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Couverture du roman Le cas Kleiner

Le cas Kleiner

Le décès d'une infirmière à l'hôpital de Douai, suite à une chute du toit, déclenche une série de disparitions inexpliquées. Trois femmes s'évaporent sous l'emprise d'une force mystérieuse. Pour résoudre l'énigme, un professeur, un journaliste et sa sœur s'unissent à un auteur renommé. Leur quête, liée à un corps datant des années 80, traverse la France. Entre patience et hasard, cette enquête révèle une vérité aussi accidentelle qu'imprévue, explorant les confins de la pensée.
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Chapitre 2

Quand Simon m’apprit par quel moyen il avait obtenu cette information, je lui demandai si la police malgré ce détail concluait au suicide catégoriquement. Il acquiesça en attendant ma question suivante.

— Écoute, j’ai le regret de te dire que je me trouve dans la même impasse que toi.

En rentrant chez moi je ne comprenais pas pourquoi Simon m’avait rendu complice de ses questionnements. Au nom de notre amitié naissante ? C’était possible. Parce qu’il croyait que mon esprit plus délié que le sien aurait pu accoucher d’une fulgurance restée à distance de son cerveau en manque de sommeil ? C’était possible aussi.

Après avoir dîné, je passais un disque de Lalo Shiffrin et j’étais en train de feuilleter assis dans mon canapé le livret d’accompagnement. Je suis capable de parler musiques de film. Nourrir une discussion sur le sujet. Je peux l’alimenter en évoquant les œuvres concernées. Parce qu’au préalable je me suis posé les bonnes questions. Parce que j’ai les connaissances et la méthode pour y répondre. Et tout à l’heure dans le café, j’avais dû stopper net dans la conversation quand Simon s’était attendu à ce que je poursuive mon interrogatoire. Je fixai la pendule de la cuisine. C’était le moment d’aller me coucher

Le jour suivant, j’accueillais dans ma classe à 8 heures deux stagiaires, une fille et un garçon, qui assisteraient à mes cours cinq heures dans la semaine. Ça m’amusait de les observer en silence devant leur PC au fond de la salle comme ce matin. Et de deviner à l’avance le comportement de mes élèves étouffés dans leur spontanéité en présence de deux étrangers. Ensuite, après vingt minutes, on retrouvait peu à peu nos rituels. Les codes de communication mis en place depuis la rentrée se normalisaient entre l’enseignant et son groupe-classe, malgré l’existence dans son dos de deux jeunes adultes qui ne parlaient jamais.

Au terme de la première heure – équivalente à H1 dans le jargon des profs et de l’administration scolaire – je passai en H2 dans la même salle avec une autre classe en compagnie de mes observateurs. Après quoi je consacrai la plage H3 à un temps de réflexion avec mes stagiaires autour des deux séances que j’avais proposées. En H4, je montai seul au troisième étage pour rejoindre l’une de mes deux classes de Première

« Jette un œil sur le site » était le message de Simon que je découvris une heure plus tard dans la salle vide. Plutôt que de faire usage de mon téléphone, j’utilisai l’ordinateur que je n’avais pas éteint pour obtenir un visuel plus confortable. Et je lus, consterné, la dépêche d’un de mes collègues, postée une heure et demie plus tôt.

« Nouvelle tragédie à la clinique Saint-Antoine de Douai. La police municipale nous avertit de la découverte d’un corps après celui retrouvé dans la nuit de dimanche à lundi. Il s’agirait d’une femme entre deux âges qui travaillerait au sein de l’équipe médicale. Le Lieutenant Willmots assisté de cinq de ses adjoints est déjà sur place pour faire la lumière à partir des indices récoltés sur ce nouvel épisode d’une rare gravité. » lavoixdunord.fr17/11/2009. 10 h 35

Je déjeunai dehors dans une brasserie où j’avais peu de chance de croiser des connaissances du lycée. Armé de mon portable, d’un crayon et d’une feuille de papier, je m’étais installé au fond de la pièce pour une analyse du texte en attendant mon assiette de lasagnes. Je disposais d’une heure pour reprendre mes esprits et reconsidérer la situation en annotant efficacement les éléments qui clochaient.

Après avoir avalé mon plat, je parcourais le relevé de mon travail.

Le texte fait plus de 75 mots, donc non conforme aux directives de Simon.

Parmi les verbes conjugués, deux d’entre eux sont employés au conditionnel. Pratique non conforme non plus.

Le recours aux majuscules dans police municipale n’est pas une marque de fabrique de la maison.

Les agissements de la police et l’effectif sur place sont exagérément mis en évidence.

Par opposition on ne mentionne pas la cause de la mort de la victime.

En terminant mon café, pour moi c’est tout vu : Willmots a aussi accompli son travail de rédacteur depuis qu’il était sur les lieux. J’envoyai un court message à Simon, en y joignant une photo de ma synthèse en cinq points.

Je passai le reste de ma journée avec une impression désagréable. Si je m’étais choisi une autre discipline à enseigner, disons une matière scientifique, il m’aurait été plus facile de m’éloigner de mes préoccupations extrascolaires. Trouver le ton juste, le ton mesuré, plus compatible avec deux des missions éducatives fondamentales qu’on m’avait confiées : éveiller la curiosité de mon auditoire, et valoriser les élèves en leur offrant l’opportunité de tester leurs acquis. Mais c’était plus fort que moi. Les auteurs, les textes, les idées que j’abordais en classe me renvoyaient inlassablement à mon cas personnel. Du coup ça n’arrangeait pas la qualité de mes apprentissages. En dernière heure, autrement dit en H7, devant un texte de Flaubert et une critique intelligente tirée du manuel – à propos du ressenti de l’auteur sur les douleurs fictives qu’il avait traduites dans ses romans – je songeai au dernier message que j’avais envoyé à Simon. Sous l’emprise de mon interprétation en cinq points, je conclus ma séance par une citation de l’écrivain normand qui ne figurait pas dans l’ouvrage scolaire : « Tous les rêves sont trompeurs, tous, sans exception. »

Simon conduisait vite. On dépassa le musée de la Chartreuse, puis une fois sur le boulevard de la République, on chercha à se dégager de la cohue habituelle à cette heure de la journée. Après dix minutes on franchissait les eaux de la Scarpe. On tourna à gauche place de l’Esplanade. Avant d’arriver à notre destination.

Simon avait choisi de m’attendre devant mon établissement. En plus de connaître mon emploi du temps, il avait appris de nouvelles infos sur le deuxième incident à la clinique et à partir de là, me dit-il dans sa voiture, il tenait absolument à ce que je l’accompagne à son rendez-vous rue Saint-Sulpice. Dans le bureau de son ex-camarade de l’Université.

En entrant à l’Hôtel de police, on se dirigea directement vers le comptoir. Simon déclina son identité ainsi que la mienne, et sans beaucoup de ménagement on nous indiqua un ascenseur et le numéro d’une porte au deuxième étage. Au cours du trajet de mon lycée jusqu’au commissariat, Simon n’avait fait aucune allusion au SMS que je lui avais envoyé de la brasserie. Il m’avait juste révélé que la deuxième victime était morte d’une chute de plus de dix mètres.

— Dewilder, juste à point ! lança le lieutenant en lui tapant l’épaule.

Debout, Willmots me dévisagea un court instant et Simon me présenta de la même façon qu’il l’avait fait au rez-de-chaussée.

— Asseyons-nous ! J’ai peu de temps. Comme vous, je suppose ?

— J’ai sur le feu un article à terminer, embraya Simon avec une pointe agressive.

— Précisément, Simon, précisément.

— André, je voudrais m’assurer que c’est bien un journaliste qui en sera l’auteur. J’imagine qu’en nous recevant dans ton bureau tu envisages de nous donner une tentative d’explication.

— Je n’ai pas mémorisé votre nom ? me demanda le lieutenant.

— Mon nom est Cardenne. Joseph Cardenne. Je fais des extras sur le site du journal.

— C’est Joseph qui a rédigé la dépêche sur le site hier à 5 heures 45, ajouta Simon.

— Et ce n’est pas lui qui a rédigé celle de ce matin, ça je le sais, messieurs.

Les échanges qui suivirent étaient en train de prendre une tournure qui ne nous arrangeait pas Simon et moi. Pour légitimer ma présence je finis par me joindre à la conversation.

— Lieutenant, m’autorisez-vous à poser une seule question ?

— Vous pouvez toujours essayer, monsieur Cardenne.

— Ma question est simple. Au vu des circonstances similaires des deux accidents, pourrait-il y avoir un lien temporel dans la mort des deux infirmières ?

— Ma réponse va être aussi simple si elle ne s’adresse qu’à l’ancien professeur de ma fille.

— Rien ne transparaîtra dans mon article de demain, André ! s’exclama Simon.

— Ma réponse est que c’est une piste que nous n’excluons pas. Bonne soirée, messieurs.

On déambula dehors avant de nous abriter de la pluie dans un restaurant indien. Simon avait toujours son article à boucler sur le second incident.

— Ils ont foiré ! Complètement foiré ! me dit Simon une fois nos apéritifs servis. Je tiendrai parole à Willmots mais on nous demande de la boucler.

— Je crois qu’on ne te demande rien. Comment tu as su pour l’article de ce matin ?

— Je l’ai lu juste avant toi en sortant du Tabac.

— Tu étais sur les lieux avec Willmots ?

— Oui, j’en revenais.

— Qui as-tu appelé pour le site ?

— Deckers.

— Qu’est-ce qu’est devenu son publi ?

— Il est resté visible une minute. Il a été écrasé par celui que tu as lu.

— Simon, je n’ai jamais vérifié, ça s’est déjà produit pour l’un de mes articles ?

Pendant une heure on échafauda des hypothèses, des suppositions, considérant la complicité évidente entre le Commissariat et la direction du journal. Dans le but de ne pas divulguer toute la vérité. Grâce à ses sources obtenues dans la journée, Simon me rapporta que ses relations dans la police locale ignoraient ce que le lieutenant nous avait appris. Pourquoi chercher à dissimuler aussi en interne ce qu’on cherchait à cacher aux lecteurs de la Voix du Nord ?

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