
Le Caméléon parmi les naïfs
Chapitre 2
Chapitre 1
Le chemin auparavant plutôt large et dégagé rétrécissait ses bords. Je n’avais plus affaire à la marche détendue que j’avais coutume de pratiquer, mais à une autre, aguerrie, qui me permettrait d’éviter au mieux les nombreux obstacles se dessinant parmi les objets de mon paysage. Alors je mis mon esprit en alerte, prête à faire face aux dangers, à continuer ma route sans encombre.
Seulement, à mesure que j’évitais les branches, une sensation de fourmillement apparut le long de mon corps, comme si ce fût une colonie d’insectes prenant pour habitat fixe mes membres. Il s’agissait dès lors, du début d’une série croissante de manifestations lugubres et éprouvantes, puisque peu de temps après, un deuxième incident eut lieu : ma peau perdait de son duvet naturel et était remplacée par une couverture dure, rugueuse et inégalement bossue.
Je semblais être à l’aube d’un changement profond de ma condition, une transformation de l’être que j’étais, tandis que les ombres presque noires m’encerclaient davantage. L’adolescence en était plausiblement la coupable. Les mots manquaient, ainsi que le souffle qui se perdait petit à petit parmi un panel d’odeurs nouvelles qui se mélangeaient à la pureté de la brise extérieure. Mon corps réclamait des soins, je devais m’asseoir, arrêter la randonnée, mais l’engourdissement rageant empêchait toute action rapide et efficace. S’installait alors dans mon esprit cette émotion, que l’on ne pouvait nommer sans en ressentir les souvenirs de ses effets particulièrement marquants, qui vaguait autour de nous à l’affût de la moindre occasion pour s’immiscer dans nos pores et gâcher le peu de lucidité qu’il pouvait nous rester. Il s’agissait de cette angoisse pesante qui prenait ma gorge en otage tandis que les parfums alentour m’asphyxiaient à mesure que je les sentais prendre le dessus sur la part d’oxygène présente dans l’air. Il s’agissait de cette terrible peur, qui paralysait – ou c’étaient les fourmillements – mon corps et mon esprit. La boule au ventre roulait, semblant percer ma peau tant son impact était démesuré ; la sensation était telle que je pouvais sentir des mains agripper des bouts de mes organes vitaux pour les sortir de mon corps. Je tournai la tête rapidement pour trouver de l’aide, avant qu’elle ne tourne par elle-même. Près de moi apparaissaient des êtres dont j’appelais le nom et le secours. Ceux-ci se retournèrent sans me regarder, trouvant sur leur route des objets contondants qu’ils me lançaient sans hésitation. Je me mis à courir comme je pus, mes « à l’aide »se perdant dans l’immensité de cet espace sombre.
Pourtant, au loin, j’aperçus une bâtisse abritant l’ordre public. Je plissai les yeux pour être sûre de ne pas subir un mirage nocturne. Un soulagement s’empara de mon corps lorsque je compris que ce n’était pas le cas. Il ne me fallait que quelques pas pour atteindre le refuge. En même temps que j’avançais, mon angoisse diminuait et alors même que je pensais être libérée de ces douleurs au ventre, j’endurai des élancements à de nombreux points précis, comme s’il eût été rempli d’objets toxiques.
Lorsque j’ouvris la porte du bâtiment, deux policiers me faisaient face. Je me précipitai vers le premier, tentant d’expliquer au mieux la situation. Il hochait la tête, l’air semi-compréhensif.
— J’entends votre problème, mais calmez-vous Mademoiselle. Voulez-vous que j’appelle le SAMU ? Qui étaient ces personnes qui vous voulaient du mal ? Pouvez-vous me les décrire ?
L’autre homme « bleu » se retourna, semblant tout à coup plus intéressé par la présente discussion. Mes membres tremblaient désormais, je ne savais dire si j’avais froid ou chaud tant les deux ressentis alternaient. Ma perception des choses devait être fortement altérée, me faisant presque perdre la raison. Je suffoquais, mais ayant pris de façon inconsciente l’habitude, je ne remarquais même plus à quel point il m’était difficile de reprendre mon souffle. Lorsqu’enfin, je recouvrai mes esprits, m’apprêtant à répondre au policier, le deuxième homme sortit son arme de service et la pointa dans ma direction.
— Si personne ne veut te sauver Gaïa, pourquoi le ferions-nous ?
Il avait prononcé ces mots avec tant de désinvolture que mon effroi refit surface instantanément. Par ailleurs, je ne lisais dans le regard de mon ancien sauveur, plus que de la pitié et de la désolation. Pire, ses yeux m’accompagnaient déjà à la porte. Chaque pas devenait un supplice. Une fois hors de ce lieu sinistre et menaçant, une grande lumière perça tout à coup ma rétine, m’aveuglant et me faisant perdre l’équilibre.
Je décelais dans mon mal-être encore la force de me remettre sur mes jambes et de parcourir quelques mètres. Néanmoins, plus je me mouvais, plus mon état se détériorait. Des formes, des objets, ou peut-être même des insectes, dessinaient des cercles autour de mon corps dans une épaisse brume, perturbant ma marche, sans que je puisse les chasser. Si les grelottements secouaient mon être quelques minutes plus tôt, des brûlures surgissaient dorénavant sur mon bras gauche et ma jambe droite. Dans un dernier élan, par désespoir, ma bouche expulsa une plainte, tandis que mon corps se dirigea vers le sol.
J’avais soif.
Un faisceau de lumière paraissait me maintenir au centre de l’attention de centaines d’hommes qui se regroupaient petit à petit autour de ce que j’étais devenue. Des larmes dégringolaient de mes joues. Qu’elle était douce la terre battue face à l’acidité de mes pleurs, que j’aurais voulu l’utiliser comme pommade ! Qu’ils étaient lisses les cailloux face à la rugosité de ma peau cabossée. J’aurais voulu la polir. Lorsque mes yeux se fermèrent, mes oreilles s’ouvrirent et j’entendis au loin un écho sourd de cris coordonnés plus ou moins aigus. Une femme s’avança vers ma tête, probablement donnerait-elle le coup de grâce.
Quand je me réveillai, l’herbe autour de moi était verte. Peut-être était-ce celle-ci qui avait aspiré toutes mes douleurs. Ma main massa mon crâne. Je parvenais difficilement à discerner si je goûtais à la réalité ou si je demeurais encore plongée dans ce rêve déroutant. Cependant, je voyais devant moi défiler les mêmes centaines d’hommes tenant des banderoles et criant dans ces outils que l’on utilisait pour se faire entendre. Une adolescente de mon âge aux cheveux courts se trouvait face à moi, une pancarte à la main, l’air déterminée.
— Alors, toi non plus, tu ne veux pas sauver Gaïa ?
Tandis que des paroles nouvelles abritaient mon corps, le monde continuait de vivre. Qu’avais-je créé cette fois ? L’herbe verte assurait de belles perspectives, sous les applaudissements de ceux qui s’insurgeaient contre ce monde perfectible. Ce que je connaissais, faute d’y avoir goûté la fragilité. Le caméléon ne vivait qu’à travers les murs, ces mêmes empilements de béton qui emmagasinaient tant d’informations pouvant détruire non des situations heureuses, mais plutôt le meilleur des cœurs. L’organe qui répandait la vie, souffrant d’une agilité trop évidente. Nous n’étions pas tous le cœur, même si eux aussi déraillaient. Les trains ne menant pas nécessairement au futur que nous attendions et ce monde que j’aimais le moins le savait par histoire. Il n’était pas toujours à l’heure, voilà pourquoi aucun précepte ne devait nous tenir en confiance. Puis, dans un mouvement de faiblesse soudaine, nous pouvions courir après sans jamais pouvoir le rattraper, car les trains ne ramenaient que les heureux. Mais quels heureux ? Je ne pouvais aucunement apprécier le monde perfectible des heureux. Les autres se tapissaient entre les dimensions, condamnés à voyager jusqu’à trouver leur but. « Pouvoir sauver nos martyrs » était le mot de ces révolutionnaires sur pieds. Leurs poings dégoulinant d’une espèce de substance verte si épaisse que je n’étais pas assez imposante pour la mesurer. S’enfouissant sous ces épais liquides, des milliers d’yeux se tournèrent vers moi. Pourtant, les corps de ce type n’attiraient que les insensibles. Et de ces yeux pleuraient désormais de jolies mélodies que l’on pouvait toucher tant elles étaient palpables. Je plongeai sous cette lumière froide d’espoir chantant et chantant, pourvoyant mes rêves devenus choix. Gagnait une pousse ou deux si je ne faisais qu’écouter des airs silencieux. C’était la clef de leur succès, les écouter et leur donner l’attention que ce monde naturel vivant méritait. Alors que les cris d’agonies auparavant mélodieux me quittaient, je ne cessais d’interroger mon esprit sur la raison de ma présence soudaine en ce lieu. Un parc et bien quoi ?
— Ou peut-être, juste peut-être…
Je n’en voulais pas, mais à mesure que mon souffle s’accélérait, elle grandissait en moi.
— Tu me connais déjà, n’est-ce pas ? Celui qui s’insère dans tes pores à chaque moment de doutes. Lorsque, éprise, tu pris cent fois de trop une réalité qui ne viendra te sauver. Quelle est ton excuse ? Tu es celle que tu as bien voulu te faire. Et toutes les scènes possibles et imaginables ne te feront jamais réaliser que le problème te ronge. Il a grandi en toi à peine étais-tu sortie de ceux qui t’ont créée. Lorsque tu en avais 10, il avançait deux fois plus vite que toi, étant déjà respecté par ton entourage. Peut-être que tu es juste ce que tu détesterais que l’autre soit : naïve et perdue. Sous des airs prétentieux, les chanceux ne réalisent leur chance qu’au cachot de leur propre vantardise. Icare volait trop près du soleil, mais toi, tu brûles déjà sans le savoir. Ignorante de n’être pas plus intéressante que tes observations. Mais tu oublies qu’une âme entre deux mondes ne survit que par désespoir. Pouvoir dépasser cette limite fait de toi ce que tu n’es pas. Tout le monde regarderait, réaliserait que tu n’es pas plus que la petite fille apeurée que tu aimais exposer aux yeux des épuisés. Tandis que le problème gagnait en âge et en maturité, tu restais mauvaise et moindre. Aujourd’hui, toi et lui vous confondez, nous nous confondons. Ta vie n’est qu’une méprise ici. Tu es impertinente de vie et tu gâches la simplicité des choses. Je te condamne à l’exil, petit être, à la chaleur ardente et au doute incessant. Je te condamne à perdre tes couleurs et à vivre de ton infâme sottise et naïveté. Car étant le P, je ne peux que te donner la place que tu mérites réellement.
Et c’était le nouveau déclenchement de ma propre perte tandis que son rire résonnait déjà dans les tréfonds de mon sommeil perdu. Le P était là. Et à mesure que l’aiguille avançait, mon temps reculait, car chaque minute était devenue perte. Ce fut ce chaos que retrouvait mon être au milieu de ces nouveaux protagonistes. Je n’avais qu’à choisir parmi ce panel de magie. Cependant, je savais déjà pertinemment que ma survie ne résidait dans aucune de ces ancres. Révolte et détermination devenaient indispensables pour mener une vie libérée. Car tel était le but, n’est-ce pas ? Le but de tout ceci, de cette grande mascarade. Mais la malédiction s’abattit, et de tout ce que je voyais, le monde s’effaça. Il s’effaça quant à sa subsistance : les routes, les manifestants, les objets de conscience et les yeux qui me regardaient. Puis il s’effaça quant à sa connaissance : il ne restait rien de ce monde et de la vie que j’avais pu consommer là-bas ; il semblait n’être qu’un rêve lointain que je ne pouvais qu’admirer avant que son souvenir ne s’essouffle doucement au petit matin. La chaleur humaine avait laissé place à la grande chaleur du désert de sable. Et ma conscience perdit son identité. Étourdie de me trouver en ce lieu si aride, je pensais pourtant y avoir rencontré tous mes âges. Je devais alors connaître l’autre monde, le rejoindre, car ce but hantait désormais mon esprit. Les heureux y vivaient, je n’étais pas heureuse.
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