
L'artiste emprisonné
Chapitre 2
Le bleu, le rouge et l'or enveloppaient les pendants des luminaires et renvoyaient avant tout à la palette de couleur utilisée dans les premiers temps de l'art médiéval chrétien. Revêtir les représentations paysagères de ces couleurs imprégnait les œuvres de mysticisme et se conformait à la vision idéalisée du jeune peintre, à son intention créatrice.
Ode au renouveau, aux bourgeons éclos et au retour des oiseaux, le premier panneau rendait grâce au réveil de la nature resplendissante et majestueuse. Images du réel, les arbres fruitiers, l'herbe verdoyante courbée par le vent, les geais et les rossignols semblaient à jamais capturés par le peintre. Une tâche noire, à peine visible, située à l'extrémité d'une branche d'olivier représentait une corneille impitoyable sur le point de s'envoler pour échapper à l'amour désespéré d'un mâle dont le bec dirigé vers le sol indiquait la menace de sa chute mortelle. Sur la branche d'un peuplier, on apercevait un rossignol le bec déployé chantant merveilleusement les chants de l'amour dont lui seul connaissait les secrets. Sur le fond bleu, un groupement d'oiseaux volait vers l'Est et faisait irruption dans le deuxième panneau.
Le deuxième panneau représentait les champs lointains, qui selon l'inclinaison du cristal rouge, imprimaient la délimitation entre l'ensemble des jardins de l'hôtel et les parcelles pastorales. L'or des champs resplendissait sous les rayons du soleil couchant et les épis les blés en mouvement. Les rayons du soleil couchant teintaient l'extrémité des blés dorés de la couleur du feu. A droite du panneau, l'or s'estompait, apparaissait par touche : les nuances de rouge diluées et parsemées se retrouvaient plus prononcées et vives dans le dernier
panneau.
Visible à travers les baies de la salle rouge et le cristal bleu, la grande bâtisse de briques rouges occupait les deux tiers de la diagonale traversant la troisième toile. Lance aux flèches d'or, le fer forgé de la clôture laissait entrevoir une jeune fille à la chevelure blonde. Sa silhouette frêle contrastait avec l'imposante structure. La nature s'éveillait à peine, enveloppée de la rosée matinale, arrachée du sommeil par les airs de flûtes que jouait la jeune fille à la tunique blanche. Création fantasmée du peintre, il créa une femme aux traits parfait tel Pygmalion sculptant Galatée.
Recouvert d'un drap blanc, chaque panneau se dissimulait aux regards indiscrets. Gabin tenait à préserver sa source de bonheur, son refuge fantasmé à jamais figé à jamais par son génie créateur et la pratique régulière de son art. Retranscrire fidèlement et donner à voir les images mentales, les impressions perçues à travers ses yeux, résultent d'un long apprentissage qui s'acquiert auprès des maîtres et par l'observation aiguë de l'environnement proche.
La chambre d'hôtel occupée par Gabin, exiguë mais à la taille suffisante pour un homme seul, constituait son atelier. L'espace de vie devenait le garde-toile de ses œuvres. Située à l'étage plus bas, la pièce rouge avait été choisie pour l'espace de création. Le jour tumultueux, les galants curieux prolongeaient leur conversation au sujet du mystère des toiles voilées par le drap blanc, apparentes
depuis les jardins et la fenêtre translucide de la chambre. La nuit endormie permettait aux toiles de sentir la caresse de l'air frais les éveiller, et ce dans le plus grand secret sous la protection du créateur et de la nuit.
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