
Le Cœur de Vérone
Chapitre 2
Vérone, 27 juin 2023
Gabriel s’immobilise avant de traverser le pont Pietra. Il se remémore alors sa jeunesse... Autrefois, il avait franchi ce même pont, un balluchon sur l’épaule. Son oncle Vidal lui avait remis une lettre, pour maitre Brioloto, le suppliant de bien vouloir prendre son neveu pour apprenti... Ce qui devait être le début d’une belle aventure avait tourné au cauchemar. Gabriel pousse un soupir. Espérons que cette fois sera différente, se dit le beau blond aux cheveux frisotés.
Il agrippe la sangle de son sac à dos avec plus de force et il se remet en route, bien décidé à traverser ce pont, pour entrer dans la ville de Vérone. Il marche d’abord sans but, errant dans la ville, qui est si différente de celle qu’il a connue. À cette époque de l’année, Vérone est investie par les touristes et les habitants des régions voisines, qui viennent assister au festival «Rock the Castle». Gabriel prend un dépliant sur le promontoire d’un kiosque à journaux, histoire de découvrir de quoi il retourne. Un touriste français lui sourit près du kiosque tandis qu’il essaie de comprendre le fonctionnement des transports en commun à l’aide d’un autre dépliant. Ils se saluent et le Français lui suggère un guide de la région qui traite assez bien des transports en commun et aussi de ses attraits... Le remerciant, Gabriel lui laisse voir qu’il parle français entre autres choses, lui qui est polyglotte. Le regard du Parisien s’éclaire d’un coup et il devient encore plus volubile. Il lui conseille de se procurer la Verona Card, ce qui lui permettra de faire des économies sur les tickets pour les musées et le théâtre, ainsi que pour des bonnes places au Château Scaligero, là où ont lieu la plupart des shows du festival... Gabriel a la sensation que ce Parisien le drague plus ou moins, empressé qu’il est de tout lui montrer et étant un peu trop chaleureux avec lui...
Ce Français se propose même de l’initier aux transports en commun en l’aidant à dresser un trajet pour le lieu qu’il cherche à rejoindre sur une carte des transports en commun. Gabriel remarque à cet instant un homme très grand, qui les observe d’une terrasse voisine. Une fraction de seconde, les traits du visage de cet humain se modifient. Son visage se couvre d’un duvet brun et ses yeux d’un vert iridescent ont soudain les pupilles verticales, une partie de son visage se transforme pour prendre l’aspect d’un loup, alléché par sa proie… le Français ou lui-même. Très vite, le démoniaque reprend son aspect normal et la vision que Gabriel s’épuise. À n’en pas douter, un démon possède cet humain… un démon de la classe des lycans, une catégorie assez dangereuse.
Le touriste réitère son invitation auprès de Gabriel, le faisant sursauter. Pour l’éloigner de ce démoniaque, qui parait avoir l’œil sur lui, Gabriel accepte volontiers que le Français l’aide à se repérer dans les autobus de ville. Il faut dire qu’il est tout de même assez mignon... À son soulagement, le démoniaque ne les suit pas dans les transports en commun. Cet humain l’a échappé belle sans le savoir, se dit Gabriel. Dans le bus de ville, leurs regards se croisent et le Français ose lui dire qu’il a des yeux magnifiques. Ils sont d’un bleu si pur qu’on jurerait un morceau de ciel! La voilà la raison pour laquelle ce touriste lui faisait du gringue. Ses yeux, son charme irrésistible... Gabriel baisse les yeux timidement et il s’empresse de descendre à l’arrêt suivant. Ne comprenant pas en quoi il l’a vexé, le touriste le pourchasse dans la petite rue étroite dans laquelle il s’est engagé en quittant le bus. Il l’interpelle, attrapant sa main en public à la consternation de Gabriel :
— Hey! Si j’ai dit un truc qu’y fallait pas, je suis désolé!
Gabriel lui sourit avec bienveillance.
— Non, pas du tout! le rassure-t-il, tout en se détachant de lui, afin de pourvoir mieux résister à la tentation.
Il regarde tout autour. Les passants sont nombreux et certains les dévisagent bizarrement. Le Français suppose alors que sans doute, il n’a pas fait son comingout. Mais il se trompe gravement. Son comingout, on l’a forcé à le faire il y a bien longtemps. « Piglianculo!* Tu bruleras en enfer Gabriel!» lui avait hurlé son grand-père, le jour où il l’avait chassé de la Casa Capuani. Au cours de sa très longue vie, Gabriel a souffert bien souvent de cette persécution éhontée contre les homosexuels, en Italie comme ailleurs... et dans certaines régions du monde, l’humanité n’a fait que peu de progrès en cette matière! Le Français tente de le rassurer:
— Eh! Tu t’en fais pour rien! On est dans la ville de l’amour! Ici, personne ne va te juger... Tu n’as rien à craindre! insiste-t-il, caressant du revers de sa main son visage aux traits si raffinés.
La ville de l’amour, quelle ironie! pense Gabriel en lui-même, qui a encore le souvenir gravé en lui, de la façon dont les habitants de cette ville l’ont traité autrefois. Le jeune Français dans la vingtaine devine bien que sa remarque l’irrite, mais il ne sait pas en quoi. Très vite, Gabriel reprend son apparente douceur habituelle et lui sourit de manière rassurante. Le beau blond à la chemise impeccablement rentrée dans son pantalon et au gilet boutonné s’excuse auprès du Français. Il est désolé s’il a mal interprété ses gestes ou ses paroles, mais il préfèrerait en rester là, lui déclare le bel homme avec toute la diplomatie dont il sait faire usage. Le Français s’en voit très consterné. Sous le charme de l’immortel, il abandonne la partie à contrecœur. Avant de le quitter, Gabriel lui conseille la prudence, car les marques d’affection entre hommes, et en publique, sont très mal vues en Italie, même dans la ville de l’amour... précise-t-il. Se prenant un sacré râteau, le Français le regarde s’éloigner, la déception se lisant sur son visage. Le nez dans son smartphone, qu’il vient de tirer de sa poche arrière, Gabriel ne se retourne pas une fois, se désole le beau brun. Il marche d’un pas léger dans la petite rue d’un quartier qui laisse quelque peu à désirer, en quête de son nouveau domicile, regardant de nouveau l’adresse dans son smartphone.
Au bout d’un moment, Gabriel s’immobilise devant la bonne adresse. C’est une maison à appartements multiples qui se situe le long de l’Agides, fleuve qui traverse la ville de Vérone. Il monte les marches du porche et sonne au numéro de l’appartement du rez-de-chaussée. La tenancière, une vieille dame un peu grassouillette, lui déverrouille immédiatement la porte des escaliers au bas desquels se situe son propre appartement, sur la droite. Elle ouvre la porte de son appartement comme il pénètre dans le faible espace, refermant la porte du bloc à appartement derrière lui. Face à face, les deux créatures surnaturelles se dévisagent. Sa proprio est une petite femme toute ridée possédée par un esprit de la nature de la race des fées à en juger par ses oreilles pointues que Gabriel est seul à voir et à ses doigts aux ongles démesurément longs. Gabriel en a la certitude à cause de cette odeur de pain d’épices si caractéristique des esprits de cette catégorie. Il peut quant à lui aller sans crainte d’être détecté puisque le fait d’être à demi-humain le protège naturellement. Et effectivement, elle ne semble pas détecter sa différence quand la tenancière l’invite à la suivre de manière très chaleureuse dans l’escalier très étroit conduisant à son logement. Elle lui spécifie qu’il y a deux appartements au troisième, le 3a et le 3b... le sien étant le b.
Gabriel a déjà payé les deux premiers mois, elle le considère donc comme le meilleur de ses locataires. Elle lui fait faire le tour de l’appartement et fait du zèle avec lui comme en plus il est beau et d’apparence jeune. Pour l’eau chaude, il faut allumer la chaudière... et la chasse d’eau de la toilette n’est qu’un simple cordon au-dessus d’un bol plutôt crasseux. Le bidet et la douche ne sont guère mieux. Avant d’y poser ses fesses, Gabriel se dit qu’il lui faudra désinfecter toute la pièce et tout l’appartement par extension. Il arrive parfois que les fusibles se plantent, lui ajoute la propriétaire. L’ancien locataire se servait d’une fourchette, qu’il coinçait dans le... Gabriel la regarde de telle façon qu’elle s’arrête de parler automatiquement. L’appartement est meublé. L’immortel ne loue toujours que des appartements meublés... C’est moins compliqué quand vient le temps de partir... Les meubles de celui-ci sont vieillots, la cuisinière est au gaz, et le futon du salon lui fait office de lit puisque cette pièce est aussi sa chambre. Ce n’est pas le grand luxe, mais pour 200 euros par mois, ça en vaut la peine.
Et puis, il y a une magnifique terrasse sur le toit pour compenser. Les locataires y ont aménagé un jardin potager, qui est communautaire aux dires de la proprio. Ils ont aussi posé des chaises pliantes, une table avec parasol et il y a même un coin pour étendre la lessive. Toutes proportions gardées, ce n’est pas si mal. Cette terrasse a même une vue imprenable sur la Basilique de San Zeno. Du balcon de son appartement sur l’arrière, il peut boire son café matinal tout en admirant cette vue superbe du fleuve qu’il a en contrebas.
Les effets personnels de Gabriel doivent lui être livrés plus tard dans la semaine. Et il commence son travail de restaurateur dans trois jours. En attendant, il s’attache à nettoyer le lieu de fond en comble et à faire une bonne épicerie pour remplir le petit réfrigérateur. Gabriel n’a pas vraiment besoin de manger, mais il le fait souvent par plaisir et aussi pour conserver les apparences... À Vérone, le marché public est bondé à cette période de l’année et Gabriel a même parfois du mal à se frayer un chemin sur la rue piétonne. Instinctivement, il surveille son portemonnaie, qu’il garde près de lui dans son sac à dos, craignant les pickpockets. Non loin d’une pâtisserie, vers sept heures du soir, l’entrée d’une ruelle est bloquée et des policiers ont établi un cordon de sécurité, ce qui complique encore davantage les déplacements sur cette rue piétonnière. Gabriel se demande bien ce qui a pu se produire pour qu’un tel déploiement soit mis en place. Il fronce les sourcils quand il entraperçoit la victime. Il ne peut en être parfaitement certain, car les policiers posent une bâche sur le corps du mort, pour le cacher au regard des touristes, mais Gabriel a l’impression de connaitre la victime, qui ressemble à ce Français qui l’avait abordé à son arrivée le jour précédent.
Un policier, accroupi près de la victime, se lève alors et se tourne en direction du cordon de sécurité. Son regard croise celui de Gabriel, qui se sent alors très mal à l’aise. Cet humain a des yeux presque noirs... et l’immortel a la sensation qu’il pourrait aisément le percer à jour. Par réflexe, il détourne vitement les yeux et s’empresse de poursuivre sa route, pénétrant dans la pâtisserie. Gabriel préfère ne pas attirer l’attention sur lui.
— Sergent Silvola! s’exclame à ce moment une journaliste, qui fait le pied de grue de l’autre côté du cordon de sécurité.
Gabriel n’entend rien de la suite de la conversation. Dans la pâtisserie, il se croirait au paradis. Des éclairs fourrés au chocolat, des brioches... Ça embaume l’Italie, celle de son enfance... et une fraction de seconde, Gabriel a le sentiment d’avoir de nouveau six ans et d’être dans la cuisine du domaine ancestral de ses grands-parents... cette bonne vieille Rita le laissait toujours gouter ses pâtisseries, car il était un ange! disait la domestique. Il en oublie ce meurtre sordide et ressent un plaisir presque jouissif en achetant ses pâtisseries pour se récompenser de son dur labeur.
De retour à son appartement, Gabriel savoure longuement la première bouchée de sa Torta di Verona, une pâtisserie locale aux arômes de rhum et d’amandes... Assis à son balcon, il en ressent un vif plaisir gustatif. Gabriel observe les teintes orangées et rosées qui se reflètent dans l’eau, le soleil se couchant. Il se dit en lui-même qu’il n’aurait jamais pensé revenir ici... non... jamais. Et pourtant! Il est si heureux de rentrer à la maison!
Est-ce vrai que la victime a eu le cœur arraché? Le sergent Othello Silvola, toujours présent sur la scène de crime et qui ignore la journaliste, refusant de lui fournir le moindre détail sur ce meurtre sanglant. Othello ordonne aux patrouilleurs de veiller à lui fournir les vidéos de surveillances des marchands voisins du lieu avant de s’éloigner pour fouiller la ruelle en quête d’indices. Son équipier, un homme plutôt brut de décoffrage, lui suggère que sans doute, l’agresseur a attiré sa victime à l’écart pour lui faire une pipe... Il donne en preuve l’étampe sur le dos de sa main d’un bar gai bien connu de la région.
— Nerini! C’est pas parce que c’est un homo que forcément ça veut dire que...
— Ma che! Il a son pantalon qui est baissé, alors hein! se défend son équipier.
Mais le sergent Silvola n’écoute déjà plus son équipier. Il a remarqué quelques gouttes de sang, près d’une échelle qui conduit sur le toit de l’édifice. Il le pointe à son équipier et demande au légiste de venir en prendre un échantillon afin de déterminer si c’est celui de son agresseur ou de la victime, car celle-ci a du sang dans la bouche, ce qui laisse croire qu’elle aurait mordu son assaillant pour se défendre... Othello désire qu’on prenne aussi des empreintes sur l’échelle, qu’il grimpe pour jeter un œil sur le toit de l’édifice à l’aide de sa lampe-torche. Sur le toit de celui-ci, la trainée de sang indique que l’agresseur a pris la fuite de cette façon. Cependant, la toiture de l’édifice voisin est très éloignée et il n’y a ni escalier ni échelle pour descendre... Le sergent ne voit pas comment un individu blessé aurait pu sauter de cette façon, de toiture en toiture. À moins qu’il se soit laissé choir dans la benne à ordure de la ruelle voisine... Voilà, c’est ce qu’il a fait. Il a sauté dans la benne à ordure... Ensuite, il lui suffisait de se mêler aux touristes pour quitter les lieux sans être inquiété.
Le sergent revient sur ses pas et il redescend l’échelle, prévoyant quitter la scène de crime. Son équipier le talonne comme il franchit le cordon de sécurité en lui disant qu’il n’y a rien sur les caméras de surveillance, ni de la pâtisserie ni de ce restaurant voisin du lieu. En fait, tout ce qu’on voit, c’est ce Français qui se balade, et qui tourne le coin pour s’engager dans la ruelle... Il parait être seul et pourtant, il a le regard pétillant... Son assaillant l’a clairement interpelé, et sans doute alléché de quelque façon par un mot doux... Il y a des prostitués dans le secteur. Des jeunes hommes et de très jolies filles. Alors la théorie de son équipier tient la route.
Nerini et lui-même se donnent rendez-vous au bureau du légiste, le lendemain matin, avant que Silvola enfourche sa mobylette pour quitter le lieu, se faufilant entre les touristes. Sur le chemin du retour à la maison, le sergent décide de faire un arrêt au Lucas Café, qui n’est pas très loin, comme le touriste avait une étampe à l’effigie de celui-ci sur le dos d’une de ses mains. Ce bar gai est ouvert justement à partir de tous les jeudis en fin d’après-midi et la tenancière, une dragqueen du nom de Lolita, a déjà collaboré avec lui concernant un crime homophobe. Comme tous les jeudis, à cette heure, elle donne son spectacle sur scène et Othello doit patienter au bar que celui-ci se termine. Ce soir, en raison du festival, le show a des accents rocks. Le sergent se commande une grappa qu’il boit d’une seule traite en patientant.
En quittant la scène, Lolita l’aborde comme toujours avec ses regards ingénus et ses gestes lascifs. Comme chaque fois, Othello lui témoigne une parfaite indifférence ne désirant pas casser son image. Le sergent de la criminelle est un gigolo aux dires de bien des femmes, ce plait à penser Lolita, qui admire ses bras musclés, mais qui est convaincu de pouvoir le «gai-ifier», comme elle dit souvent à la blague. «Alors! Que peut-elle faire pour le bel agent des forces de l’ordre aujourd’hui?» minaude la dragqueen. Le sergent lui montre une photo du visage de la victime, prise avec son cellulaire et qui rebute quelque peu la diva en raison du sang au coin de ses lèvres et de son visage blafard.
Allant droit au but, Othello lui pose les questions d’usages et la dragqueen confirme que le bel homme a fréquenté son établissement plus d’une fois au cours des derniers jours. C’est un de ces touristes en quête de sensation forte... Le sergent lui demande si elle l’a vu en compagnie d’autres clients. Lolita lui déclare alors que même s’il se faisait draguer par plus d’un, ce Français ne paraissait pas trouver chaussure à son pied jusqu’au jour précédent. En effet, il affirmait avoir rencontré son âme sœur. Malheureusement, ce n’était pas un client du bar, de ce que lui confie Lolita, mais plutôt un touriste tout comme lui et qui lui aurait tourné la tête... Le barman le confirme. Ce français n’arrêtait pas d’en parler. Depuis qu’il avait croisé ce beau blond frisoté dans un kiosque à journaux, il ne pouvait cesser de penser à lui... Mais quand il l’avait dragué, il s’était pris un sacré râteau! Il se trouve que l’autre type était plutôt du genre timide. Du genre à ne pas vouloir s’afficher quoi! Silvola leur demande plus de détails, mais mise à part le fait qu’il a les yeux d’un bleu très pur et les cheveux blonds frisés... la victime ne leur a fourni aucun autre détail.
Othello se souvient de cet étranger qui a croisé son regard, passant devant la scène de crime et qui sur le moment, l’avait intrigué. Il avait lui aussi les yeux d’un bleu très vibrant et les cheveux blonds bouclés. Le sergent se demande soudain si le meurtrier ne serait pas passé tout juste devant lui, comme ça... le narguant ouvertement! Non, quand même! Il n’aurait pas osé! Refermant son carnet, il remercie Lolita et son barman pour ces informations. Prenant la route de son domicile, il se dit qu’il lui faudrait revoir les bandes des caméras de surveillance... et aussi questionner les vendeurs des kiosques à journaux de ce secteur de la ville, puisque Lolita lui en a fait mention…
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* piglianculo : sodomite
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