
L'Alpha Tombé du Ciel
Chapitre 3
Roxanne grimpa dans le premier taxi qu'elle trouva, sans prêter attention à la mère épuisée et au nourrisson hurlant à côté d'elle. Le vacarme du bébé couvrait celui de sa propre détresse, et cela l'arrangeait. Elle aurait bien appelé pour s'absenter, mais l'enjeu de cette journée l'en empêchait. Un sursaut d'espoir dans un gouffre d'abattement, voilà ce qu'elle attendait. Alors, elle se mordit la lèvre pour ne pas vaciller, s'accrochant au fil ténu de sa lucidité. Depuis des heures, elle cherchait un prétexte pour ne pas loger une balle imaginaire dans la poitrine de Jonah.
Lorsque le véhicule descendit enfin l'avenue bordée d'immeubles, elle bondit hors de la voiture et pénétra dans le hall vitré de LexCorp. Elle ignora les saluts, passa devant la réceptionniste sans même lui accorder le sourire habituel. Ce matin n'avait rien d'ordinaire. D'un pas précipité, elle se dirigea vers les toilettes du rez-de-chaussée et se planta devant la glace. Le regard qu'elle croisa dans le miroir était celui d'une femme brisée : le maquillage ravagé, les joues mouillées. Elle essuya le tout avec un mouchoir froissé. Lisse et froide, voilà à quoi elle devait ressembler. C'était à peu près tout ce qu'elle ressentait.
En sortant, elle traversa le hall comme une automate et se précipita dans l'ascenseur ouvert. Son corps tremblait, sa respiration était hachée, et le vide dans sa poitrine semblait s'agrandir à mesure que le compteur montait. Mais elle devait tenir.
- Pour cette fichue promotion, murmura-t-elle.
Inspirer. Expirer. Encore.
Quand les portes s'ouvrirent au vingt-septième étage, elle marcha droit devant elle, sac contre le cœur, jusqu'à la salle de réunion. La porte était entrouverte. Elle souffla profondément. Il ne s'agissait que de trente minutes. Elle devait tenir. Elle n'avait pas le choix.
Elle entra. Les regards se braquèrent instantanément sur elle. Celui d'Alexander, le PDG, pesait plus lourd que les autres. Elle força un sourire, s'installa près de la sortie. Le vieux homme fronça les sourcils.
- Charmant de vous voir nous rejoindre avec presque une heure de retard, mademoiselle Harvey.
Son cœur se serra. Elle ouvrit la bouche.
- Je suis désolée, monsieur, je...
- Inutile, nous terminons. Retrouvez vos collègues... ou plutôt, vos ex-collègues.
Roxanne cligna des yeux. Elle n'avait pas bien entendu. Le mot "ex" tournoya dans son esprit. Une erreur. Forcément. Elle secoua la tête, espérant se réveiller de ce cauchemar.
- En raison des difficultés récentes, des postes ont été supprimés. Vous en faites partie. Vous êtes congédiée, mademoiselle Harvey.
Le sol se déroba. Elle regarda autour d'elle, pétrifiée. Ce qu'elle venait d'entendre ne pouvait pas être réel. Virée ? Elle ? Impossible. Il devait y avoir malentendu.
Elle ne sut comment elle s'était levée, mais soudain, ses mains frappèrent la table.
- Quoi ?!
Pas maintenant. Pas aujourd'hui. Elle n'allait pas perdre tout ça en une seule matinée.
Alexander la dévisagea au-dessus de son dossier, la priant de se rasseoir. Mais Roxanne restait debout. Elle devait obtenir une explication.
- Excusez-moi, Monsieur Lex, mais il y a erreur...
- Vous insinuez que Hardy vous a mal évaluée ?
Son ton était sec, cassant.
Elle tourna la tête vers Thomas Hardy, derrière le PDG. Ce sourire satisfait, ces yeux pleins de venin. Tout en lui criait vengeance. Il avait tenté de la faire plier quatre fois. Elle avait résisté. Et voilà le prix.
« Si tu refuses encore, tu ne feras pas long feu ici », lui avait-il murmuré, un jour. Et il avait tenu parole.
- Enfoiré, murmura-t-elle, les poings crispés.
Elle fixa à nouveau Alexander.
- Monsieur, je vous en prie. J'ai tout donné à cette entreprise.
Elle voulait ajouter qu'elle avait tout perdu sauf ce travail, que c'était ce qui la tenait encore debout. Mais Hardy l'interrompit.
- Vous pourrez venir me voir après cette réunion si vous avez quelque chose à contester, mademoiselle Harvey. Pour l'instant, asseyez-vous.
Ses genoux cédèrent. Elle tomba sur sa chaise, tentant de calmer les tremblements de son corps. Le reste de la réunion s'effaça dans un épais brouillard. Dix minutes de colère contenue, dix idées de vengeance contre Hardy, dix regrets de n'avoir pas étranglé Jonah plus tôt.
Quand Alexander se leva, Roxanne bondit.
- Monsieur, accordez-moi une seconde chance...
- Voyez ça avec monsieur Hardy, répondit-il sans même se retourner.
Elle chancela. Rien n'avait de sens. Rien n'était juste. Elle tenta de reprendre son souffle.
Puis elle pivota lentement vers Hardy, le regard brûlant.
- Tu es pathétique...
Il haussa les épaules, un sourire aux lèvres.
- Ce n'est pas une surprise, tu savais que ça viendrait.
- Tout ça parce que je ne t'ai pas laissé me sauter ?
Les mots s'échappèrent, acérés, incontrôlés.
Il rit, bruyamment, lui tapota l'épaule avec arrogance. Roxanne se retint de l'étrangler.
- Ne sois pas si présomptueuse. Je peux coucher avec qui je veux.
Il s'approcha d'elle, son souffle contre son oreille.
- Tu croyais être différente. Tu ne l'étais pas. Et maintenant, tu n'es plus qu'une chômeuse de plus.
Il s'écarta avec une moue de mépris. Le mot avait été craché comme une gifle. Il la dominait, et le savait.
Il tourna les talons.
- Dix minutes. C'est tout ce qu'il te reste ici. Utilise-les bien.
Elle resta figée, le regard fixé sur sa silhouette s'éloignant. Les larmes menaçaient d'exploser, ses jambes vacillaient. Cinq ans de fidélité balayés en un instant. Tout ce qu'elle avait sacrifié, disparu avec cet homme.
Son visage luisait de sueur, mais elle refusait de s'effondrer.
LexCorp.
Jonah.
Sa famille.
Tous l'avaient laissée tomber.
Et pourtant, elle était encore debout.
Sept années englouties dans l'ombre de Lex Corp. Sept ans de loyauté effacés d'un revers de main. Tout s'était écroulé sans préavis, et Jonah... Jonah lui revenait en mémoire comme une brûlure qu'on ne peut apaiser. Des années d'amitié, de confidences, d'amour, et pourtant, il avait saisi l'opportunité de la trahir sans hésiter. Son visage défila dans son esprit au rythme de ses sanglots étouffés.
Elle se remémora alors cette matinée, le ton enjoué d'Emily, sa colocataire et amie de toujours :
- Ta modestie me fait pitié, Roxy. Ce poste t'attend. Tu t'es sacrifiée pour eux, nuits blanches et journées de folie, ils n'ont pas le choix.
Emily avait su, dès le départ. Elle y avait cru dur comme fer. Et Roxanne aussi, jusqu'au moment où le sol s'était dérobé sous ses pieds.
Aujourd'hui, une seule personne comptait. Une seule qu'elle avait envie de voir, d'entendre, d'étreindre : Emily. C'était vers elle que ses pas l'avaient menée. Sa main serra la sangle de son sac avec rage, ses talons claquant contre le sol lisse du couloir. Sans attendre la fin de la réunion, elle s'était levée. Fuir ce bâtiment, tourner le dos au passé, à l'humiliation. Elle franchit les portes vitrées sans même jeter un regard en arrière.
Les semaines suivantes défilèrent comme dans un brouillard. Entre les candidatures envoyées à la chaîne et les heures passées derrière le comptoir de la pâtisserie de sa sœur, Roxanne avait perdu toute notion du temps. Isabelle, la grande sœur, figure d'équilibre, avait été sa bouée. En dehors d'Emily, personne ne l'avait autant épaulée. Isabelle connaissait mieux que quiconque la douleur d'être rejetée par les siens. Après avoir fait son coming out, elle avait été effacée de la mémoire familiale. Une exclusion discrète mais totale.
Mais Isabelle avait rebondi, plus lumineuse que jamais, en épousant Carrie, la femme de sa vie. C'est en goûtant un macaron dans sa boutique que Roxanne s'était laissée convaincre : elle irait au mariage. Malgré la tension, malgré les blessures. Isabelle avait insisté. La famille devait passer avant tout. Ironique, venant de celle que leurs parents avaient presque reniée.
Roxanne s'était accrochée à cet espoir. Si Isabelle pouvait se tenir devant eux, fière et heureuse, elle en serait capable aussi. Même si, pour Roxanne, cela signifiait regarder son ex-fiancé unir sa vie à Rayla, sa propre jumelle. Une trahison double. Mais une promesse restait une promesse. Et on ne dit pas non à Isabelle.
Jonah, lui, tentait de revenir. Il appelait, écrivait, quémandait. Ses messages restaient sans réponse. Emily veillait au grain. Le jour où il osa frapper à leur porte, elle faillit perdre le contrôle.
À l'approche de la cérémonie, tout s'accéléra. Emily et Isabelle se transformèrent en stylistes, maquilleuses, soutiens indéfectibles. Il ne manquait qu'une pièce au puzzle : un cavalier.
- Tu ne franchiras pas ces portes seule, avait lancé Emily en balayant les profils de Tinder.
Mais aucun ne répondait. Les rares intéressés déclinaient à la dernière minute. Roxanne, découragée, ferma son ordinateur.
- Les hommes sont irrécupérables.
Emily haussa les épaules, absorbée par son tricot.
- Tu veux vraiment y aller sans tenter autre chose ?
- Je m'en fous. Je dormirai là-dessus. Demain, je gérerai.
Mais au petit matin, ses certitudes s'effondrèrent.
- J'ai menti ! Je ne peux pas y aller seule !
Emily ouvrit les yeux, surprise, pour découvrir Roxanne en peignoir, les traits décomposés.
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Il est neuf heures et je panique ! Appelle l'un de tes frères, n'importe lequel. Je dois y aller accompagnée !
Sa voix tremblait, ses yeux brillaient de larmes. Emily l'attira dans ses bras, la berça doucement, en silence. Juste ce qu'il fallait. Ce câlin suffisait à Roxanne pour respirer. Depuis le lycée, leur lien ne s'était jamais distendu. Même des océans n'y étaient pas parvenus.
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