
La vie c'est une chanson de Francis Cabrel
Chapitre 2
On the road again
En montant dans l’avion, je pense à ma meilleure amie, Élise, que je ne vais pas revoir de sitôt. À mon ancien travail d’aide à domicile qui m’a apporté aussi bien humainement que professionnellement, mais qui m’a aussi vidé, moralement et physiquement. Je regarde une dernière fois le paysage de ma ville, que j’ai toujours trouvé d’une quiétude ennuyante, et cette impression que j’ai de ne pas être complètement épanoui, qu’il me manque l’essentiel, sans pour autant savoir de quoi il s’agit. Je suis rassurée que celle-ci me quitte à l’instant même où l’avion démarre, mais elle est remplacée par une légère angoisse quand la puissance des moteurs me colle à mon siège. Je me rassure avec les statistiques imparables de la sécurité du transport aérien concernant les risques de crash.
Je regarde défiler les nuages à travers le hublot, je n’ai jamais vu le ciel de si près et je comprends enfin pourquoi on dit que c’est toujours plus beau vu d’en haut. La voix de mon petit frère Cyril m’accompagne dans mes écouteurs. Il fait du rap depuis quelques années sous le nom de « Scryss ». Son refrain correspond tout à fait à mon état d’esprit du moment, en voilà un extrait : « Et quand je m’absentais pendant des mois, fallait que j’aille en paix loin de chez moi, j’ai trop de rap dans la tête, alors je nage en permanence, dans ce brouillard, et j’ai mal, mais j’ai trouvé mon remède en m’évadant de la ville, plus le temps pour la déprime, je lui ai déjà donné 20 ans de ma vie… »
Je suis toujours surprise par la façon qu’il a d’écrire ses paroles, de jouer avec les mots pour aussi bien faire résonner les maux. De structurer sa musique de façon à ce qu’elle accompagne sa voix de manière fluide et innovante. Il a un talent indéniable qui mérite d’être connu. Certaines personnes se murent dans le silence quand d’autres ont les mots qui pourraient soulever des nations, et assez d’éclat pour combattre les ténèbres. Du haut de ses 24 ans, il a déjà tout ça en lui.
C’est la première fois que je pars aussi loin, que je quitte mon pays natal, la France. Mes grands-parents étaient arrivés dans les années soixante, ils fuyaient la guerre civile du Cambodge. Mon père n’avait que quelques mois quand ils sont arrivés dans un petit village de l’Allier appelé « Noyant », qui est réputé pour avoir recueilli beaucoup de réfugiés à l’époque. Les rues portent toutes des noms de fleur : allées des mimosas, des myosotis ou autres. Il y a aussi la mine, le vélo-rail et surtout la pagode, avec d’énormes statues de bouddha. J’ai passé une partie de mon enfance là-bas, mais mes grands-parents sont décédés tous les deux avant mes 11 ans. Je crois que quand mamie est partie, c’était la première et presque l’unique fois que j’ai vu mon père pleurer. Un roseau pli mais ne se brise pas, il était comme ça mon père. Si un jour j’ai le quart du courage et de la force qu’il avait, je serai fière. Malgré l’amour que j’ai pour mon pays, j’ai toujours eu cette impression que je devais m’envoler.
Après quelques heures de vol, le voyage touche bientôt à sa fin, je me surprends à rêver de la nouvelle vie qui m’attend au terminus. Il faut dire aussi que j’ai beaucoup hésité avant de partir. Qu’est-ce qui pousse les gens à s’en aller ? Est-ce une manière de fuir l’ennui, la peur, ou la souffrance ? Est-ce sain ou légitime ? Le bonheur n’est-il pas un état d’esprit et ne dépend-il pas des personnes qui vous entourent ? Puis j’ai trouvé la réponse auprès de mon papa qui me faisait écouter énormément de chansons de Francis Cabrel. Vous savez ce qu’il a dit dans l’une d’elles ? On tombe chacun son tour entre les griffes du rapace, le seul remède c’est l’amour, d’ailleurs c’est pour ça qu’on court d’un bout à l’autre de l’espace. Je suis beaucoup trop spirituelle pour ne pas avoir pris ça comme un signe, alors ce jour-là, j’ai décidé d’aller parcourir mon propre univers, parce que l’amour m’attend quelque part dans celui-ci, ou peut-être est-ce de la folie pure ? Ça, je vous laisse en décider.
Quand je parle d’amour, je veux commencer par celui que je dois avoir pour moi-même, parce que ça, on ne nous l’apprend pas, ou très rarement. Faute à qui ? Je ne sais pas vraiment. Ce qui est sûr, c’est que je pars tout d’abord à ma propre rencontre. Comme je l’ai écrit dans mon journal intime récemment, je vous laisse découvrir ce passage sorti tout droit de mon âme.
3 mars 2019
« Je pense que je me suis rencontré parfois, je veux dire la vraie moi, très rarement, trop rarement, mais je ne me suis pas reconnu tout de suite. Parce qu’en fait, ce monde t’oblige à t’endurcir, à te cacher derrière des tonnes de masques et de carapaces, comme pour te protéger avant tout de tout et pour tout. Pourtant, je suis faite d’une vulnérabilité extraordinairement belle, je suis d’une fragilité qui fissurerait chaque cœur fait de pierre. J’ai ressenti une tendresse indéfinie pour cette fille, elle est de celle qui laisse des marques indélébiles… mais qu’est-ce que ce monde ferait d’elle ? Si elle osait tout simplement être elle-même ? Vulnérable ».
Alors voilà, je m’empresse de partir à ma propre découverte et de m’apprivoiser, et je sais que dans ce voyage, le meilleur compagnon que je puisse avoir c’est mon grand frère. Damien ? C’est une encyclopédie de développement personnel à lui tout seul, et c’est pour moi l’être humain le plus remarquable et courageux que la terre n’est jamais portée. Je me suis donné pour mission de le lui rappeler le plus possible. Toronto me voilà enfin, je suis époustouflée par ce que j’aperçois de ma petite fenêtre, des gratte-ciel à n’en plus finir, mariés à l’immensité de l’eau. C’est le lac Ontario si je ne me trompe pas. La ville est si concordée à la nature, quelque chose à mon image, la plus belle des contradictions, celle qui me ressemble le plus, moi femme-enfant prisonnière d’une grande colère et pourtant si douce sous la carapace. Maintenant, je veux construire des ponts plus que des murs. J’ai la certitude stupéfiante d’être exactement, à ce moment précis, là où je dois être.
Je suis sous le charme de ce paysage qui va devenir mon nouveau décor, là où je vais me construire des milliards de souvenirs, j’en ai le souffle coupé, moi qui ne suis habituée qu’à des petits villages, des petites maisons et des petits parcs sans vies.
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