’urgence instauré, à la suite de la violente tempête solaire qui vient de nous frapper ».
Je répète : « Clermontoises, Clermontois, rendez-vous à quatorze heures, place de l’Hôtel de Ville, pour écouter le message de monsieur le maire, à la suite de la violente tempête solaire qui s’est abattue sur notre région hier soir ».
— Que se passe-t-il bon sang ? Euh… bonjour, Camille, la catastrophe s’avère être une tempête solaire, c’est-à-dire la version XXL d’une aurore boréale. J’en ai observé une, plutôt anodine, lors d’un séjour en Finlande en 1990. Les Finlandais la surnomment : « le jupon des fées ».
Le regard interrogatif de Camille émergea de son visage de carton-pâte buriné.
— Solange, les fées se sont transformées en sorcières pour nous jouer un sale tour. J’espère que mes deux amis ont réussi à trouver un abri, je me fais un sang d’encre pour eux. Je vous ai conté mon histoire sans vous connaître sous le coup de l’émotion, je le regrette. Mes deux compatriotes ignorent que j’étais une personne issue de la bourgeoisie avant ma déchéance. Je veux que vous me fassiez la promesse de garder ce secret.
— Bien sûr, Camille, vous avez ma parole.
— Où se trouve la salle de bain, s’il vous plaît ? J’aimerais retrouver un peu de dignité, ne serait-ce qu’aujourd’hui. Vous savez, je ne me suis jamais habituée ni à l’odeur de la saleté ni à celle de la sueur.
— L’eau courante est coupée comme l’électricité. Je vais tirer l’eau du puits pour la réchauffer dans l’âtre de la cheminée. De cette façon, vous pourrez procéder à votre toilette. Avec cette maudite tempête, j’ai l’impression d’être retournée cent cinquante ans en arrière, plus rien ne fonctionne !
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