
Le dernier adieu amer de mon cœur
Chapitre 3
Point de vue de Juliette Dubois :
Le soleil du matin, d'habitude une vision joyeuse, me semblait être un projecteur braqué sur ma douleur. Je me suis réveillée en sursaut, chaque terminaison nerveuse hurlant. Le cancer n'était plus un voleur silencieux ; c'était un brasier, me consumant de l'intérieur. Chaque respiration était une lutte, une minuscule victoire contre les flammes. J'ai avalé une poignée d'analgésiques, les faisant passer avec de l'eau, attendant que le brouillard anesthésiant s'installe.
J'avais tant à faire. Si peu de temps.
Me redresser fut un acte de pure volonté. Mes jambes tremblaient sous moi, mais je refusai de tomber. Je devais maintenir l'illusion, juste un peu plus longtemps. Ma dernière performance.
En descendant le grand escalier, j'entendis des rires venant de la cuisine. Le rire clair et insouciant d'Émile, celui plus doux et mélodieux de Déborah. C'était un son qui m'emplissait autrefois de joie, maintenant c'était une mélodie cruelle de mon absence.
Ils étaient dans le coin repas, une scène de bonheur domestique. Émile était assis sur les genoux de Déborah, un livre pour enfants ouvert entre eux. Elle pointait les illustrations colorées, sa voix douce.
« Regarde, Émile, » roucoulait-elle, « le petit lapin va retrouver sa maman ! »
Émile pointa du doigt, son visage illuminé.
« Non, Déborah, c'est le renard ! Le lapin se cache ! »
Déborah lui embrassa la tête, un geste si naturel, si tendre.
« Oh, tu as raison, mon chéri ! Tu es si malin ! »
Mon arrivée les fit s'interrompre, mais seulement brièvement. Émile leva les yeux, son regard croisant le mien, puis retourna immédiatement à Déborah et au livre. J'étais une distraction fugace, une ombre dans leur monde ensoleillé. J'étais une étrangère dans ma propre maison.
Mes pieds semblaient de plomb, mais je me forçai à avancer, vers la chaleur, vers la famille que j'avais perdue.
« Bonjour, » dis-je, ma voix un peu rauque malgré mes efforts.
Émile marmonna un rapide « Bonjour » sans lever les yeux. Il serra instinctivement la main de Déborah, ses petits doigts s'entrelaçant avec les siens.
« Déborah, » dit-il en tirant légèrement sur son bras, « on peut aller au parc aujourd'hui ? Celui avec le grand toboggan ? Tu avais promis ! »
Déborah me regarda, feignant une inquiétude polie.
« Oh, Émile, ça a l'air super, mais peut-être que tu devrais d'abord demander à Juliette ? Elle vient juste de rentrer. »
Émile leva les yeux au ciel, un geste qui me fit plus mal que n'importe quel couteau.
« Mais tu es toujours occupée, Juliette, » se plaignit-il en se retournant vers Déborah. « Tu n'as jamais le temps pour moi. Déborah, elle, m'emmène toujours au parc. »
Ses mots me frappèrent comme un coup. Occupée. Jamais le temps. Il avait raison. J'étais occupée. Je bâtissais un empire pour lui, pour m'assurer qu'il ne connaîtrait jamais les difficultés que j'avais connues après la mort de nos parents. Chaque nuit passée au bureau, chaque fête manquée, chaque sortie annulée – tout était pour lui. Et maintenant, mon sacrifice était transformé en négligence.
Déborah, elle, avait tout le temps du monde. Mon temps, volé à mon entreprise, à ma vie.
Je forçai un autre sourire, un masque fragile.
« Bien sûr, Émile. Va avec Déborah. Amusez-vous bien. »
Ma voix était égale, malgré le tremblement de mes mains.
Il ne me remercia pas. Il sauta simplement des genoux de Déborah, attrapant sa main, la tirant déjà vers la porte.
« Allez, Maman ! » lança-t-il, inconscient du monde qui s'effondrait autour de moi.
« Maman. » Le mot résonna, plus fort que n'importe quel cri, dans l'espace caverneux de ma poitrine. Ma vision se brouilla. J'ai tendu la main, mes doigts effleurant le mur froid, ayant besoin de son soutien pour rester debout. L'agonie physique s'intensifia, un rappel brutal de mon corps défaillant, mais ce n'était rien comparé à la désolation dans mon cœur. Mon cœur ne se brisait pas seulement ; il était déjà brisé, pulvérisé en un million de minuscules morceaux.
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