
L'Amant dans le Frigo
Chapitre 3
Le lendemain, je me suis réveillé avec une résolution glaciale. Je devais savoir. Je devais voir.
J'ai appelé mon bureau et j'ai posé un jour de congé, prétextant une maladie soudaine. Ma voix était parfaitement normale au téléphone, ce qui m'a surpris moi-même. À l'intérieur, j'étais un champ de ruines.
Chloé est sortie de la chambre, déjà habillée. Elle a évité mon regard.
"Je vais au studio aujourd'hui, j'ai une répétition."
"D'accord," ai-je répondu.
Aucun "Tu vas bien ?", aucun "Qu'est-ce que tu as ?". Juste une information factuelle et un départ précipité. Le gouffre entre nous s'était creusé pendant la nuit.
J'ai attendu qu'elle parte, le bruit de sa voiture s'éloignant dans la rue. Puis, je me suis habillé et je l'ai suivie. C'était la première fois de ma vie que je faisais une chose pareille. Je me sentais sale, pathétique, mais la nécessité de la vérité était plus forte que ma fierté.
Je l'ai suivie jusqu'au studio de danse. Je me suis garé un peu plus loin, dans une rue transversale, avec une vue parfaite sur l'entrée. J'ai attendu. Une heure. Deux heures. J'ai regardé les gens entrer et sortir, des femmes en tenue de sport, des enfants.
Puis, il est sorti. Marc Dupont. Je l'ai reconnu d'après les quelques photos que Chloé m'avait montrées en se plaignant de lui. Plus âgé qu'elle, la quarantaine, des cheveux poivre et sel, une allure faussement décontractée. Il a regardé sa montre, a allumé une cigarette.
Quelques minutes plus tard, Chloé est sortie à son tour.
Mon cœur s'est arrêté.
Elle ne s'est pas dirigée vers sa voiture. Elle est allée droit sur lui. Il a jeté sa cigarette, a souri. Et il l'a embrassée.
Ce n'était pas un baiser amical. C'était un baiser long, passionné, un baiser de couple. Il a mis ses mains sur ses hanches, elle a passé ses bras autour de son cou. En plein jour, sur le trottoir, comme si c'était la chose la plus normale du monde.
J'ai senti une vague de chaleur monter à mon visage. La rage. Pure et violente. J'ai serré le volant si fort que mes jointures sont devenues blanches. Tout ce qu'elle m'avait dit. Tous ses mensonges. C'était là, devant mes yeux.
Ils sont partis ensemble, dans sa voiture à lui. J'ai démarré la mienne, en gardant une distance de sécurité. Ma tête était vide, seul l'instinct me guidait. Ils se sont arrêtés devant un petit café. J'ai trouvé une place juste en face.
Je suis sorti de la voiture, j'ai mis une casquette et des lunettes de soleil. Je me suis approché de la vitrine, me cachant derrière un poteau. Ils étaient assis à une table, près de la fenêtre. Je pouvais les voir, les entendre presque.
Je me suis rapproché encore, feignant de lire le menu affiché à l'extérieur. Leurs voix me parvenaient par bribes, à travers le bruit de la rue.
"... fatiguée de faire semblant," disait Chloé. "Antoine a vu la boîte hier."
Mon sang s'est glacé.
Marc a posé sa main sur la sienne.
"Et alors ? Tu lui as dit quoi ?"
"Que ça ne le regardait pas. Mais il est suspect. Il était si froid ce matin."
"T'inquiète pas, ma puce. C'est un brave type, un peu naïf. Il va gober ce que tu lui diras. Tu sais comment le manipuler."
Sa phrase m'a frappé comme un coup de poing en pleine poitrine. "Un brave type, un peu naïf." C'est comme ça qu'il me voyait. C'est comme ça qu'elle me voyait.
Puis Chloé a ri. Un petit rire cristallin, le même rire que j'aimais tant.
"Tu sais le plus drôle ? C'est lui qui m'a poussée à rester dans ton cours. J'allais abandonner, et il a insisté. Il disait que tu étais juste un 'vieux con' mais que la danse me ferait du bien. Sans lui, on ne serait peut-être jamais allés aussi loin."
Ils ont ri ensemble. Ils se moquaient de moi. De ma gentillesse, de ma confiance, de mon amour. J'étais le dindon de la farce, le cocu magnifique qui avait payé pour son propre malheur.
Je n'en pouvais plus. Je suis retourné à ma voiture, le cœur en miettes. J'ai vu leur reflet dans mon rétroviseur. Il lui caressait la joue. Elle souriait, amoureuse. Ce n'était pas une simple aventure. C'était autre chose. C'était une vie parallèle qu'elle avait construite dans mon dos.
Je ne suis pas rentré chez moi. Je ne pouvais pas. J'ai roulé sans but, avant de m'arrêter devant le premier bar que j'ai trouvé. Un endroit sombre et anonyme. J'ai commandé un whisky. Puis un deuxième. Puis un troisième.
L'alcool brûlait ma gorge, mais il n'arrivait pas à éteindre le feu dans ma poitrine. Je revoyais les dix dernières années de ma vie. Notre rencontre à l'université. Notre premier appartement minuscule. Ma demande en mariage sur une plage de Normandie. Le jour où elle a dit "oui", ses yeux brillant de ce que je pensais être de l'amour.
J'avais travaillé comme un forcené pour qu'on puisse acheter cette maison. J'avais fait des heures supplémentaires, pris des projets le week-end. Pour elle. Pour nous. Pour notre avenir. Un avenir qui incluait des enfants. Nous en parlions souvent. Elle disait qu'elle n'était "pas encore prête".
Maintenant, je comprenais pourquoi.
Elle avait déjà un enfant en attente. Mais pas avec moi. Avec lui. Congelé. Dans mon congélateur.
L'absurdité de la situation était si grande, si monstrueuse, qu'elle en devenait presque comique. J'ai éclaté d'un rire rauque, un rire qui s'est transformé en sanglot. J'ai posé ma tête sur le comptoir collant du bar, et j'ai pleuré comme un enfant. Pour la confiance perdue, pour l'amour trahi, pour l'idiot que j'avais été.
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