
La Vénus rose muscade
Chapitre 3
Tyaya s’improvise journaliste et rédactrice en chef de cette revue. Elle devient chroniqueuse d’une radio indépendante (Soleil Madame) une antenne qui anime tout le pays. Elle commence à devenir populaire. Elle a pris des galons. On publie des articles quotidiennement. Notre premier article concerne Jeanne Duval qui sera publié dans la revue « Ti Madame ».
1°) Article
Jeanne Duvalalias Jeanne Lemer
Sur les traces de « La Muse Haïtienne de Charles Baudelaire »
J’ai écrit un article publié dans le journal : « Ti Madame », ultérieurement. Madame, monsieur, la revue « Ti Madame », pour vous servir. Permettez-moi de partager cette histoire avec vous, in : « La Muse Haïtienne de Charles Baudelaire ».
Qui était-elle : « La Muse Haïtienne de Charles Baudelaire ? » Son origine devient un jeu de pile ou face, un puzzle de tentation exotique. On lui accorde plusieurs origines, c’est possible pour tout métissage. Nonobstant cela, on naît dans un endroit unique.
On l’appelle Jeanne Duval, officiellement, le poète la surnomma autrement. Mme Lemer, c’était son nom de code. Drôle de manière d’écrire Lemer ou Lemaire, c’est de bonne guerre. Moi je préfère qu’on l’appelle Jeanne, avec un J majuscule, comme Jacmel, et un V comme Vallée. Je ne sais rien concernant l’enfance de cette dame. Cette dame ! Cette dame-là ! Je sais que je viens du Val aussi. Cela n’a rien à voir avec mon identité, c’est donc ma région qui reste à l’honneur.
Il faut dire que cette histoire avait mal commencé. Et elle termine comme elle avait commencé auparavant.
Quelque part à Paris, on agressa une jeune femme. Ô secours ! Un sauveur vint à son secours ! Ô secours ! L’histoire raconte qu’il lui vint en aide, face à une agression. Puis, il tomba amoureux, follement amoureux d’elle. Mais Jeanne Duval a subi des agressions verbales, toute sa vie. Elle se jeta aussi dans les bras du sauveur. Il s’improvisa chevalier d’un jour. Quel chevaleresque !
On dit qu’ils sont tombés amoureux, par hasard. Quel hasard ! On dit parfois que c’est le fruit du hasard. L’amour n’est jamais un hasard. L’actrice débuta à peine, une carrière de comédienne, à Paris. Carrière ! Quelle carrière ! Le théâtre n’est pas encore prêt à ouvrir ses portes aux artistes de ce genre. Nonobstant cela, elle tenta sa chance. Jeanne la rebelle tenta le tout pour le tout.
C’est aux alentours de l’été 1842, que le destin de ces deux tourtereaux bascula. On dit bien les tourtereaux, mes amis. Car aussi bizarre que ça en a l’air, c’est de l’amour qu’on va parler, entre Jeanne Duval et Charles Baudelaire. Ce sont deux personnalités que tout oppose. L’un est un jeune homme de bonne famille, une référence sociale de rébellion et de la désobéissance affective, il vit comme il l’entend. Il choisit la femme que l’on réfute et il en fit sa muse. Comme s’il invita quelqu’un à partager un repas. Un menu que l’on détesta. Bon appétit !
De l’autre côté, on a Jeanne Duval, la fille sans origine, sans niveau et sans couleur, qu’on doit digérer. Alors là, le menu ne passe pas vraiment. On a lapidé, blasphémé l’esprit de Jeanne Duval, avant et après sa mort. Aujourd’hui encore, on est au défi de trouver un article qui raconte une phrase positive à son sujet. C’est un séisme social, au sein même du milieu littéraire et artistique de l’époque.
Jeanne Duval a vu sa carrière de comédienne, de plasticienne et même de modèle mise en sommeil, pour un homme. Une vie complètement anéantie. Elle vit dans l’ombre d’un homme charismatique. De plus, il est le plus brillant des poètes français et le plus amoureux des amants. Elle a subi le sort que connaîtront certaines femmes qui se laissent entretenir. En épousant des hommes au charisme extraordinaire comparable à celui de Charles Baudelaire.
Le corps Jeanne Duval était un outil indéniable. Sa soumission fut une arme destructrice pour sa carrière. Ses amants l’ont cloué au sol, en privilégiant son corps, au détriment de la femme qu’elle était. Elle était condamnée à rester une femme ordinaire, juste la maîtresse. Elle prend le rôle qu’on l’accorde, sans forcer le destin. Elle a sacrifié sa carrière artistique, au profit d’un homme célèbre qui collectionna les aventures. Pourtant, on la traita de tous les noms. Elle fut prisonnière d’un amant volage, c’est elle qu’on traite de prostituée.
Jeanne Duval a connu le même sort que Candide. C’est un « Candide » au féminin ! Elle s’est fait rejeter par la société. On oublie que c’est une initiative personnelle du poète d’aller vers elle. C’est lui qui s’est présenté à elle et non le contraire. C’est l’autre qui a commis la faute et c’est elle qui a été victime de l’exclusion sociale.
Il est une femme que toute la littérature française en parle. Il est une femme qui fut la muse créole. La muse créole de Charles Baudelaire, elle s’appela Jeanne Lemer. Elle passa tout le restant de sa vie auprès de l’un des plus célèbres poètes français. En effet, sa véritable identité fut Jeanne Lemer parce qu’elle était plus légère qu’un papillon. Jeanne Lemer paraissait intouchable puisqu’on ne connaissait pas ce nom. Son vrai nom resta à l’abri des scandales poétiques ou médiatiques. Lemer protégea Duval, de la critique. Quelle stratégie !
D’ailleurs Baudelaire utilisa le nom de Jeanne Lemer, ou Lemaire qu’on retrouve dans toutes ses correspondances privées avec le poète. Ils avaient créé leur petit secret, leur petite vie secrète, au milieu de cette vie mondaine. Une vie qui leur dépassait, de loin. Elle était belle. Bellissime ! Elle est si drôle. Drôlesse ! Elle était joyeuse comme toutes les jeunes femmes de son âge. Tout le monde a le droit d’être joyeux. Vive la joie !
La popularité de son illustre amant l’a mûrie, avant l’heure. Charles Baudelaire fut son amant, son concubin, un frère et son plus fidèle ami. Ils avaient l’âge pour vivre ça. On a tendance à oublier qu’elle avait juste une vingtaine d’années, à cette époque. Les jeunes gens sont souvent fous. On s’en fout. C’est l’âge où l’on peut tout se permettre. Ils avaient tous les deux besoin de cette folie. On leur a volé leur jeunesse avec des critiques extrêmes.
Jeanne Duval comme on dit, porta aussi le nom de Vénus noire venue de Jacmel. Même si, je trouve que cette référence de Vénus est une moquerie à l’extrême. On vient tous du même coin. Je suis Tyaya, une fille native de la vallée de Jacmel. Une fille de Jacques et du Val, comme Jeanne Duval. Tu vois la métisse à lui. À qui ? Marie-Jeanne reste de loin, le surnom idéal qu’on accorde à des femmes qui tiennent tête au danger. Certes, Jeanne Duval apparaissait forte, en apparence. Elle accepta l’humiliation comme une fatalité, un destin. Il la déshabilla devant la France entière. Qui ? Qui a fait ça ? Je plaisante. Elle se dénuda toute seule. Elle aurait dû faire autre chose. Quoi par exemple ? En ce temps-là, faisaient les femmes ?
Souvenez-vous ? Souvenons-nous du temps où les femmes n’étaient destinées qu’à faire l’amour ? L’amour ? L’amour est un devoir conjugal qu’on donne aux femmes. Mais oui rien. Rien ? Rien d’autre, que de faire l’amour. L’amour est une grosse affaire, c’est mieux que rien. Alors, elle se dénuda en privé. Elle ne pouvait pas rester en tenue de ville, pour faire ça. Devant tout Paris ? Devant son amant, mais il raconta tout, dans ses poèmes. Alors on sait tout. Mais non, on croit tout savoir. On se fait des idées. On imagine… que c’est elle sa muse, sa maîtresse, son amoureuse. Jeanne Duval fut la muse Haïtienne de Charles Baudelaire. C’est la Vénus noire, dans toute sa splendeur, n’est-ce pas ? Qui n’a jamais entendu parler de Jeanne Duval ?
Paraît-il qu’elle écrive des poèmes aussi ? Qui, Jeanne a commis des poèmes ? Des poèmes sans métaphores, oublions cet épisode. Tellement médiocres, qu’elle n’osa jamais les publier.
Jeanne Duval était muse, poétesse et dessinatrice. Pourquoi pas Jeanne présidente ? Elle a fait son autoportrait, à l’aide d’un miroir. Chaque soir, elle déclamait ses poèmes, à l’oral paraît-il ? De tels poèmes qui inspiraient son amant. Il les transforma en chef-d’œuvre poétique. Jacmel est la pépinière des poètes et toute la poésie française et francophone.
Elle y posa comme modèle pour le compte du peintre Édouard Manet. La toile représente une femme qui se détend. Cependant la robe nous propose plusieurs aspects. On suppose une robe de mariée aux couleurs du ciel. Le volume de la robe implique une femme multiple, comme s’il y avait plusieurs autres femmes cachées, sous la robe. Elle est devenue une toile célèbre. Elle place Jeanne Duval, dans la postérité. Son image compte plus que la personne humaine. Il vaut mieux être une belle toile qu’une belle personne. Quelle beauté ! La beauté a eu raison de notre misérable humanité. Il est plus que probable qu’elle soit originaire de ce coin de la vallée. Elle a choisi ce diminutif pour protéger ses arrières. Encore un enfant de Jacmel, qui a subi le cauchemar, en exil. Toutefois, on peut toujours rendre hommage à cette fille mulâtresse, originaire de Jacmel. En dehors de l’état civil, il n’existe aucun article à ce sujet.
Pourquoi cette femme est-elle décrite comme une prostituée dans la littérature ? Pourtant on a connu que deux hommes à son actif, le photographeFélix Nadaret Charles Baudelaire. Nadar décrivait la silhouette de Jeanne Duval, comme une photographie vivante, op. cit., in :
« Elle était très grande, avec la démarche souple des Noirs et des yeux grands comme une soupière ».
Fin de citation.
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