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Couverture du roman La ville monde

La ville monde

Lior, cité-monde autrefois glorieuse, n'est plus qu'un champ de ruines dévasté par la folie humaine. De ses cendres et de la violence des hommes naît une entité cauchemardesque, reflet difforme de nos propres vices. À travers ce recueil de nouvelles, l'auteure explore l'anatomie du tragique et de la laideur. Elle nous confronte, sans artifice, à une horreur universelle où chaque fragment de la ville hurle la souffrance d'une humanité brisée par ses conflits.
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Chapitre 2

Plantés en haut de leur colline, Trinn et Scoot admirent la bête en contrebas. Lior est une immense cuve, comme un trou gigantesque dévoré à même sol. La terre arrachée est jetée de côté et alimente une muraille terre, de rocs et d’os qui garde la ville du néant au dehors. Du coin de l’œil, Scoot observe son compagnon d’infortune. Trinn observe toujours le même rituel. Chaque matin, il observe les usines. Il y en a de toutes les formes, de toutes les dimensions. Des centaines de champignons qui dévorent les intestins de la ville. Certaines rejettent des objets – des chaussures, des meubles ou des voitures – d’autres des matières premières – acier tranché à la tonne, planchers, tuiles et briques – d’autres encore occupent la tâche absurde d’accoucher d’elles-mêmes. Des usines à usines, moteurs qui produisent d’autres moteurs. Comme si soudainement les rouages avaient pris vie et se préoccupaient de la pérennité de l’espèce. Mais Trinn ne se préoccupe pas de celles-là. Trinn n’a d’yeux que pour une seule espèce d’usines. Ces usines-là crachent la fumée la plus noire, la poix la plus épaisse. S’en approcher demande de l’expérience car l’odeur y est insoutenable. L’air vicié s’infiltre dans les bronches, englue les poumons et tache jusqu’à l’intérieur des os. Y respirer laisse en bouche un goût de cochon carbonisé, comme un relent amer et écœurant dont plus rien ne vous débarrasse. Ces usines-là dévorent des centaines de travailleurs, sucent jusqu’à leur moelle, dévorent goulûment les derniers relents d’espoir qui infectent leurs esprits et en recrachent les cendres aux quatre vents.

Trinn le fossoyeur empoigne soudain sa fidèle pelle, Margie. Il la balance sur son épaule d’un mouvement étonnamment agile pour quelqu’un de sa carrure, jette un dernier regard en contrebas, se détourne puis s’en va, Scoot sur les talons. Ce dernier s’éloigne à regret, le souvenir de sa vie en bas encore frais dans son esprit. Mais Trinn ne le laisse pas s’apitoyer. Scoot est un cas à part, le premier depuis des décennies. Ils serpentent entre les tombes, foulent du pied les stèles d’antan, des centaines de caveaux qui gardent les frontières de la ville. Tout autour, partout, des mausolées piquent le dos rond de la muraille. Son échine crénelée, constellée d’édifices mortuaires, semble susurrer un avertissement au-dehors.

N’entre pas. La bête est là, nous la gardons. N’entre pas.

Ils dévalent la colline, atterrissent de l’autre côté. Quand enfin ils foulent l’herbe au-dehors, quand Lior a disparu, cachée derrière des années de terres, rejetée par ses côtés, ce n’est que pour contempler un gouffre béant, abysse creusé dans la terre. L’écho du vent y joue le tonnerre, y plonger serait crever le centre du monde. Scoot frissonne. Ce trou l’épouvante.

Petit, il s’était toujours plu à imaginer l’au dehors. Lior n’était qu’une ville, après tout, et d’autres devaient fleurir ailleurs, dans un au-delà des frontières qui semblait chaque jour plus idyllique, plus délicieux que le miel. Mais Lior l’a digéré, lui aussi, et les murailles ont bien fait leur office. Et le voilà dehors, aux limites du monde connu, et il contemple le gouffre et il comprend. Il n’y a rien au-delà. Rien pour lui, rien pour ceux qui sont morts. Rien, à part ce trou et le fossoyeur, Trinn et Margie, sa fidèle Margie, Margie qu’il empoigne et caresse doucement, religieusement, comme une vieille amie à qui il est temps de dire au revoir. Il prend son temps. Il la contemple, en apprécie le bois. Il aime ses aspérités, son manche défoncé, la tête sale et gondolée. Puis, quand tout semble être dit, il soupire, la plante dans les mains du gosse, l’y abandonne. Droit comme la justice, mains dans les poches et clope au bec, il se tourne vers l’abysse. Cet abysse qu’il connaît bien, comme une matrice stérile dont plus rien ne sort. Il le regarde et il pense au gamin. Scoot. Le premier qu’il ait déterré depuis des années. Il regrette presque le sort auquel il l’abandonne. Mais il est temps, la relève est arrivée. Il a payé son dû, plus rien ne le retient

Lentement, Trinn se tourne vers le gamin. L’abysse le terrifie, ses yeux le trahissent. Il apprendra à l’aimer. Il le chérira comme un perdu, creusera de toute la force de ses bras. Il y pleurera à gros bouillons, sanglotera comme un môme à l’abandon. Il y passera sa rage, y maudira le monde et l’au-delà. Mais il s’y résignera. Le trou sera sa seule tâche, sa mission, sa seule raison. Un élan de tendresse lui serre soudain la gorge. Pauvre môme. Condamné à ce labeur ingrat.

Une tape sur l’épaule, c’est tout ce qu’il s’autorise. Une dernière bouffée – une longue, délicieuse bouffée – et il tourne les talons, abandonne le gosse à sa prison. Scoot ne comprend pas – pas encore– alors il le suit, comme toujours, avec enthousiasme, en toute confiance. Il n’a pas eu le temps d’apprendre, pauvre gosse, sa naïveté lui pèsera bientôt plus que Margie.

Ils gravissent la colline, retracent leurs pas. La muraille frissonne, elle sent arriver le changement. Margie, la belle Margie a changé d’amant. L’air se réchauffe, une étrange pulsation secoue l’atmosphère. Ils montent toujours, enfin se profilent les premières tombes. Le sommet de la muraille apparaît soudain peuplé de milliers d’âmes. Nobles, roturiers et paysans, royauté, businessmen et ouvriers, amants, ennemis, associés et concurrents, sportifs, oisifs et estropiés, beautés, laiderons et intellectuels, des centaines de siècles passés s’amoncellent et se mélangent, se côtoient et s’enlacent, se haïssent et s’en contrecarrent. Les fantômes le saluent, les chevaliers s’inclinent. Des enfants laiteux, éphémères comme des mirages, se glissent entre ses jambes et s’éloignent en riant. Les catins le cajolent, les commerçants l’apostrophent. Et tout ce beau monde, mort il y a dix, cent, mille ans, mis ensemble dans un capharnaüm d’humanité, une grande fête que rien n’arrête, tous le regardent passer, le fossoyeur, et saluent le nouveau venu. Les fantômes de Lior, amants de siècles et ennemis de décennies, tous déterrés de la même main, saluent cet homme que plus rien ne retient. Trinn connaît ces visages, sait quelles sont leurs histoires. Il se souvient de chaque trou, creusé à même la muraille alors qu’elle n’était encore qu’un tertre. Il se souvient du sol meuble, fraîchement remué, qu’il perce et repousse, du labeur qui ne prend que peu de temps, de Margie aussi, Margie qui bute contre un cercueil, un linceul, Margie qui se plante parfois dans la chair, fend un os, revient couverte de formol. Margie qui déterre les âmes des victimes du monstre, les digérés de Lior, Margie qui découvre leurs âmes et les tire du grand sommeil. Margie qui creuse, toujours plus profond, Margie qui soudain ne rencontre plus rien, pas même une catin. Margie qui creuse, encore et toujours, Margie qui perce les flancs du monde et qui cherche, encore, plus loin, une nouvelle âme à ressusciter. L’abîme qui s’étend, jour après jour, nuit après nuit, le trou monstrueux au fond duquel Trinn abandonne désormais Scootie.

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