
Le cas Kleiner
Chapitre 3
Après un nouveau silence qui venait de ponctuer notre dernière conversation, on remarqua Simon et moi qu’autour de nous il n’y avait plus personne. Plus de clients, plus de serveurs. Dans l’enceinte suspendue derrière une tenture murale, la musique également s’était tue. Sur la table voisine, Simon s’empara d’un cendrier et de son autre main sortit de la poche de son blouson un paquet de cigarettes. La suite de notre échange porta sur le double accident survenu peut-être au même endroit et peut-être au même moment aussi. Comment se faisait-il qu’un des deux cadavres ait pu échapper à la vue de tout le monde, y compris à celle de Simon ?
Dans ma cuisine, rien n’a bougé depuis mon retour. Le mazagran de ce matin, le pot de confiture décoiffé et son couvercle sur une chaise, la radio qui chantait un air d’autrefois et ma robe de chambre marengo qui trônait par terre. Un spectacle que je fis disparaître en un tournemain. Si ma santé physique déclinait en même temps que l’état de ma mémoire, il fallait que je songe urgemment à consulter un spécialiste. Et un pour mes coudes aussi.
Le mercredi je n’ai que deux heures de cours, en H3 et H4. Après mon réveil, je bondis de chez moi pour descendre les escaliers et retourner aussitôt à mon point de départ, le journal à la main. Une fois mon café servi, je parcourus l’article de Simon qui figurait dans les actualités locales. D’une taille d’un quart de page il n’était accompagné d’aucune photo. Et la une n’y faisait même pas mention. À la fin de son commentaire, le journaliste s’autorisait à relever une audacieuse concomitance à un jour d’intervalle entre les deux accidents. Et puis c’était tout. Sur mon téléphone je lus les dernières infos sur le site. Rien de neuf. Sinon que la police municipale allait bénéficier de l’assistance d’une équipe de Lille « pour faire la lumière sur l’ensemble de l’affaire. » Deux chutes dans le vide, deux coups de folie, deux actions frénétiques. Les deux infirmières avaient forcément été prises à la gorge avant de sauter. Avant d’être aspirées vers une trajectoire identique.
Après mes cours du matin je voulais en avoir le cœur net. Au bureau de la vie scolaire, Patricia m’accueillit de bonne humeur. J’en profitai pour lui demander une petite faveur. Sur son écran, le résultat immédiat fut sans surprise : le lycée n’avait jamais enregistré d’élève au nom de Willmots. En empruntant la porte de derrière pour sortir du lycée, je me dis que la fille du lieutenant pouvait porter le nom de sa mère en toute légalité.
Pour me rendre à mon travail, il y a sur mon itinéraire le parc de la Tour des Dames. Que je traverse deux fois par jour. D’une surface de trois hectares, ce jardin situé au cœur de la ville ressemble à n’importe quel jardin. Sa singularité, c’est l’existence des restes d’une fortification datant du quinzième siècle. Érigée au moyen-âge, cette tour symbolise encore la résistance à l’État français, à une époque où Douai s’affirmait fièrement comme un territoire étranger. Et puis un siècle et demi plus tard, la ville avait cédé. Quand la Reine et son époux Louis XIV franchirent la Porte d’Arras, à quelques centaines de mètres plus loin.
Le plan d’eau dont on avait fini de bétonner les berges sans les consulter faisait ce matin la joie des pêcheurs. J’avais appris qu’un récent arrêté préfectoral leur interdisait d’utiliser plus d’une canne par personne. Si j’y ai laissé peu de souvenirs, ce parc j’aimais bien le traverser. Il m’éloignait toujours de mes pensées. De mes contrariétés. Je regardais les pêcheurs, une carpe qui mordait à l’hameçon, la flore défeuillée en novembre, et puis des chiens en laisse autorisés comme moi à flâner en silence.
J’entame ma quatrième rentrée au Lycée André-Obey, célébrité locale qui présida en 1940 le syndicat clandestin des auteurs et compositeurs artistiques. Ma vie ne me déplaît pas, mon quotidien me va. Bien qu’il ne soit partagé par personne d’autre que moi. Sans conjointe, sans enfant, sans animal domestique. En dehors de mes occupations professionnelles, je fréquente peu de gens avec qui il m’arrive de sortir pour aller au restaurant ou au cinéma. Je meuble ma solitude sans effort, avec un livre, de la musique et je me suis mis à reproduire – le plus souvent pour moi tout seul – des recettes de plats que j’ai apprises sur Internet. Enfin, à raison de deux à trois fois par semaine, je suis réveillé par la sonnerie de mon téléphone pour m’acquitter d’un travail non rétribué pour le compte de la Voix du Nord.
Une semaine s’est écoulée. J’ai passé le week-end à peaufiner mes préparations et à repenser la progression de deux séquences qui méritaient un rafraîchissement nécessaire par rapport à l’année dernière. Je venais de poster un papier pour Simon qu’il m’avait réclamé. Aucun lien avec « l’ensemble de l’affaire ». Si le Journal donnait l’impression que les enquêteurs progressaient dans leurs recherches, les deux accidents mortels restaient toujours aussi mystérieux.
J’avais fini par accepter l’invitation de la galeriste au bout de la rue. En entrant, je reconnus un morceau de Terry Riley extrait d’un CD que j’avais chez moi. La musique répétitive qui sortait des enceintes d’excellente qualité s’adaptait parfaitement au lieu. Et les œuvres – essentiellement des sculptures – étaient mises en valeur grâce aux effets d’un éclairage artificiel sophistiqué. Il s’agissait du vernissage d’un artiste parisien. Il y avait un peu de monde, de tous les âges. Devant moi, un homme imitait pour son fils la position d’un petit être en argile. Une femme prenait en photo une œuvre longiligne conçue à partir d’éléments métalliques. Je m’approchai de la table pour me servir à boire quand mon regard croisa celui de Marie-Jeanne, la galeriste. On se salua en nous faisant la bise pour la première fois. Je lui dis que je venais d’arriver. On bavarda un peu, ensuite elle tint absolument à me présenter au sculpteur qu’elle chercha dans la pièce sur la pointe des pieds.
J’avais fait le tour des compositions quand je sentis mon téléphone vibrer dans la poche de ma veste. C’était Simon.
— Tu reçois du monde ?
— Non, je suis dans ma rue. Un artiste expose ses œuvres dans la galerie.
— Ça vaut le coup ?
— C’est compliqué de séduire les foules quand on fait le choix de la sculpture.
Aussitôt, j’eus la sensation qu’il n’y avait plus personne au bout de la ligne. Et puis une voix familière me corrigea.
— J’ai du neuf Joseph. Je suis fou de te dire ça au téléphone.
— Tu veux passer pour m’en parler ?
Je rentrai dans la galerie. Je ne voulais pas partir décemment sans saluer la propriétaire. Mon attention ne me réclama aucun effort. J’avais été élevé comme ça. De retour chez moi, je remis un peu d’ordre dans le séjour. Quand on sonna à l’interphone. Sur le seuil de ma porte Simon apparut. Méconnaissable, avec des vêtements défraîchis. Ses yeux semblaient meurtris par la fatigue. Il s’affala dans le canapé et accepta la bière que je lui tendis. Il avait pris deux jours de congé, m’apprit-il, il en avait profité pour voir de son côté.
— Tu as revu Willmots ?
— Joseph, ça sert à quoi d’entretenir les amitiés ?
— Le lieutenant est redevenu ton ami ?
— Un journaliste qui se veut honnête n’a pas d’amis dans le milieu. Règle d’or !
Il avait bu. La conversation n’allait pas être constructive. En raison de la mobilité de ses humeurs.
— Dis-moi, professeur, sais-tu exactement ce qu’est une déflexion ?
— Intéressant. Ça touche à l’inconscient je crois.
— Réponse insuffisante, monsieur Cardenne. Vous êtes autorisé à compléter votre réponse.
— Bon alors la déflexion je crois me rappeler que ça se rapporte à une sorte… de distraction de l’esprit de manière inconsciente. C’est ça ?
— J’ignorais tout du mot et de l’existence d’un tel état en terme médical.
— Je peux savoir qui te l’a soufflé en premier ?
— Le psychologue en charge de veiller sur la santé mentale du personnel de la clinique. Débarqué de Dunkerque. Un type sympa. Tu sais que c’est lui qui a été choisi par Libé pour expliquer le coup de folie du type qui a tué quinze personnes dans le Texas la semaine dernière !
— Merci pour l’info. Mais que vient faire la déflexion avec ton appel de tout à l’heure ?
— Le psy a été mis dans la confidence par Willmots. J’étais là. Si la police n’a pas pu apercevoir l’autre corps – à propos la deuxième victime s’appelle Esther – c’est peut-être sous l’effet d’une déflexion possible. L’attention portée sur le corps de Geneviève, la première victime, aurait détourné la concentration générale des flics sur les lieux. Et donc cette nuit-là pas d’Esther dans leur champ de vision !
— Je comprends le raisonnement du psy. Je te rappelle quand même qu’on a eu vent du second corps vingt-quatre heures plus tard. Donc pendant tout ce temps, la déflexion a opéré sur tout le monde par magie de jour comme de nuit ?
— Manifestement le corps d’Esther n’était pas aussi apparent que celui de Geneviève.
— Tu penses que c’est possible ?
— À titre perso ouais Joseph. On m’a montré l’endroit précis où on a retrouvé le deuxième corps. Contre une aile latérale du bâtiment.
— À l’abri de tout le personnel ?
— Le cadavre a été retrouvé dans l’espace qui sépare la pièce occupée par la chaufferie et la fabrique d’incinération des ordures ménagères.
— Que personne n’est allé contrôler la nuit où on a découvert le corps de Geneviève ?
— Willmots ne le sait plus avec certitude. Putain de déflexion non ?
On fuma quelques cigarettes et on finit par se mettre d’accord sur deux choses.
1/ Les deux femmes avaient peut-être chuté le même soir, le légiste attestant leur mort à quelques heures d’intervalle.
2/ Il n’était pas exclu de penser qu’Esther, la deuxième victime, ait pu tomber d’un autre endroit, avant qu’on ne la retrouve là où elle gisait un jour après.
Sur le palier, au moment de nous séparer, me revint une question qui me trottinait dans la tête.
— Tu savais que la fille de Willmots avait été mon élève ?
— Bien sûr, mon ami. Je l’ai même rencontrée plusieurs fois. Ses parents ne vivent plus ensemble.
— Ravi de l’apprendre. Tu te souviens de son nom ?
— À tes ordres professeur ! Isabel. Isabel Wagner.
C’était lors de ma première année au Lycée Obey. Dans la classe, je me souvins d’elle. Isabel devait avoir vingt et un ans maintenant. Je me demandais quel âge pouvait avoir son père à sa naissance : dix-huit, dix-neuf, pas plus. Là-dessus il n’y avait aucun doute.
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