
L'artiste emprisonné
Chapitre 3
Les rayons traversants, intenses et livides pénétrèrent en premier le voile de la paupière fermée du peintre endormi. Sous ses yeux éveillés, une main invisible découvrait les toiles du drap blanc, les dévoilait à la nuit silencieuse. Les chefs d'œuvre resplendissaient sous l'éclat de la lumière lunaire. L'éclairage naturel sublimait mystérieusement les contours de la corbeille noire, de la jeune fille et de la bâtisse rouge. Les muses visitaient la nature endormie et attendaient que sonne l'heure bleue pour éveiller les toiles. Enveloppées et protégées par le silence de l'heure bleue, les toiles valsaient devant les yeux de l'artiste créateur, telles les feuilles et les plumes tournoyant au dessus des corps de la salle rouge.
Les trois panneaux semblaient se mouvoir comme un aigle aux ailes déployées ; Gabin n'en croyait pas ses yeux et s'émerveillait de cette irruption du surnaturel au sein de son œuvre il était le connaisseur, le possesseur et le veilleur. Pur produit de son imagination ou réalité immatérielle, l'exoplasme l'observait dans l'embrasure de la porte sculptée reprenant les symboles du Paradis et de l'Enfer, frontière entre le bien et le mal.
Les trois panneaux cessèrent leur déplacement. L'apparition de la vie s'emparait d'eux : les oiseaux migrateurs volaient en direction du troisième panneau, le jeune femme ouvrait le lourd portail en fer forgé et le lustre de la grande salle revêtait peu à peu ses bougies allumées. L'endormissement des êtres réels contrastait avec l'apparition d'une vie aux frontières de l'irréel, attirante et intrigante. Par des paroles sourdes, l'éclatante jeune femme invita l'observateur à la rejoindre dans le jardin clos et à pénétrer au sein de l'imposante bâtisse. Le cadre franchi, le corps du jeune homme se dématérialisa : l'esprit quitta le corps. Propice aux divagations de l'esprit, à son étourdissement nébuleux, le pavot noir transformé en opium, provoquait sans doute l'hallucination dont Gabin était en proie.
Néanmoins, indépendamment de sa volonté, attiré et emporté par une force centrifuge d'une intensité extrême, le créateur pénétra dans le troisième panneau, sans la moindre idée de ce qu'il l'attendait. Il se trouvait face au portail où l'attendait la belle Eugénie. Le corps de Gabin reprenait peu à peu sa forme originelle. Ses yeux s'exorbitèrent pour contempler les splendeurs de ce monde, ses narines se dilatèrent pour y faire pénétrer toutes les odeurs de son incroyable séjour, sa bouche se mura dans un profond silence d'émerveillement. Ce fut ensuite au tour de ses mains, de ses bras, de son torse, de ses jambes et de ses pieds de se dessiner. Depuis l'extérieur de la toile, il semblait que la silhouette de l'homme se dessinait partie par partie pour ensuite s'animer dans ce monde impénétrable des autres hommes.
Aussi fraîche que la fleur recouverte par la rosée, la jeune fille attendait l'invité dans une tunique antique épousant la forme d'une épaule, de ses hanches développées et de ses belles jambes. L'invité délaissait ses habits de galant homme au profit d'une toge bleue. l'enchanteresse des lieux le mena à l'intérieur de la bâtisse par la traversée d'un réseau de galeries souterraines ; il la suivait aveuglément. Délassé sur un matelas soyeux, le maître de maison commanda au jeune garçon de s'approcher sous le lustre similaire à celui présent dans la salle rouge. Le lustre diffusait et répandait ses couleurs dans l'eau claire du bain central. Entourées d'esclaves sublimes assises sur les coussins de soie, les femmes dénudées s'y baignaient ou s'y délassaient.
L'oisiveté régnait en mettre sur le domaine, Gabin n'y résista pas. Les premiers jours, les plaisirs du bain, du délassement et de la chair occultaient et réprouvaient son génie créateur. Son esprit s'embourbait, se complaisait et s'oubliait dans ces plaisirs stériles. En proie aux langueurs de l'esprit, Gabin expérimentait un état inconnu et l'on peinait à reconnaître en lui le concepteur du triptyque. La léthargie corporelle et cognitive des gens de ce monde s'emparait de lui, l'abattait. Les rares moments de pleine conscience, durant lesquels il désirait ardemment retrouver son état initial, sa créativité et par dessus tout quitter cette inactivité qui consumait son talent, provoquaient momentanément l'affaissement de son corps et le délitement de son esprit.
L'hospitalité abusive exercée par le maître des lieux, le maître de cet univers parallèle, emprisonnait Gabin dans cette pièce rouge aux mille plaisirs, dans son corps et restreignait ses déplacements à l'espace des trois toiles. Une alliée se trouvait néanmoins à ses côtés : l'abstraction de la belle jeune fille veillait à la non extinction du feu sacré de la connaissance des arts et des sciences, enfoui dans le cerveau du jeune garçon. Témoin de sa décrépitude, elle l'aiderait à s'enfuir hors de cette prison dorée, à regagner la réalité des hommes.
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