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Couverture du roman La traque finale

La traque finale

Dans une France d'après-guerre meurtrie, une mère bascule dans la noirceur pour retrouver sa fille enlevée. Sa quête vengeresse sème la mort de Marseille à la Forêt-Noire. Parallèlement, Antoine, un fonctionnaire solitaire sous l'emprise de sa mère, s'éprend d'une inconnue croisée dans le tramway. Quand elle s'évapore, il se lance dans une traque trouble, loin des évidences. Entre meurtres et obsessions, leurs destins se lient dans une poursuite où les apparences sont trompeuses.
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Chapitre 3

La corniche

Vendredi 6 janvier, Marseille

L’attente me paraît une éternité, mais j’ai appris la patience. Cela fait peut-être deux heures, trois heures, j’ai des difficultés à évaluer le temps écoulé, j’ai froid, mon cerveau semble engourdi, j’ai dû m’assoupir et puis une ombre. J’essuie d’un revers de la main le voile de buée qui s’est formé sur le pare-brise. À cette heure de la journée, les passants se font rares, de grosses gouttes crépitent sur la carrosserie de ma vieille Peugeot 203, invisible dans l’ombre d’un immeuble. La luxueuse voiture noire est toujours stationnée au même endroit. Au bout de quelques minutes, je perçois la silhouette au manteau gris qui se dirige vers la berline, une portière arrière s’ouvre instantanément.

Le puissant coupé fonce dans les lacets du bord de mer, mon carrosse poussif suit difficilement les deux feux rouges qui s’éloignent, désavantage supplémentaire, mes essuie-glaces, saturés de pluie, fonctionnent mal

Après quelques kilomètres de traque, la voiture ralentit et pénètre dans le parc du « Palace Hôtel », un établissement de luxe connu d’une certaine bourgeoisie marseillaise. Je ralentis, j’hésite, puis à mon tour je m’engage dans l’allée montante du parc.

Aucun bruitPlusieurs véhicules stationnent là, parfaitement alignés, proches de l’entrée principale. La bâtisse surplombe la route face à la rade. En contrebas, l’écume blanchâtre des vagues s’écrasant sur les rochers contraste avec le noir d’encre de la mer.

Quelques notes de piano s’échappent d’une fenêtre entrouverte.

J’attends patiemment, un peu en retrait au pied d’un pin parasol.

Peu à peu, la température descend dans l’habitacle, mais peu m’importe, dans les heures qui suivent ma vie va basculer, je vais changer de peau, je vais mettre mon projet à exécution, personne n’arrêtera mon désir, personne n’arrêtera cette soif de retrouver ma fille, je suis déjà morte et personne ne peut accuser une morte de crimes, les morts n’ont pas d’âme, pas de scrupule, pas de remord puisqu’ils sont morts.

J’ai une haine féroce envers ma mère, c’est elle qui m’a présenté ces jeunes officiers, c’était, pour la plupart, des cavaliers, des guerriers grands et blonds.

Nous chevauchions ensemble à la lisière de la forêt de Lynchait, proche des haras. Il y en eut un plus séduisant, plus cultivé, plus galant, qui parlait la langue française avec une certaine aisance. J’avais vingt ans, nous habitions à Luzarches, au nord de Paris. J’étais innocente, remplie d’illusions envers la nature humaine. Malgré les conflits, la guerre, l’occupation par les Allemands d’une partie de la France, je vivais dans ma bulle, protégée par ma mère, épargnée des privations alimentaires, entourée de gens bienveillants qui côtoyaient l’occupant par intérêt. J’ignorais les privations de liberté, les déportations de juifs, les projets les plus terrifiants engagés par les nazis.

Sous l’immense marquise de verre protégeant l’entrée de l’hôtel apparaît la silhouette de la jeune femme. Surprise par l’humidité de la nuit elle relève le col de son manteau. Elle a froid aussi…

Je laisse glisser lentement ma voiture qui s’arrête à sa hauteur, je descends légèrement la vitre latérale et lui lance :

— Bonsoir, je vais à Marseille si vous voulez profiter du voyage !

Surprise, elle a un léger mouvement de recul, puis en se penchant légèrement vers l’avant me répond :

— Non, non merci j’attends un taxi.

Je lui précise :

— Je suis employée aux cuisines de l’hôtel, je viens de terminer mon service, je vais dans le quartier de la mairie, près de la rue Paradis !

Je ne voulais pas qu’elle m’échappe, j’insistais :

— Il fait froid, vous allez attraper mal, je vais vers l’hôtel de ville, je vous dépose ?

D’un rapide mouvement, j’ouvre la portière… Elle a une hésitation puis pénètre avec souplesse dans l’habitacle.

— Je tiens à vous dédommager, merci pour votre gentillesse, me dit-elle en plongeant la main dans son sac de cuir noir qui reposait sur ses genoux. Dans son esprit, rien n’était gratuit, tout service était tarifé. Hypocritement, je répliquais:

— Non… Non, cela ne me coûte rien.

Elle semblait gênée par ma réaction et rompant le silence au bout de quelques secondes

— C’est comment votre prénom ?

— Anne et vous ?

— Eugénie… Comme l’impératrice ! me dit-elle en souriant.

Tu parles d’une impératrice ! Une reine de la prostitution, une pute qui bat le pavé, qui fait quelques extras le vendredi… Bon une pute, mais une pute généreuse !

Du coin de l’œil, j’observais son profil, ses mèches blondes, ses pommettes saillantes, j’avais vraiment un sentiment de déjà vu… C’était moi comme dans un miroir, enfin c’était presque moi, avec en plus des cheveux soigneusement ordonnés, un visage délicatement poudré, des lèvres méticuleusement vermillonnées… Bref, c’était moi, mais en plus sophistiquée !

Elle me demanda si j’étais mariée, si j’avais des enfants. Elle regrettait de ne pas en avoir…

Elle me parlait de Marseille en pleine reconstruction, des démolitions dues à la guerre, des déblaiements sur les bassins portuaires, de la reconstruction des vieux quartiers.

Puis ce fut le silence, un silence pesant, uniquement le ronronnement du moteur. Je restais volontairement silencieuse, attentive à la route, car progressivement ma vieille Peugeot prenait de la vitesse.

Soudainement, elle se mit à fredonner un air à la mode que l’on entendait à la radio, une chanson de Léo Marjane Je suis seul ce soir

Intuitivement, elle devait sentir que quelque chose ne collait pas.

Elle devait percevoir ma tension, quelques gouttes de sueur commençaient à perler sur mon front, trahissant mon angoisse

Hypocritement, je l’encourageais à poursuivre :

— Vous avez une belle voix.

— Merci… J’ai toujours rêvé d’être chanteuse, je chante depuis mon enfance et puis la vie ma conduite vers d’autres chemins… J’aurais tant aimé… Mais mes illusions se sont perdues sur les trottoirs de Marseille.

— Ce n’est pas un échec, l’essentiel c’est de vivre avec ses rêves, peut-être qu’un jour…

Je n’eus pas le temps de terminer ma phrase…

Les lacets de la corniche se succédaient, de plus en plus serrés, j’avais des difficultés à conserver la bonne trajectoire dans l’enchaînement des virages. Il fallait absolument atteindre le tournant dangereux, celui que j’avais repéré, sans parapet, celui au-dessus des rochers surplombant la mer.

Sur la route mouillée par les embruns, la voiture perdait de l’adhérence, mais je devais prendre des risques, il fallait être crédible. J’avais une mission, j’irai jusqu’au bout de mon projet…

Eugénie l’impératrice, les mains appuyées sur le tableau de bord, commençait à se crisper. Elle ne chantait plus…

Percevait-elle le danger ? Avait-elle compris que dans quelques instants sa vie allait s’arrêter ? Elle se taisait, ce soir-là elle avait rencontré une inconnue, un rendez-vous programmé, mais cela elle l’ignorait…

Un dernier virage, volontairement je braque violemment le volant vers la gauche, on entend la carcasse gémir, la voiture dérape sur la droite puis revient à gauche, les pneus crissent sur les gravillons du bas-côté de la route, la voiture roule quelques secondes sur la pente dans un fracas de tôles arrachées, d’arbrisseaux déracinés, une portière s’ouvre, un corps est éjecté, le vide…

La Peugeot décolle comme un avion sans aile, reste une fraction de seconde dans les airs, puis le néant… Le phare et le petit port de l’archipel du Riou, les lumières du château d’If, éclairent la nuit et l’horizon. En contrebas de la corniche, sur les rochers, les flammes de l’enfer.

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