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Couverture du roman Le Caméléon parmi les naïfs

Le Caméléon parmi les naïfs

Est-il possible de saisir la félicité avant qu'elle ne s'échappe ? Telle une luciole, le bonheur s'élève et s'éteint face au soleil. Dans un désert intérieur, l'héroïne affronte ses propres désirs et lutte contre des obstacles obscurs. Tandis que d'autres savourent la vie, elle reste prisonnière de ses créations, rêvant d'un avenir meilleur. Clara Bottero dépeint ici une quête difficile vers la justesse, cherchant à transformer son existence en un futur radieux.
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Chapitre 3

Même si les minutes devenaient perte, le temps avait passé. J’avais acquis une familiarité singulière avec ces petits grains que je devais prendre pour l’or du monde. Mais le ressentiment rongeait mes os. Il fallait croire que mon être voulait connaître autre chose que l’aridité. Mon paysage n’avait jamais changé, et pourtant mon âme crevait d’envie de prendre de la hauteur.

Prendre les armes fut une décision trop hâtive, mais le Caméléon ne le savait pas. Regardant mon propre corps se diriger vers les arnaques des hommes qui demeuraient au loin tels des objets salutaires que se devait d’attraper le banni du monde. Deux ou trois fois plus grandes qu’elle, elle n’avait aucune chance, la petite fille.

Alors ils eurent le réflexe d’éliminer ce danger telle une bestiole encombrante. Collants, mes pas ne se turent pour si peu, et sentant mon âme tremblante, je pris mon épée et tranchai la fine peau de mon corps afin d’en retirer la peureuse. Ils sifflaient au loin, ceux qui osaient détruire les hommes. Leurs écailles et poils laissaient apparaître des couleurs que l’on n’aurait jamais permis d’exister dans ce qui pouvait être appelé le monde réel. Mais la réalité, étant trop altérée par ces belles histoires racontées, ne pouvait encore résider dans nos esprits déjà trop habités par des illusions exténuées d’être ce qu’il ne fallait montrer. Alors que je demeurais légère de raison, mes voisins terrifiants, terriblement ennuyés de ma démonstration puérile, commencèrent à s’en aller. Et ce fut ainsi que mes futurs compagnons désertèrent le champ de bataille. Ce n’était pas aujourd’hui que mon âme perdrait le chemin qui ne voulait toujours pas se tracer.

Quelque temps auparavant, Hermès aurait fait face, foudroyant du regard cette facilité que j’avais à fournir et à franchir moi-même les limites imposées aux autres naïfs. Crachant sur tant de haine qui lui demeurait incomprise, criant que ma perte était proche si je ne décidais pas la justice souple. À la croisée des chemins entre soumission et décision. Et le héron passant par-là aurait acquiescé une telle philosophie de vie. Mais l’espace demeurait vide et de mes pieds se traçait un sentier que seule la personne que j’étais pouvait créer. Un bout de bois creusait alors le sable dont tous les grains se détachaient les uns des autres sous la pression d’un géant venant perturber leur tranquillité. « Au secours », ils criaient, mais c’était moi et je ne pouvais m’arrêter à tous les désespoirs malheureusement. Alors l’illusion de mon manque d’altruisme passé, je pris la marche pour acquise, pensant soulager mes envies de voyages. Les rails se dessinaient déjà au loin, longeant les désirs des plus honnêtes personnages. Les trains n’amenaient que les heureux, ce qui était connu de ma personne. Ma marche s’accéléra, mon souffle haletant, fournissant l’oxygène, manquait de se perdre et la peur de ne réussir ce que j’avais toujours échoué grandissait. La grande héroïne débarquait et l’image de la puissante personne portée par ses prouesses paraissait probable dans les promesses que je m’étais faites. Le Caméléon muterait devenant dragon et terrassant ceux qui couraient à ma perte. Il était à quai. Encore vide et mon esprit supposait qu’il attendrait les voyageurs puis partirait dans quelques minutes. J’étais l’un d’eux. Un de ces candidats au bonheur, comme si j’avais gagné un jeu télévisé ou comme si j’atteignais la majorité nécessaire pour être heureuse. De ma main, je pouvais toucher la porte de mon sauveur, de l’être qui me souriait déjà. J’étais plaisante, nous ne pouvions que m’aimer. Cependant, d’un trait de caractère fort, le P tira mon poignet de sorte que mes doigts ne pouvaient même plus effleurer le Graal. Souriant avec sa gueule d’ange, il jouissait du plaisir de pouvoir empêcher la satisfaction ultime. Et tandis que sa force grandissait à mesure que je me débattais, les débris d’échos renvoyaient la scène aux souvenirs que je n’avais jamais vécus. D’un autre que moi passant par cette porte magique. Vêtu de bleu, c’était le grand soir ou le grand moment, fut-il un temps d’été ou de printemps. Les détails futiles n’apparaissaient qu’aux protagonistes de l’histoire. Porté par sa véhémence, il passait les portes du royaume avec tant de grâce que sa propre puissance en aurait été jalouse. Mais le P ne lâchait rien. Un halo de lumière entourait son être comme s’il fut l’élu de ces mêmes élus déjà bien chanceux d’avoir pu entrer sans tickets. Mon corps déambulait, tiraillé entre sa force et mon espoir. Son or s’intensifiait, animé par son sort et son ivoire. Nous fûmes mélangés alors que son succès ne pouvait se taire. Ma défaite, elle, hurlait.

Le train démarra et partit tôt. Bien trop tôt pour les affamés comme moi. La cause des malheurs, se trouvant à ma droite, souriait aussitôt. Une course désespérée tentait de rejoindre un royaume qui possédait trop de rois.

Et ce fut ainsi que mon esprit ébranlé prit congé et trouva autour de lui un autre inassouvi qui déambulait dans les couloirs des mal-aimés. En effet, parmi une foule d’hommes et de femmes aux couleurs tombantes, j’avais repéré celui-ci. Il était grand de son âme et petit de sa condition, comme nous tous dans ce néant beige. Les yeux au ciel, il implorait une autorité. Une de celles qui placent en l’homme une facilité de vivre pour peur qu’il oublie comment on y parvient. Mais l’homme, triste de ne pas voir l’horizon des possibles, et de ne suivre aucun commandement précis, sentit qu’il ne connaissait plus sa volonté. Face à cette vérité glaciale. Il était désemparé, désarmé, condamné, enterré. Le train demeurait encore un espoir qui s’effondrait sous ses yeux. C’en était fini pour lui. Il commença alors à reculer, physiquement parlant, refusant de se plier à la marche universelle : un pas devant l’autre, menant vers un futur obligatoire. Il aimait à penser, n’étant pas pour autant un adepte de la magie, que par un quelconque pouvoir le temps finirait lui-même par suivre son sens de marche. S’élevant ainsi à un rang d’être supérieur, il suggérait que par son action, le 21 mars suivrait le 22. Chaque moment de la veille s’effaçait à mesure que les secondes s’annulaient. Laissant un vide béant prendre place au creux de ce qu’était auparavant sa vie. Il en était pourtant fier et heureux. Qui n’avait jamais souhaité tout recommencer à zéro ? Sa vie pouvait être refaçonnée à l’image d’une vie dite parfaite, constituée de rêves éveillés et de réussites incroyables. Le processus fonctionnait à tel point que, regardant ses mains, l’homme pu distinguer des rajeunissements distincts de la peau, pu voir disparaître sous ses yeux toutes ses taches brunâtres qui s’étaient pourtant nichées partout sur ses bras jusqu’au 22. Chaque rosée matinale lui faisait l’effet d’un soulagement, le soulagement tant attendu. Les souvenirs les plus douloureux, il ne les revivait plus que par le désir du changement. Les mains sur les yeux chantant la belle mélodie du déni : « Tout était enfin fini, la vie deviendrait si belle à présent ». Vivant dans une ignorance extrême des choses réelles, devenant convaincu que

Les dernières années de sa vie, les plus douces et les plus belles années de sa vie, flottaient dans l’air que respirait cet enfant inconscient des choses l’entourant. Qui dans les bras d’une mère aimante avait alors oublié de reculer, ou même oublié comment marchait-on. Sans aucun projet, aucun souvenir de ce futur révolu. L’homme, ou le bébé qui, fermant les yeux, avait atteint l’apaisement final, le dernier souffle de la vie dans ce souvenir qu’il avait choisi instinctivement afin de se laisser aller à ce relâchement du corps et de l’esprit. Il s’endormait. Et ainsi, cinquante ans plus tard, dirons-nous, ou bien seulement le 24 mars, le nom de l’homme lambda pouvait être apposé ici. Parmi une multitude de noms. À cet endroit même où, agenouillée, la mère aimante déposait alors la dernière rose, éprouvant, les yeux fermés, le premier souvenir, qui avait pourtant été son dernier. L’homme lambda qui regardait cette scène sans pouvoir agir n’avait pas prévu de reculer aussi loin, dans son avenir

Ayant assisté à cette décadence du corps, j’eus peine à voir qu’aucune sépulture ne s’efforcerait de tenir dans un sol si mouvant. Nous étions dans le désert et malgré les efforts de la femme, aucun lambda n’avait de valeur ici ou ailleurs. Ceux qui mourraient dans ce désert étaient en nombre incalculable. J’avais alors prié pour que l’exemple ne puisse altérer les désirs de mon destin. Car à la mort, j’attachais une pancarte négative. Ô mon bonheur, lui qui devait subsister sans frein. Je ne pouvais faire partie de ces âmes en peine sans connaître les journées les plus vives. Ces trajets seraient miens, mon futur serait, de manière évidente, parfait. Et l’eau coulerait sur mes pores, si bien que je ne pourrais m’empêcher de goûter sa fraîcheur. Ni le P ni les autres n’auront la chance de connaître ce qu’étaient la vie et ses vérités. Seule à nouveau et affranchie de leurs emprises, je ne connaîtrais plus la peur.

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