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Couverture du roman Le cri de la Cagouille

Le cri de la Cagouille

Fin du XVIIIe siècle : la Charente sombre dans l'effroi. Au domaine de La Vallade, une série de meurtres atroces est signée par la « Cagouille », un tueur laissant des traces visqueuses sur ses proies. Entre folie pure et vengeance liée aux secrets de la propriété, le mystère plane. Guy de Vallade et son club politique sont-ils impliqués ? Malgré ses remords absents, Guy doit affronter ces horreurs pour protéger ses terres et déterrer une vérité enfouie depuis trop longtemps.
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Chapitre 2

Le cri de la Cagouille…

Qui n’a pas entendu, passant un soir par les petites routes mystérieuses de la Saintonge, à l’heure où la lune éclaire la peau brune des étangs, ces petits cris sortant des endroits frais – de derrière un gros caillou, de dessous une vieille tuile ronde et blanchie, au pied d’un mur de grange tout recouvert de lierre – et qui signalent le réveil de ces petites coquilles grises qui parcourent, par les nuits claires, nos territoires ! Leur chant, à nul autre pareil, révèle tout un monde étrange où se mêlent des vies intenses, des rêves inquiétants, des guerres violentes et sourdes, des amitiés qui ne se disent pas, mais se prouvent par des actes, des amours impossibles et des haines ancestrales… Un monde, vous dis-je, qui ne laisse pas indifférent.

En ouvrant ce livre, vous allez donc entrer dans un univers où l’âme des êtres, « ces bêtes humaines », vous fera craindre la page d’après la page qui vient… Vous ne résisterez pourtant pas à l’attrait de ce petit monde étrange dont nous avions rêvé, mes frères et moi, de vous révéler les secrets avant qu’ils ne disparaissent de la mémoire des gens de Charente, effacés par la révolte d’hommes bouffis d’orgueil et de haine.

Pour notre plus grand bonheur, notre frère Louis a relevé ce chantier auquel avait mis fin le départ douloureux de notre frère et ami Patrick. Il a relevé le défi avec une plume vive, acérée, colorée ne dédaignant pas l’humour.

Ainsi ce frère trop tôt disparu est, par sa participation et son amour des Charentes, au milieu de nous et nous ne pouvons qu’associer sa présence à la lecture de ce roman. C’est une joie et nous en rendons grâce à notre frère Louis par qui nous quittons la souffrance et… c’est bien normal, car comme on dit chez nous, en Saintonge : O sert à reun de gaugher teurjhou dans la même casse1!

Olivier, juin 2021

Le cri de la Cagouille

Secrets meurtriers

I

Crimes en série

Qui était-elle, cette « Cagouille » ? Et que faisait-elle ce soir-là, en cette terrible fin d’année 1792, au bord de l’étang de La Vallade ?

Quel était ce cri inhumain, déchirant, qu’on entendit soudain dans la pénombre et dont l’écho arriva jusqu’aux murs de ces pauvres et sales masures, aux cheminées à peine fumantes ?

On était en Saintonge, dans le « Petit Angoumois » aux sols blancs et arides couverts de forêts de pins, de chênes et de taillis.

Les maisons, toutes en torchis, à l’exception de trois d’entre elles, étaient à ce point distantes les unes des autres, que seuls les bruits, de loin en loin, de hameau en hameau, renseignaient sur le déroulement de la vie ailleurs.

Aussi, sur l’immensité de cette terre abandonnée, on eût même dit que la haine qui bouillonnait, en cette époque troublée, sous les bonnets phrygiens, était venue imposer sa loi, planter ses crocs et déchirer la chair des hommes qui l’habitaient en silence.

Alors que les nuages avaient obscurci le clair de lune, le feu prit à la grange des Marpeaux, puis on découvrit peu après le corps de Paul Simon à mi-chemin de la large bande de terre qui descendait de cette demeure ancestrale des seigneurs de Vallade vers l’étang. Son regard était révulsé et sa chemise ouverte jusqu’à la fine corde qui serrait sa culotte. Il avait certainement vécu quelque chose d’effrayant juste avant de mourir : ses yeux reflétaient une vision d’effroi et son visage, sa poitrine, ses pieds nus étaient couverts de traînées gluantes et rouges ; rouges d’un sang pourtant bien pâle pour qu’il fût le sien.

On ramena en silence le corps de la victime jusqu’à la chambre qu’il occupait dans la demeure du marquis de Vallade.

Les hommes s’agitaient autour de la ferme des Marpeaux et se passaient à grands cris les seaux d’eau qu’il fallait remplir au puits près de la grange, tandis que les femmes, retenant leur émotion, lavaient respectueusement le corps du pauvre Paul. Le majordome du marquis de Vallade était profondément aimé. Qui pouvait donc lui en vouloir au point de l’assassiner sauvagement ?

Que s’était-il donc passé, pour qu’une telle haine enflamme soudain ce lieu ? Était-ce cela l’œuvre de la Cagouille, quel pouvoir avait-elle, d’où venait-elle et pourquoi un tel déchaînement ?

Germaine Simon, la fille du défunt, pleurait en silence, avec cette retenue admirée de tous que savent garder les serviteurs de grandes maisons.

Ses yeux fixaient les femmes affairées autour de la dépouille de Paul. Le regard perdu, elle paraissait paralysée. Des souvenirs tournaient maintenant dans sa tête, l’envahissaient d’un sentiment mêlé de peur et de colère.

Cette année 1792 marquait un tournant dans sa vie comme dans celle du marquis de Vallade et de ses voisins.

L’écho de la Révolution parisienne commençait à résonner en ce pays de Saintonge pourtant si paisible. En juin déjà, des rumeurs, venues d’on ne sait où, annonçaient du côté de La Rochelle, des bandes de brigands ravageant les récoltes, pillant les fermes isolées, tuant ceux qui leur résistaient et violant les femmes.

Puis il y eut le récit de Jacques le colporteur qui passe tous les ans après les vendanges. Il racontait que l’Anglais allait débarquer et mettre le pays à feu et à sang. Pire encore, pour la première fois, il parlait d’une certaine Cagouille…

Germaine se remémora soudain une soirée de novembre… Assis sur un tabouret, le même depuis plus de vingt ans, Jacques se réchauffait devant la cheminée monumentale de la cuisine du château, un gobelet de vin nouveau à la main. À côté de lui, Paul, l’air préoccupé, l’écoutait en silence raconter les atrocités de la Cagouille. Plus loin dans la salle, tandis qu’elle allait porter au marquis un flacon de cognac sur un plateau d’argent, Germaine entendait par bribes la conversation des deux hommes.

À l’autre bout, dans un coin sombre, froid et humide, Maryse la cuisinière, aidée de Justine, lavait et rangeait la vaisselle, sans paraître le moins du monde intéressée par le récit de Jacques.

Comme tous ces itinérants, saltimbanques ou vendeurs de foire, Jacques savait captiver son auditoire. Peu importait la véracité du récit, pourvu que l’on attirât l’attention des futurs acheteurs !

Ainsi de ferme en ferme, Jacques agrémentait ses histoires de nombreuses anecdotes toutes plus terrifiantes les unes que les autres, et augmentait ainsi l’intérêt de ces familles de paysans dont il était la seule distraction.

Mais que savait-il réellement de la Cagouille ?

Était-ce un homme ? Une meute de va-nu-pieds affamés de sang ? Ou bien le descendant angoumois de cette fameuse bête du Gévaudan dont les atrocités étaient encore évoquées les soirs de veillées entre voisins ? On parlait çà et là d’un enfant égorgé, d’une vieille femme retrouvée ligotée à sa chaise devant l’âtre, livide, les yeux exorbités par l’effroi, devenue subitement muette, incapable de raconter ce qu’il s’était passé ! Des meurtres, des brigandages, des granges brûlées aussi, que les autorités locales étaient impuissantes à contenir et même à expliquer… Tout cela, disait-on, est l’œuvre de la Cagouille.

Pourtant, devant le malaise que cette année 1792 avait installé au cœur des Saintongeais, certains dans les chaumières regrettaient les temps paisibles de leur jeunesse et rêvaient d’en finir avec la Révolution. Et si la Cagouille était un résistant, une sorte de sauveur venu venger quelques châtelains de nos terroirs morts sur l’échafaud ? Impossible, disaient les autres, ce gars-là est un brigand venu de Bretagne ou un traître à la solde de l’étranger !

Germaine cependant se souvenait de l’inquiétude de Paul après le départ de Jacques. Elle connaissait bien son père et savait qu’il n’était pas crédule. Une angoisse l’avait un instant submergée, alors qu’un détail lui revenait : tard dans la soirée, Jacques s’était levé pour remplir à nouveau son gobelet, puis avait rapproché son tabouret de la chaise de Paul et, s’assurant que la cuisinière et son aide étaient parties se coucher, il chuchotait à l’oreille de son voisin. Germaine revenant du petit salon bleu, dans lequel le maître terminait sa pipe de tabac blond, avait surpris les mots « Marquis », « Justine ». Mais à la réflexion, elle n’en était plus tout à fait sûre ! Puis Jacques avait ri tandis qu’il sortait pour aller retrouver sa couche préparée par Justine au-dessus de l’étable. Cette nuit-là, il avait entendu le tintement des cloches lorsque les vaches sentent l’appel irrésistible des gras pâturages.

Paul était resté quelque temps devant l’âtre, l’air pensif. Lui n’avait pas ri aux confidences de Jacques…

Germaine en cette veille de Saint Sylvestre, devant le corps sans vie de Paul, se rappelait aussi le jour qui avait suivi le départ de Jacques. Elle songeait à cet après-midi pluvieux et sombre, aux voix qui venaient du petit salon bleu, celle de son père et celle du marquis. Ce dernier avait brusquement haussé le ton. Germaine était habituée à ces sautes d’humeur, mais jamais il ne s’était permis de parler ainsi à Paul, de quinze ans son aîné, un peu son frère et son père.

Les parents du marquis, disparus tous deux depuis plus de dix ans, avaient toujours considéré Paul Simon comme faisant partie de la famille. Il avait joué le rôle de précepteur puis de conseiller personnel du marquis de Vallade : il était un peu sa conscience, quand ce jeune homme ne pensait qu’aux jeux, aux femmes et au vin ! Allait-il enfin devenir un homme ?

Cette fois, Guy ne semblait pas prêt à entendre les reproches que Paul sans doute lui adressait. Il s’agissait donc d’une chose très grave, car les deux hommes dès lors s’évitaient.

Et si le marquis était l’assassin ? Mais non, impossible, car il était parti à cheval la veille pour passer les fêtes en gente compagnie, et on ne le reverrait que dans trois jours au moins. Germaine eut honte de cette pensée qui cependant ne cessait de la tarauder.

Et puis il y avait Jacques, à qui le marquis, sur les conseils insistants de Paul, avait refusé à regret l’achat de cette étoffe si riche, car sa trésorerie, comme celle de la plupart des grands domaines angoumois en cette année de récoltes médiocres était au plus bas ! Du coup, les paysans du voisinage, imitant le seigneur du lieu, s’étaient abstenus de toute dépense inutile.

Jacques était parti en proférant entre ses dents des menaces en patois à l’encontre de Paul.

Lui aussi pourrait bien être la Cagouille !

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