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Couverture du roman La traque finale

La traque finale

Dans une France d'après-guerre meurtrie, une mère bascule dans la noirceur pour retrouver sa fille enlevée. Sa quête vengeresse sème la mort de Marseille à la Forêt-Noire. Parallèlement, Antoine, un fonctionnaire solitaire sous l'emprise de sa mère, s'éprend d'une inconnue croisée dans le tramway. Quand elle s'évapore, il se lance dans une traque trouble, loin des évidences. Entre meurtres et obsessions, leurs destins se lient dans une poursuite où les apparences sont trompeuses.
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Chapitre 2

Préméditation

Mardi 3 janvier 1950, Marseille

Je la voyais souvent le soir, à la tombée du jour. Moi, je sortais de la bibliothèque, ma journée de classements, de renseignements, de dépoussiérage se terminait, la sienne commençait.

J’observais discrètement cette beauté blonde aux lèvres carminées, faisant quelques mètres sur le trottoir, puis revenant sur ses pas. Régulièrement, elle allumait une cigarette, s’adossait au mur de l’hôtel au nom évocateur « Le Petit Paradis », paradis éphémère pour certains clients, enfer pour ces femmes qui accueillaient du bon père de famille en quête de nouveaux plaisirs, aux habitués, détraqués, frustrés, de tous bords.

Elle arrivait toujours à la même heure, tous les jours de la semaine, sauf le vendredi. Elle apparaissait à l’angle de la rue Sénac, discutait avec les filles de sa confrérie, puis chacune retournait sur son carré de macadam parfaitement défini.

Ce vendredi-là, je décidais de la suivre. Où allait-elle ? Vers quelle destination ? Je ne voulais pas la perdre de vue, elle paraissait absorbée. Soucieuse de ne pas glisser sur les pavés mouillés, elle ne perçut pas ma présence derrière elle. Nous atteignîmes la Canebière. À gauche, elle descendit vers le vieux port.

Elle et moi avions le même âge, la même taille, nous aurions pu être sœurs jumelles, à un détail près. Elle était chic et élégante, dotée d’une certaine aisance indéfinissable, avec son manteau gris perle ceinturé à la taille, ses mollets galbés, voilés de bas résille noirs. Moi, j’étais vêtue d’un trench-coat beige défraîchi et avec mon bonnet de laine enfoncé jusqu’aux oreilles, c’est certain, nous n’avions pas la même allure, je paraissais banale et insignifiante.

Les hasards de la vie, les hasards d’une naissance, les hasards d’une famille nous avaient conduites vers des destins différents, j’aurais pu être à sa place et elle à la mienne, mais je savais que j’allais mettre un terme à son existence, elle était née sous une mauvaise étoile, la providence l’avait mise sur ma route, j’allais modifier son avenir obscur, il n’y avait pas de coïncidence, elle était l’élue

Enfin les quais du vieux port, je la vis s’engouffrer à l’arrière d’une berline noire et disparaître.

Antoine, le tramway de 8 h 16

Jeudi 5 janvier

Il faisait froid, très froid ce matin-là… Le chauffage déficient, les tressautements réguliers, le balancement fréquent des rames contribuaient à l’assoupissement général des passagers. À Aubagne, malgré l’empressement de certains, j’avais, ce matin, trouvé une place assise sur l’une des inconfortables banquettes en bois. Pas n’importe quelle place ! Un endroit choisi, précis, proche de la motrice, pour mieux la voir arriver… Je trouvais ces déplacements d’environ une heure monotones, ennuyeux, ces trajets de plus en plus emmerdants, emmerdants et soporifiques. J’ai encore soif, je porte la canette à mes lèvres, elle est déjà vide.

Pour rester éveillé, je m’amusais des glissades des voyageurs provoquées par la neige fondue qui mouillait le sol des wagons. J’observais à chaque arrêt les mouvements prévisibles des corps vers l’avant du tramway.

Les grésillements des caténaires accompagnaient des gerbes d’étincelles.

Et puis, il y avait, surtout l’hiver, les odeurs de lainages humides, les odeurs indéfinissables de peaux mal lavées, les relents de naphtaline.

À chaque ouverture de portes, les émanations du métal, agressé par les mâchoires de fer sur les roues des bogies, s’insinuaient dans la cabine.

Les vendredis matin, les rames s’animaient de personnages colorés, les légumiers, les volaillers, kyrielle de petits détaillants, proposant leurs marchandises sur les quais du Vieux-Port.

Enfin, terminus Noailles, près de la gare de l’est. Comme tous les jours, je faisais une halte au « Café du Coin » ; normal, il est à l’angle de deux rues. Posé sur le zinc, à côté de mon bock mousseux, le quotidien le Marseillais affichait à la une « Grèves et incidents d’employés de la C. G. F. T. suite à l’augmentation des tarifs… Le président de la délégation municipale propose d’abandonner le système désuet des tramways, au bénéfice d’un réseau de trolleybus ».

Il est presque neuf heures, je n’ai pas encore osé lui parler…

Bientôt la préfecture, la stagiaire, la grosse Marinette, les serrages de mains du matin, les sourires forcés, l’hypocrisie maintenant un climat artificiellement harmonieux.

Moi je m’ennuyais, je rêvais d’une vie mouvementée, captivante, passionnante, sortir de la bienveillance tentaculaire de ma mère qui m’appelait encore « mon bébé ». Tu parles d’un bébé de trente ans, un mètre soixante-quinze, quatre-vingts kilos rondouillards. Ma mère contribuait généreusement à mes rondeurs en me nourrissant régulièrement de fougasses, de panisses tartinées aux anchois. Tous les dimanches, Marie me servait la traditionnelle soupe au pistou, je l’appelais Marie, jamais maman, elle vivait seule avec moi, en réalité nous étions seuls à deux. Dans le village, on la nommait plutôt la veuve Peille, Peille c’est aussi mon nom, j’étais son fils unique. Réformé et exempté de service militaire pour faiblesse de constitution, je n’ai jamais contesté cette décision, ma mère avait certainement influencé l’officier examinateur par un stratagème connu d’elle seule. Nous n’avions pour toute famille que mon oncle Léon Battesti, ancien commissaire à la P.J. d’Alger.

Mon père avait été arrêté par la Gestapo en juin 1943Soupçonné de faire partie d’un détachement de résistants, il fut transféré à Lyon, torturé et fusillé en septembre de la même année. Je hais ces bourreaux qui m’ont privé de ce père tant aimé, je hais ces exécuteurs qui pour la plupart sont restés impunis. J’avais vingt-trois ans. La dernière fois que je l’avais vu, il m’avait soufflé à l’oreille :

— Aime la vie pour ce qu’elle te donne.

Depuis cette période tragique qui reste ancrée dans ma mémoire, je pense à lui. Je me souviens de doux moments passés ensemble quand j’étais gamin, des parties de pêche dans les calanques du côté de Cassis. Il m’initiait avec bienveillance aux différentes variétés de poissons de roche, bogues, girelles, rascasses qui emplissaient notre panier. Il m’enseignait la fabrication des santons de Provence, les temps de cuisson, les secrets du mélange des couleurs.

Il paraît que j’aurais pu avoir une sœur, j’ai encore en mémoire les confidences de mon père, un jour où nous étions seuls dans la garrigue à ramasser des escargots, j’avais onze ans. Je me souviens de trémolos dans sa voix quand il m’avait dit… « Tu sais, Antoine, si quelquefois ta maman est triste, ne lui en veux pas, tu aurais pu avoir une sœur, elle est morte quelques mois après sa naissance, on l’avait prénommée Antoinette. Ta maman l’appelait "mon soleil…" Et puis un dimanche, le soleil s’est éteint, elle a rejoint les étoiles… » Moi je ne l’ai jamais cru, je savais qu’il y avait au cimetière d’Aubagne, parmi les sépultures, une petite tombe en marbre blanc à l’ombre d’une haie de cyprès. Même qu’un jour, j’ai lu gravé dans la pierre : « Antoinette Peille, septembre 1919, janvier 1920. » Même que ça m’a fait tout drôle de voir mon nom, j’ai pris conscience ce jour-là que l’on pouvait vivre, mais mourir aussi. J’ai également compris pourquoi elle m’avait baptisé Antoine.

« Alors, Antoine, si ta maman est triste ne lui en veux pas… » Aujourd’hui, cette phrase résonne encore en moi avec la même émotion…

Puis nous avions retrouvé la sente rocailleuse qui descendait vers le village, le chant des cigales s’était tu, le massif du Garlaban couronné de chèvres aussi.

Je lui avais pris la main, elle était moite.

Cher père, tu resteras à vie dans mon cœur.

Quelques mois après la libération de Marseille en août 1944, mon père et d’autres activistes furent reconnus et honorés pour leurs faits de résistance envers l’ennemi. Une fois l’an, avec d’autres veuves, au pied de la stèle d’Aubagne, elles déposaient des bouquets de fleurs de saison.

Elle n’avait que cinquante ans, mais paraissait plus âgée. Dans ses yeux, ce n’était pas de la tristesse que l’on pouvait lire, c’était autre chose, comme de la lassitude, un abattement mêlé d’ennui, de découragement. Ses cheveux grisonnants tirés en chignon, sa robe et son manteau noir, son visage austère ne facilitaient pas les rapports avec les voisins ou les ouvrières de la fabrique de santons dans laquelle elle travaillait.

Le dimanche, comme tous les dimanches après la messe, monsieur le curé d’Aubagne partageait le déjeuner avec nous. À 12 heures 35 précisément, il poussait le portillon du jardin, grassouillet personnage rougeaud qui se délectait de la soupe au pistou de ma mère. Souvent après trois ou quatre verres de farigoule et deux calissons qu’il avalait goulûment, il arrivait, avec talent, à faire sourire ma mère en lui contant les aventures mythiques de Tartarin de Tarascon.

Ainsi se terminaient les fins d’après-midi en compagnie d’Alphonse Daudet.

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