
L'Amant dans le Frigo
Chapitre 2
Je n'aurais jamais dû ouvrir ce congélateur.
Ou peut-être que si. C'était peut-être le destin.
Ce soir-là, tout était normal. Chloé, ma femme depuis cinq ans, était en retard, coincée dans une réunion. J'avais faim, alors j'ai décidé de me faire cuire un steak. J'ai ouvert le congélateur pour prendre quelques glaçons pour mon verre d'eau.
C'est là que je l'ai vue.
Une petite boîte blanche, cachée tout au fond, derrière un sachet de petits pois surgelés que nous n'avions pas touché depuis des mois. Ce n'était pas une boîte de glace, ni rien de ce que je connaissais. Par pure curiosité, je l'ai prise. Elle était légère, glacée au toucher.
Il n'y avait rien d'écrit dessus. J'ai soulevé le couvercle.
À l'intérieur, sur un lit de coton, il y avait un petit flacon, comme ceux qu'on voit dans les laboratoires. Un liquide transparent y flottait, et au milieu, un point minuscule, à peine visible. Une étiquette était collée sur le flacon. J'ai dû plisser les yeux pour lire.
Il y avait un nom : "Chloé Leclerc". Et juste en dessous, un autre nom : "Marc Dupont". Suivi d'une série de chiffres et de la mention "Embryon - J5".
Mon cerveau a mis quelques secondes à traiter l'information. Marc Dupont. Ce nom a résonné dans ma tête. Marc, son ancien professeur de danse. Celui qu'elle prétendait détester. Celui dont elle se plaignait constamment, disant qu'il était arrogant, trop tactile, un "vieux beau" qui se croyait tout permis.
Et puis, le mot "embryon".
Le sol s'est dérobé sous mes pieds. J'ai refermé la boîte, mes mains tremblaient. Je l'ai secouée doucement, comme pour m'assurer que c'était réel. Le flacon a cliqueté contre le plastique.
À ce moment précis, la porte d'entrée s'est ouverte.
"Chéri, je suis rentrée ! Désolée pour le retard, cette réunion était interminable."
La voix de Chloé, habituellement si douce et réconfortante, m'a glacé le sang. Je suis resté figé dans la cuisine, la boîte à la main.
Elle est entrée, a posé son sac sur la chaise. Elle a souri, puis son regard s'est posé sur la boîte que je tenais.
Son sourire a disparu instantanément.
Son visage est devenu blême. Ses yeux se sont écarquillés, fixant l'objet dans ma main avec une terreur pure.
"Qu'est-ce que tu fais avec ça ?"
Sa voix était un murmure strident, presque méconnaissable.
Elle s'est précipitée vers moi et m'a arraché la boîte des mains, la serrant contre sa poitrine comme si c'était le trésor le plus précieux au monde. Son corps entier tremblait de rage, ou de peur, je ne savais pas dire.
"Tu n'avais pas le droit ! Tu fouilles dans mes affaires maintenant ?"
Son accusation était si violente, si soudaine, qu'elle a confirmé toutes mes craintes. Si ce n'était rien, elle aurait ri, elle se serait moquée de ma curiosité. Mais cette réaction... C'était un aveu.
J'ai essayé de garder mon calme. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, une douleur sourde et profonde commençait à s'installer. Je l'ai regardée droit dans les yeux.
"Qu'est-ce que c'est, Chloé ?"
Elle a détourné le regard, incapable de soutenir le mien.
"Ça ne te regarde pas. C'est personnel."
Elle a remis la boîte dans le congélateur, la cachant encore plus profondément cette fois, comme si cela pouvait effacer ce que j'avais vu. Puis, elle s'est retournée, essayant de composer un masque d'indignation.
"Je n'arrive pas à croire que tu aies fouillé. Après toutes ces années, tu ne me fais pas confiance ?"
La question était tellement ironique que j'ai failli éclater de rire. Un rire amer, rempli de désespoir. J'ai choisi de ne rien dire. J'ai ravalé la boule de colère qui me nouait la gorge. Ce n'était pas le moment. Pas encore. Je voulais comprendre.
"Je voulais juste des glaçons," ai-je répondu d'une voix neutre, presque morte. "Le dîner est prêt ?"
Elle a été décontenancée par mon changement de sujet. Elle s'attendait à une dispute, à des cris. Mais je lui ai offert un calme plat, terrifiant.
"Je... non, je n'ai pas faim."
Elle s'est dirigée vers la chambre sans un autre regard, me laissant seul dans la cuisine. Le silence qui a suivi était plus lourd que n'importe quelle dispute. La fissure venait de se former. Je savais, au fond de moi, que notre mariage venait de mourir, ici même, entre le frigo et la cuisinière.
Je me suis assis à la table de la cuisine, fixant le congélateur. Marc Dupont. Cet homme. Je me suis souvenu de toutes les fois où Chloé rentrait de son cours de danse. "Ce Marc est insupportable," disait-elle. "Il n'arrête pas de me faire des compliments déplacés." Parfois, elle mimait ses manières avec dégoût, et je riais avec elle, la prenant dans mes bras pour la réconforter.
Je la croyais. J'avais une confiance aveugle en elle. Cinq ans de mariage, dix ans de vie commune. J'avais construit ma vie autour d'elle, de son bonheur. J'avais refusé une promotion qui m'aurait obligé à déménager, pour qu'elle puisse rester près de sa famille et de ses amis. J'avais payé ses cours de danse, ses stages, tout ce qui pouvait lui faire plaisir.
Et puis, une autre pensée, encore plus terrible, m'a frappé. C'était moi. C'était moi qui l'avais poussée à continuer ces cours. Au début, après quelques semaines, elle avait voulu arrêter. "Je ne le sens pas, ce prof," avait-elle dit.
Et moi, comme un idiot, je l'avais encouragée.
"Ne lâche pas, ma chérie. C'est bon pour toi, pour te détendre. Ne laisse pas un imbécile te gâcher ton plaisir."
J'avais insisté. Je l'avais convaincue de rester.
J'avais été l'architecte de ma propre destruction. La prise de conscience était si violente, si cruelle, que j'ai dû me retenir à la table pour ne pas vomir. J'avais payé pour que ma femme me trompe. J'avais facilité sa liaison avec l'homme qu'elle gardait maintenant, sous forme d'embryon, dans notre congélateur.
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