
Le Foudre-diamant
Chapitre 3
Solange l’y conduisit et lui proposa quelques vêtements classiques ayant appartenu à sa mère.
Une demi-heure plus tard, la porte s’entrouvrit sur une inconnue. Comme par magie, Cendrillon s’était transformée en princesse. Elle était de taille moyenne, mais la profondeur de ses yeux noirs lui attribuait un certain charisme. Les habits choisis lui allaient impeccablement. Il n’y avait aucune faute de goût dans la sélection des accessoires, comme une évidence. Elle avait relevé sa chevelure grisonnante en un chignon serré afin de masquer l’absence d’entretien.
Après un repas confectionné avec les moyens du bord, composé de pommes de terre cuites sous les cendres et des restes d’un poulet froid, elles partirent à la recherche de Jacky et Louis.
Un décor post-apocalyptique comparable à celui d’une guérilla urbaine affectait la rue principale. Plusieurs accidents de la route avaient endommagé de nombreuses boutiques. Un autobus, dont l’ABS des freins avait défailli, s’était encastré dans la vitrine d’un commerce de composants électroniques. Un arc électrique était apparu, puis des flammes avaient jaillies, dévastant d’autres boutiques adjacentes. Les fils électriques avaient fondu le long des murs noircis. Une file d’attente de plus de cinq cents mètres s’était formée devant le supermarché, dont le personnel démontait le rideau électrique bloqué. Plusieurs ambulances et fourgons mortuaires tentaient de se frayer un chemin parmi la foule, silencieusement, gyrophares éteints.
La rue des Acacias jouxtait l’hôpital de la ville. Plusieurs groupes électrogènes approvisionnaient l’établissement dans un vrombissement bruyant. Camille retrouva ses deux compagnons d’infortune qui s’étaient rassemblés autour d’un feu rudimentaire élaboré à partir de vieilles palettes et de débris divers, totem fort peu esthétique trônant au coin du bâtiment. L’odeur âcre de la fumée incommodait Solange. Le parfum du linge propre, mélange improbable de lavande et de naphtaline était l’un de ses souvenirs d’enfance les plus présents. Elle désirait fuir cette cour des miracles aux visages édentés.
— Je vous présente Jacky et Louis, à nous trois nous totalisons plus d’un demi-siècle de galère !
— Bonjour, messieurs, Camille s’inquiétait pour vous. Tout va bien ?
— Parbleu, madame, le bon Dieu nous a épargnés. Avant la catastrophe, nous étions rentrés dans la cathédrale pour nous installer à l’abri des courants d’air, près de la statue de la Sainte-Vierge. Nous « tâtions du piot », comme disent les gens qui causent bien, afin de papoter sur des greluches peu recommandables. Après, nous nous sommes endormis près de la crèche. C’est un haut-parleur qui nous a réveillés aux aurores, hein, Louis ? Il nous a foutu la pétoche, le saligaud qui a hurlé le message dans le mégaphone.
— Je n’ai jamais vu un truc pareil de toute ma misérable vie. Ça ressemble aux images de la guerre du Kosovo que j’ai aperçu dans la vitrine du marchand de téléviseurs l’autre jour. Il paraît que c’est le soleil qui nous a attaqués la nuit dernière. Moi, j’ai toujours pensé qu’il était inoffensif. J’ai la trouille de l’hiver qui nous transforme en congère. Mais je ne savais pas que cet astre pouvait nous zigouiller aussi, n’est-ce pas Jacky ?
— Nous vivons dans la rue depuis vingt ans. Il n’y a ni chauffage, ni eau courante, ni nourriture. Maintenant, tout le monde est logé à la même enseigne. En plus, un avion vient de s’écraser sur le vieil entrepôt où nous créchions par mauvais temps. Alors, les soucis matériels des gens fortunés ne vont pas changer mon quotidien. Je suis content que Camille n’ait pas été blessée par ce démon solaire.
L’heure du rendez-vous approchait. Ils rejoignirent les habitants sur la place de l’Hôtel de Ville, pour écouter le discours du maire.
« Mes chers compatriotes,
Je voudrais d’abord exprimer mon attachement à toutes celles et à tous ceux qui vivent ces derniers jours de 1998 dans l’épreuve.
Je pense aux nombreuses victimes de la violente tempête solaire, qui nous a frappés hier soir entre dix-sept heures trente et une heures du matin. Je m’associe aux familles endeuillées dont nous partageons la peine.
Je pense à vous, mes concitoyens, cruellement éprouvés dans votre vie quotidienne.
Nos pompiers ont dressé une chapelle ardente, à l’intérieur du centre de secours, à la suite de l’explosion de deux rames de TGV alimentées par un câble à haute tension. Quarante-cinq personnes ont malheureusement perdu la vie, au cours de cet accident. Une cellule d’aide psychologique sera ouverte 24 h/24, pour accueillir les familles ainsi que leurs proches.
Notre centre hospitalier doit faire face à un fort afflux de patients.
Nous avons donc décidé d’installer avec l’aide de la Croix-Rouge, une tente de premiers secours pour désengorger l’accès des urgences.
De nombreux cas avérés de crises d’épilepsie, d’infarctus, d’AVC, sont à corréler avec la tempête géomagnétique.
Nous avons à déplorer plusieurs décès de personnes malades dont la survie dépendait des appareils médicaux.
En ces heures difficiles, nous sommes tous effarés devant un phénomène de cette importance, dont la dernière manifestation enregistrée aux États-Unis remonte à l’année 1859.
À l’époque, seules les installations télégraphiques avaient pris feu.
Cent quarante ans plus tard, notre civilisation moderne s’est dotée de nombreuses technologies, comme l’informatique, l’électronique, l’astronautique.
Malheureusement, ces progrès représentent notre talon d’Achille aujourd’hui, dans le sens où ils ont été impactés par le cataclysme.
Des sociétés de maintenance électrique ont mis hors tension l’ensemble des transformateurs pour éviter d’autres incendies.
Les pompes nécessaires à la distribution d’eau potable fonctionnant à l’électricité sont à l’arrêt.
Tous les moyens de communication, les GPS, sont inopérants.
Les stations-service, les automates de distribution d’argent, les services financiers des entreprises sont interrompus.
Plusieurs résidents d’une dizaine de tours, dont la tour Lombards de 22 étages, sont prisonniers dans les ascenseurs entre deux étages.
Les cabines n’étant plus manœuvrables depuis la machinerie, les pompiers ont dû installer un dispositif de levage dans la gaine, qu’ils actionneront jusqu’au niveau d’une porte extérieure.
C’est pendant cette heure cruelle que nous mesurons aussi l’importance du rôle de l’État dans notre société.
Un État sur lequel pèsent des responsabilités essentielles : le service public, la sécurité, la solidarité.
Un État auquel il appartient de prévoir, de faire face, d’assurer la coordination des moyens du pays.
À ce titre, nous fournirons à la population l’ensemble des denrées périssables des supermarchés et autres commerces alimentaires. Des jerricans d’eau potable, des produits de première nécessité, des médicaments, des palettes en bois, seront disponibles pour tout un chacun. Les résidents des appartements et des maisons sans cheminée recevront des couvertures et des vêtements chauds pour pallier l’absence de chauffage. Nous accueillerons les enfants en bas âge accompagnés de leurs parents, ainsi que les personnes âgées, dans trois gymnases alimentés par des groupes électrogènes.
Nous demandons à tous nos compatriotes de ne pas utiliser leurs véhicules. Les feux de circulation sont tous en panne.
D’autres accidents de la route pourraient se produire à l’avenir, si la consigne n’était pas respectée.
Pour l’heure, mes chers compatriotes, nous n’avons reçu aucune information émanant de la Présidence de la République.
Nos équipes techniques s’affairent à remettre en état le réseau local, afin que nous puissions la contacter au plus vite.
Notre ville blessée doit se retrouver rassemblée et fraternelle.
Parce que nos compatriotes ont toujours su, dans l’épreuve, faire parler leur cœur, je voudrais dire merci à toutes les Clermontoises et tous les Clermontois.
Mes chers compatriotes, je vous retrouverai demain à la même heure en ce lieu, pour vous communiquer d’autres informations essentielles et vitales, pour nous coordonner dans une logistique efficace qui sera bénéfique à tous.
Nous avons toujours su être solidaires les uns envers les autres, pour résister à l’oppresseur durant deux guerres mondiales et le vaincre.
Aujourd’hui, soyons à nouveau ce peuple uni et fier, et nous nous relèverons, j’ai confiance en vous.
André Mauriac, maire de Clermont-Ferrand »
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