
La ville monde
Chapitre 3
Le gamin est toujours là, derrière, il le suit à travers la foule, s’émerveille des strates du temps qui s’effondrent autour de la ville monde. Tant de fantômes, quelle belle ville ! Le cimetière en est rempli, les murailles un édifice de mort soudain revenu à la vie. Scoot suit son sauveur, le fossoyeur, il passe sa propre tombe, ce trou à même le sol dont il n’aurait jamais dû sortir. Mort trop jeune, abattu dans une ruelle, Scoot ne se souvient même plus comment. Enterré illégalement – le cimetière est rempli voyez-vous, il n’y a plus de place depuis bien longtemps. Mais sa mère, sa pauvre mère qui n’en a eu cure, sa mère qui probablement le rejoindra quand ils auront vent de sa disparition, quelle joie !Margie la déterrera. Elle se réveillera blanche comme l’argent, vaporeuse et éternelle, alors ils danseront avec les anciens, les morts trop tôt, les assassinés et les malades, les ancêtres qu’ils n’ont jamais connus et les premiers morts de l’histoire.
Trinn marche toujours. Il passe les fantômes, entame sa descente sur l’autre versant. Droit sur la ville, Lior en contrebas. Les cailloux roulent sous ses souliers, des perles de terre et d’os, et toujours il avance, sans s’arrêter, sans se retourner, les usines dans sa ligne de mire. Une exclamation surprise s’élève soudain. Scoot est là, Margie à la main. Il s’est figé, comme frappé par la foudre. Ses mains tremblent, sa respiration hachée fait battre le sang à ses tempes. Il bande les muscles des cuisses, entame un pas, s’arrête. Son corps entier se verrouille, comme un immense loquet enclenché par le diable. Margie en main, il tente de le suivre. Il se débat, rue contre son emprise. Il râle, renâcle, s’agite comme un cheval fou mais rien n’y fait. Il reste planté là, Margie brandie comme une offrande, et il suffoque. Ses yeux révulsés interrogent Trinn d’une supplique muette.
Pourquoi… pourquoi ne puis-je quitter cet endroit ?!
Trinn ne répondra pas. Il se détourne, lui adresse un dernier signe de la main. Scoot le fossoyeur le regarde partir, cet homme énigmatique, ce sauveur en bout de course, et il sent soudain un crochet monstrueux, froid comme la mort, lui percer les tripes et le tirer en arrière – droit dans l’abîme – Margie tel un tisonnier chauffé à blanc fondu à même la paume de ses mains.
Il faut creuser maintenant.
***
À la lisière de la ville, Trinn s’arrête. Scootie est reparti, droit sur la colline – droit dans le trou. Déterrer le gosse fut le chant du cygne qu’il n’attendait plus. Plus depuis les usines de morts, les crématoriums. Lior la belle, Lior la gloutonne a trop dévoré. Jour après jour, année après année, elle s’est enfoncée dans son propre charnier, a construit une gigantesque fourmilière qui grouille de ses propres victimes. Entourée de ses propres excréments, la bête fut alors prise de convulsions. Les usines, monstrueux estomacs, surgirent du néant et expulsèrent leurs premières exhalaisons putrides. Et Trinn le fossoyeur, Trinn, l’ami fidèle qui creusait les tombes, déterrait les morts, accueillait les fantômes, Trinn se retrouva sans plus personne à déterrer. Alors il se mit à creuser, hors de la ville, de l’autre côté de la muraille. Il creusa encore et encore, jour après jour, année après année. Il creusa toujours plus profond dans l’espoir de déterrer une âme, un nouveau compagnon. Il creusa pour se donner du sens, s’accrocha à son but, sa seule raison d’exister. Il creusa et creusa, et creusa encore, toujours, à en perdre la raison. Il creusa en hurlant, à s’en faire claquer les cordes vocales. Il creusa en sanglotant, en rageant, en gémissant sa misère. Il creusa car à quoi bon un fossoyeur fantôme s’il n’a plus d’âmes à déterrer, s’il n’a plus personne à ramener ? Les usines, les dizaines d’usines, les gloutonnes de feu et d’enfer, les usines dévorent les âmes. Elles les brûlent, les consument, annihilent leur essence, détruisent leurs souvenirs. Elles recrachent des ombres informes, bêtes d’instinct et d’oubli, elles gerbent les fantômes sans âme qui hantent les ruelles de la ville. Elles massacrent le temps, dérèglent l’histoire, elles gobent tout ce qui passe et broient indifféremment riches et manants, cadres et indigents. Et Trinn et Margie, des reliques d’un autre temps, soudain obsolètes, mis au rebut comme de vulgaires machines, Trinn et Margie furent laissés à l’abandon.
Trinn inspire profondément.
L’air qui s’infiltre ensuite dans ses poumons lui soulève le cœur. Une odeur de graisse qui grésille dans la poêle. Celle, âcre, des cheveux qui se consument. L’odeur nauséabonde de centaines d’histoires qui se désintègrent, le hurlement silencieux de centaines d’âmes qui se perdent. Pour la première fois depuis bien longtemps, Trinn ne ressent plus aucune amertume à l’égard de ces géants de fer. Scootie, le brave petit, a pris la relève. Il creusera. Lui aussi, il cherchera d’autres âmes, d’autres histoires à déterrer. Il creusera, car à quoi bon un fossoyeur sans âmes à ramener ? Et Trinn, brave Trinn, Trinn le tragique, Trinn est enfin libre de quitter la muraille. Libre de pénétrer dans l’usine, celle de feu et de mort. Libre de passer les vivants – les futurs morts – et les ombres débiles. Libre de se glisser dans un four ouvert. Libre d’attendre la prochaine fournée, la prochaine livraison. Libre de fermer les yeux et de s’imaginer l’oubli, le néant absolu. Libre de partir en cendre, au vide et à l’oubli.
Le four s’allume, la cheminée gerbe une nouvelle bouffée. Les cendres volent, retombent comme de la neige morte sur les toits alentour.
Une nouvelle ombre est née.
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