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Couverture du roman Le cri de la Cagouille

Le cri de la Cagouille

Fin du XVIIIe siècle : la Charente sombre dans l'effroi. Au domaine de La Vallade, une série de meurtres atroces est signée par la « Cagouille », un tueur laissant des traces visqueuses sur ses proies. Entre folie pure et vengeance liée aux secrets de la propriété, le mystère plane. Guy de Vallade et son club politique sont-ils impliqués ? Malgré ses remords absents, Guy doit affronter ces horreurs pour protéger ses terres et déterrer une vérité enfouie depuis trop longtemps.
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Chapitre 3

Pourquoi avait-il ri après les confidences faites à son père ? Un itinérant, ça peut voler, brûler, tuer même, pour une vente ratée ! Et puis il y avait sûrement des complices qu’il aurait pu recruter en leur racontant je ne sais quel mensonge.

Germaine à nouveau s’en voulait de ces mauvaises pensées.

Depuis sa plus tendre enfance, elle connaissait Jacques qui devait avoir à peu près le même âge que son père bien que sa peau burinée lui en fît paraître plus. Pourquoi ce brave homme, un peu susceptible il est vrai, se serait-il transformé tout à coup en brute sanguinaire ?

Mais alors, à qui pouvait donc ressembler cette Cagouille ? Si elle avait tué son père, c’est qu’elle le connaissait, évidemment !

Toute sa haine se portait maintenant sur cet assassin chevauchant sans doute à quelques lieues d’ici. Et le vent qui attisait le feu à la grange des Marpeaux emportait avec lui les ricanements de cette monstruosité.

Cet incendie – il est vrai – requerrait l’attention de tous. On en viendrait à bout, certes, mais à quel prix ? Si Germaine, redescendue de la chambre de son père n’avait pas été prise par un flot de pensées contradictoires, si toutes les forces du village n’avaient pas été engagées dans la lutte effroyable contre le feu, on se serait peut-être aperçu du retour de Jacques… Celui-ci, rasant les murs, son grand feutre rabattu sur les yeux et son nez caché dans sa cape, était revenu sans que personne le voie.

À pas feutrés, il se dirige vers l’étable. Un regard à droite, un regard à gauche, et y pénètre sans faire grincer la porte qu’il avait pris soin de graisser lors de sa précédente visite.

Jacques avance vers le fond du bâtiment, va jusqu’à la Rosette dont il ne peut s’empêcher de flatter l’échine. Il lui suffit d’appuyer sur le dernier barreau de la mangeoire pour qu’un pan du mur s’ouvre sur un couloir étroit. Une lettre à la main, le colporteur allume les flambeaux accrochés de chaque côté ; ils brûlent en dessinant sur les parois des ombres menaçantes. La pâleur de son visage est effrayante. On ne reconnaît pas le joyeux causeur des soirées paysannes. Lentement, il avance, le couloir n’en finit pas ! Alors qu’il lui semblait toucher au but, un fort coup de vent souffle des bougies. Une rafale siffle un chant aigu et sinistre. Et tout à coup, ses yeux sont bandés, ses mains liées derrière le dos, sans qu’il ne puisse rien voir ni rien comprendre. Il sent seulement l’appui d’une arme contre son dos. Pas un mot, il obéit ; il avance mais ses jambes se dérobent, sa bouche s’assèche, son cœur s’affole, il a du mal à respirer. Il se sent envahi par une force diabolique qui lui étreint la gorge. Un cri brutal, strident, horrible résonne soudain dans le bâtiment tout entier. Un cri semblable au cri de la Cagouille ! Jacques le colporteur s’effondre…

Le feu qui ravageait la ferme des Marpeaux s’était quelque peu apaisé et les bruits des voix autour de l’incendie avaient diminué d’intensité ; aussi ce hurlement venu distinctement des étables, fût-il entendu par plusieurs hommes et femmes qui, après un instant de paralysie, s’y précipitèrent. S’engouffrant par le même couloir à peine éclairé, à la lumière faiblissant d’une torche, ils découvrent des traces sur la paille, celles d’un corps que l’on aurait traîné. Elles les mènent à la porte grande ouverte sur la forêt qui longe le ruisseau du Lary. Les premiers habitants du hameau arrivés sur place découvrirent, horrifiés, le corps de Jacques le Colporteur ; celui-ci était dans un état bien comparable à ce qu’ils avaient constaté lors du premier crime : chemise ouverte sur la poitrine jusqu’à la ceinture de cuir noir. Mêmes traces gluantes et rose pâle recouvrant le buste, le visage et les mains… Dans le regard, libéré du foulard qui cachait ses yeux, une vision effrayée, comme si le mort avait vu le diable en personne avant de rendre son dernier soupir…

Le corps de Jacques fut transporté sans attendre jusqu’à la demeure du marquis. On l’allongea sur la table de la cuisine qu’on avait recouverte d’un grand drap blanc. Dans cette pièce aux murs crasseux, la lumière jaune et vacillante d’une bougie éclairait le visage effrayant du mort. Le silence et l’angoisse régnaient.

Soudain, on entendit la voix du marquis venant du petit salon bleu avec une force inouïe trahissant autorité et impatience :

« Que se passe-t-il encore… que font donc tous ces gens ici… qui s’est permis de… suis-je encore ici chez moi, Germaine où êtes-vous ? »

Les mots s’entrechoquaient sous l’effet de la colère… et le bruit que faisait sa canne dont il frappait nerveusement le plancher résonnait dans la tête des manants apeurés ! Les familles du hameau, fermiers et métayers, dépendaient depuis toujours du marquis et de ses ancêtres. Une attitude de déférence des villageois face à l’autoritarisme des seigneurs de Vallade et une relation de maître à serviteurs étaient restées très vivantes malgré la toute récente révolution dont ils n’espéraient d’ailleurs pas grand-chose. Le comportement de l’actuel marquis doté en outre d’un physique sévère n’invitait pas au changement d’habitude : regard d’acier paralysant, bouche pincée surmontée d’une fine moustache de couleur poivre et sel. Elle tranchait avec le rouge des pommettes qui, à chaque mouvement d’humeur, virait à l’écarlate.

Dans un mouvement d’agacement, le marquis écarta alors brusquement ceux qui étaient penchés sur le visage de Jacques. À son tour, s’en approchant jusqu’à le frôler, il le dévisagea, mais resta de marbre ; soudain, son visage pâlit subitement, comme s’il comprenait ce que cette mort signifiait… Ces traces gluantes et rose sang, quel sens avaient-elles pour lui ? Savait-il quelque chose ? Comprenait-il, en cet instant, quelque mystère qu’il aurait porté secrètement dans sa mémoire depuis longtemps ? Un voile se lèverait-il sur une zone d’ombre de sa propre existence ? D’une voix devenue soudainement faible, il demanda si le colporteur ne portait pas sur lui une lettre. Ceux qui avaient découvert le corps répondirent d’un signe de tête par la négative.

Le feu qui crépitait dans l’âtre de la pièce aux odeurs acides éclairait alternativement dans une danse lancinante, des visages aux regards perdus.

Le marquis se redressa brusquement et ordonna à son palefrenier d’apprêter son cheval, enfila ses bottes, endossa sa cape et mit son pistolet à la ceinture. Puis il fit enfermer le mort dans une pièce froide, dont les contrevents fermés depuis toujours permettaient de dissimuler dans l’ombre d’un paravent une sorte de coffre-fort.

Tout en finissant de s’habiller, il glissa à l’oreille de Germaine qu’il partait sur le champ s’entretenir de ces événements avec le Seigneur des Arnauds et le vicomte des Briasses. Il ajouta qu’il ne rentrerait certainement pas avant deux jours. « C’est bien pourtant ce qui était prévu avant qu’il ne revienne subitement ! » pensa étonnée la jeune femme. Il lui ordonna enfin de mettre tous ces gens à la porte, de fermer solidement le loquet derrière eux et de n’ouvrir à personne en son absence.

Tout en rapprochant les volets de la cuisine, Germaine entendit le galop effréné du cheval de son maître qui résonnait étrangement dans cette vallée de Saintonge, autrefois si douce, et dont la somnolence venait subitement de disparaître… Elle l’entendit comme un écho, pendant quelques minutes encore ; puis ce bruit si familier que font les sabots frappant les graviers blancs des sentiers campagnards s’estompa…

La peur allait s’installer dans la maison du marquis où l’on allait veiller simultanément les dépouilles d’un honnête majordome et d’un étrange colporteur.

Seules, Maryse et Justine avaient été autorisées à tenir compagnie à Germaine.

On ne savait, excepté pour Germaine, lequel de Paul ou de Jacques, était le plus pleuré. Pauvre monsieur Paul, pauvre Jacques ! D’instinct, Justine s’était dirigée vers la pièce où Jacques reposait. On avait allumé, pour entourer sa dépouille, deux cierges que le curé du hameau avait bénis lors de la dernière veillée pascale.

« Pâques, Pâques… songea Justine ». Le contraste était à son paroxysme, entre le jour de Pâques – jour de réjouissance, symbole du printemps revenu – et cette veille de Saint Sylvestre qui marquait l’hiver et la mort ! Agenouillée devant la dépouille de ce colporteur, la petite se remémorait…

En ce lundi de Pâques 1792, Jacques avait fait un détour « au pays des étangs », car il avait deux missives à remettre. L’une destinée au marquis de Vallade portait le cachet du vicomte des Briasses : elle lui avait été confiée par un homme que Jacques ne connaissait pas, avec ordre de la remettre « au plus vite et en main propre » à son destinataire.

L’autre était pour Justine, simplement pliée et dont Jacques connaissait évidemment le contenu ! Justine était à la fois intriguée, heureuse et fière de recevoir pour la première fois de sa vie une lettre ! Ne sachant ni lire ni écrire, elle demanda à Germaine de la déchiffrer à haute voix. Elle venait d’un jeune paysan nantais qui l’avait remarquée à l’automne 1791 tandis qu’il venait s’employer chez le marquis pour le temps des vendanges. La belle écriture trahissait une autre main sans doute que celle de ce petit journalier. Elle n’avait pas revu Vincent depuis, bien qu’il ait promis de venir la chercher aux vendanges suivantes…

« Eh pauv’ Jacques, mais comment qu’j’aurai des nouvelles du Vincent maint’nant ? »

Justine toute à ses pensées ne bougeait plus, agenouillée près d’un cierge qui éclairait le visage encore crispé du mort. De l’autre côté se tenait Maryse, chapelet à la main. Les yeux rougis comme tout son visage, du reste, restaient fixes. Seule la bouche remuait, au rythme des « Ave Maria ».

Germaine quant à elle était montée dans la chambre de son père, située au deuxième étage du château. Quatre gros cierges éclairaient les angles du lit sur lequel gisait Paul. Son visage ressemblait à celui de Jacques ; une sorte de fraternité les liait dorénavant dans la violence de cette mort.

Germaine pouvait enfin s’adonner totalement à son chagrin, sans retenue. Plus aucune pensée, plus rien hormis cette douleur, si violente qu’on aurait pu en dessiner les ombres violettes.

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