
Le Cauchemar d'une Mère
Chapitre 2
Jeanne Dubois vivait au rythme de la farine et du sucre, une cadence qu' elle s' était imposée pour un seul et unique but : sa fille, Léa. Cheffe pâtissière reconnue à Paris, elle avait mis toutes ses économies et contracté un prêt colossal, seule, pour acheter un appartement dans le 16e arrondissement, un quartier chic dont les rues respiraient la tranquillité et le prestige. Ce n'était pas pour elle, ce luxe, mais pour Léa. Cet appartement était la clé d'entrée pour l'école primaire la plus réputée de la capitale, une promesse d'avenir radieux qu'elle voulait offrir à sa fille. Chaque matin, avant l'aube, elle pétrissait la pâte, le dos courbé par la fatigue, mais le cœur léger à l'idée du sourire de Léa franchissant les portes de cette belle école. Son mari, Marc, était censé la soutenir, mais son soutien se résumait à des absences de plus en plus longues, justifiées par un travail qu'elle ne comprenait plus très bien. Elle ne s'en souciait guère, trop concentrée sur le remboursement du prêt, sur les commandes qui s'accumulaient, sur l'avenir qu'elle construisait à la sueur de son front.
Ce matin-là, l'odeur des croissants chauds emplissait sa boutique. Elle venait de terminer une fournée spectaculaire, ses mains expertes bougeant avec une précision mécanique. Le téléphone de la boutique sonna, brisant la routine paisible de sa matinée. Elle décrocha d'une main, tout en saupoudrant de sucre glace une rangée de mille-feuilles.
« Pâtisserie Dubois, bonjour. »
Une voix d'homme, sèche et impersonnelle, répondit à l'autre bout du fil.
« Bonjour, j'appelle de l'école Sainte-Marie de la Campagne. Je vous contacte concernant les frais de scolarité impayés pour l'élève Léa Lefevre. »
Jeanne fronça les sourcils, un sentiment de confusion la saisit. Sainte-Marie de la Campagne ? Elle ne connaissait pas cette école. Et pourquoi parlaient-ils de frais de scolarité ? L'école de Léa était publique, prestigieuse, et certainement pas à la campagne.
« Excusez-moi, il doit y avoir une erreur, » dit-elle poliment. « Ma fille, Léa, est inscrite à l'école primaire du Parc Monceau, à Paris. »
« Non, madame, » insista la voix, implacable. « Léa Lefevre, fille de Marc Lefevre. Elle est bien inscrite chez nous depuis la rentrée. Et vous avez deux trimestres de retard. Si le paiement n'est pas effectué sous huit jours, nous serons contraints de la renvoyer. »
Le monde de Jeanne bascula. Une erreur. Ce devait être une simple erreur administrative. Marc avait dû faire une confusion. Elle raccrocha, le cœur battant à tout rompre. Elle essuya ses mains sur son tablier, désormais incapable de se concentrer sur son travail. Elle tenta d'appeler Marc, mais tomba directement sur sa messagerie. C'était fréquent. "En réunion", disait-il toujours. Elle laissa un message, essayant de garder son calme, puis décida qu'elle ne pouvait pas attendre. La meilleure chose à faire était d'aller directement à l'école du Parc Monceau, de voir Léa, de parler aux enseignants, et de tirer cette histoire ridicule au clair. Elle ôta son tablier, confia la boutique à son apprentie et se précipita dehors.
Elle arriva devant l'imposant portail en fer forgé de l'école, le cœur un peu plus apaisé. Tout était normal. Des enfants jouaient dans la cour, leurs rires cristallins flottant dans l'air frais de l'après-midi. Elle entra et se dirigea vers le bureau de la directrice. Une femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux gris tirés en un chignon sévère et au regard glacial, la toisa de haut. C'était Madame Lambert, l'institutrice de la classe de Léa.
« Bonjour, je suis Jeanne Dubois, la mère de Léa Lefevre. Je viens la chercher un peu plus tôt aujourd'hui. »
Madame Lambert la dévisagea, un pli de mépris au coin des lèvres.
« Léa Lefevre ? Sa mère est déjà venue la chercher il y a une heure. »
Jeanne sentit un frisson la parcourir.
« Comment ça ? Je suis sa mère. Personne d'autre n'est autorisé à la récupérer. »
L'institutrice éclata d'un rire bref et sec, un son désagréable qui fit se retourner quelques parents dans le couloir.
« Écoutez, madame, je ne sais pas à quel jeu vous jouez, mais la mère de Léa est une femme charmante, Madame Chloé Girard. Maintenant, si vous voulez bien quitter cet établissement, nous avons du travail. »
Chloé Girard ? Ce nom résonna dans sa tête comme un coup de tonnerre. C'était le nom de la collègue de Marc. Une collègue dont il parlait un peu trop souvent.
« Non ! » s'écria Jeanne, sa voix montant d'une octave. « Il y a un malentendu ! Je suis Jeanne Dubois, l'épouse de Marc Lefevre, la mère de Léa ! »
Madame Lambert fit un pas en arrière, son visage se durcissant. Elle leva la voix pour que tout le monde puisse l'entendre.
« Sécurité ! J'ai une folle ici qui essaie d'enlever un enfant ! Elle prétend être la mère de la petite Léa ! »
Les mots la frappèrent avec la violence d'un coup de poing. Folle. Enlever un enfant. Autour d'elle, les visages des autres parents se transformèrent, passant de la curiosité à la méfiance, puis à l'hostilité. Ils commencèrent à se rapprocher, formant un cercle menaçant autour d'elle. Jeanne se sentit piégée, seule, accusée d'un crime impensable, le cauchemar ne faisait que commencer.
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