
La tour de Verre
Chapitre 2
Mais si jamais dans un instant d'égarement, je venais à commettre la moindre faute, ses remarques cinglantes se chargent alors de me clouer au pilori. Elle me donne parfois l'impression d'être une petite fille qu'elle gronde!
Je repense encore à ma faute le plus récent, lorsque j'ai mal traduit une phrase d'un contrat qu'elle devait signé avec une multinationale russe...
Le russe est ma langue maternelle: je la maîtrise parfaitement! Mais il se trouve que les heures interminables de travail avaient fini par réduire mon cerveau en bouilli... alors j'ai fait un peu n'importe quoi. Faith s'est montrée si intransigeante, que j'ai été tentée de me réfugier auprès de Nathan afin de lui raconter mes déboires. Alors oui, avec le temps j'en suis venue à apprécier Nathan. D'une certaine marnière: c'est un mec assez sympa sous ses airs de séducteur invétéré.
Au lieu de m'épancher sur l'épaule de mon nouvel ami, j'ai préféré me réfugier dans les toilettes où j'ai éliminé mon angoisse à grand renfort de larmes et de mouchages.
En tout cas, les mois s'écoulent et je suis toujours là!
*
Un soir après le travail, Pietro m'a invité à prendre un verre. Je me sentais tellement bien en sa compagnie que j'ai bu plus que d'accoutumé. Au point où je me suis retrouvée assez ivre pour lui faire des avances. Je suis morte de honte en repensant, mais sur le moment l'alcool m'avait complètement désinhibé. Le pauvre ne savait plus s'il devait se moquer de moi, ou me repousser. La seule chose qui a réussi à me calmer - telle une bonne douche bien glacée-, c'est lorsqu'il m'a expliqué qu'il ne pouvait répondre à mes avances pour la simple et bonne raison qu'il est gay.
Je rougis encore rien qu'en y pensant ! Et pourtant physiquement, Pietro est le genre d'homme vers qui je suis attirée en générale: ceux qui ont l'air de sortir de la norme. J'ai conscience qu'en me voyant, on aurait du mal à croire que cette brune aux yeux bleus et à l'allure un peu guindée, aiment les "mauvais garçons" au crâne rasé, arborant d'imposantes barbes et couverts de tatouages... De toutes manières, je n'ai plus à craindre de me faire plomber par mes propres choix sentimentaux: ma vie amoureuse est entre parenthèses depuis des mois maintenant!
Quoi qu'il en soit, nous sommes devenus bon amis. Au point où j'invite souvent Pietro à chez moi. Je lui ai même parlé de ma mère et de mes frères. Lui de son côté, m'a présenté son petit-ami Gavin, un magnifique noir qui m'a tant perturbé que Pietro a dû menacer de crever les yeux, pour que je détourne le regard.
Et depuis tout à l'heure, j'essaie de le convaincre d'essayer une nouvelle sandwicherie thaïlandaise qui a ouvert à SoHo il n'y a pas longtemps. Et il ne cesse de refuser.
Ce stupide italien ne jure que par la cuisine napolitaine. Parfois son côté têtu -qu'il incombe évidement à ses origines-, me sort par les trous de nez.
- Aller, Pietro! Ça ne te fera pas du mal de sortir de ta caverne et aller voir comment les choses se passent ailleurs!
- Je ne sais pas trop..., dit-il d'un air pensif.
- Comment ça, tu ne sais pas trop? J'ai la dalle, moi! Si je t'avais proposé une assiette de Linguine alla pouttanescaa, tu n'auras pas dit non, hein?
Oui, mon accent italien est une horreur. Ce qui ne manque pas d'ailleurs de le faire réagir au quart de tour:
- On dit "Linguine alla PUTTANESCA" pour commencer. Et oui, je t'aurais dit oui immédiatement. T'imagine le goût juste après une bruschetta caprese et une bonne rasade d'eau pétillante bien fraîche?... Divin!
Et le voilà reparti dans ses rêveries culinaires!
- Ah non! Cette fois-ci, on ira manger thaïlandais. Pas question que tu m'embraques de nouveau à Little Italy! On a failli être en retard pour revenir ici, la dernière fois.
- Ce n'est pas de ma faute si tu as insisté pour finir ton assiette! Je t'ai déjà dit que tu manges beaucoup trop pour une femme...
- Qu'insinues-tu par là?
- Rien du tout, dit-il sans même cacher son immense sourire.
- Espèce de...
- Excusez-moi?
Pietro et moi nous retournons en même temps.
Comme à chaque fois qu'il m'arrive de poser les yeux sur Daniel Clayton -le second fils de Faith-, mon cerveau se déconnecte.
"Waouh!", je me dis en essayant de ne pas trop le fixer.
C'est alors que je remarque l'homme qui l'accompagne. L'inconnu ressemble beaucoup au fils de ma patronne. Mais alors que Daniel est brun avec des yeux verts, le nouvel arrivant possède le même regard que Faith. S'agirait-il de son dernier fils, dont j'ai à peine entendu parlé?
- Bonjour Daniel, le salut mon ami.
- Bonjour Pietro. Et toi aussi Amanda, répond Daniel en m'adressant un sourire éclatant. Ma mère est là?
A-t-on le droit d'être aussi attirant? C'est limite une injustice!
- Elle est dans son bureau, répond Pietro à ma place.
J'ai alors tout le loisir de le regarder, tandis qu'il discute un peu avec mon ami. Son costume sombre semble lui aller comme un gant. Je sais que Daniel travaille au siège des Nations Unies comme avocat des Droits de l'Homme, mais il vient régulièrement déjeuner avec sa mère. Je devrais arrêter de baver, mais j'ai vraiment du mal à ne pas en faire autrement. Sa présence emplit carrément la pièce.
Et je ne pense pas être la seule dans tout Clayton Tower, que Daniel Clayton met dans cet état. Or, tout le monde ici sait que le fils de Faith est intouchable. Je ne suis pas assez stupide pour risquer mon job, au nom d'un simple flirte...
- Attends-moi là, dit Daniel au blond avant d'ouvrir le bureau de Faith.
- Comme si j'allais m'échapper, rétorque-t-il.
Sa voix est cassante, mais Daniel ne semble pas lui en tenir rigueur. Il lui fait même un clin d'œil avant d'entrer dans le bureau.
- Ferme au moins la bouche! On dirait que tu vas gober des mouches, me murmure Pietro à l'oreille.
- La ferme, je lui répond sur le même ton.
- Bonjour Logan. Ça faisait longtemps, lance jovialement Pietro au blond.
Alors voilà donc le fameux Logan!
Mais ce dernier se contente d'hausser les épaules avant de détourner le regard vers la fenêtre, tout en tripotant son téléphone qu'il range ensuite dans la poche arrière de son jean.
Il ne m'a pas regardé une seule fois! Comme si je n'existais pas.
Bien qu'ils soient frères, Logan n'a rien à avoir avec Daniel. Il me paraît plus... sauvage. Et que dire de cet aire farouche qui semble mettre quiconque au défit de l'approcher? Logan porte ses cheveux un brin trop longs, et il arbore un barbe de plusieurs jours. Pourtant, on le croirait tout droit sorti d'un magasine de mode! Il possède un visage aux traits remarquables : son nez me fait penser notamment à celui de sa mère. Et sa bouche... je secoue énergiquement la tête.
A quoi tu penses donc, ma pauvre fille?!
En attendant que Pietro rédige un dernier mail avant que nous n'allions manger, je n'ai rien d'autre à faire que de régulièrement jeter des coups d'œil à Logan.
Lorsque nos regards finissent par se croiser, je me sens comme aspirée. Soudain, plus rien n'existe que son regard aussi intense qu'étrange. La bulle éclate, quand soudain Logan sourit d'un air moqueur... avant de détourner délibérément les yeux. Je sursaute, rouge comme une tomate.
Non, mais pour qui se prend-t-il?!
J'ai soudain envie de lui effacer cet air arrogant à coup de gifles! Il n'y a pas à dire: Logan Clayton m'énerve au plus haut point!
- N'y penses même pas, me chuchote Pietro.
- De quoi tu parles?
- Ne fais pas ta maline avec moi, je te connais.
La porte du bureau de Faith s'ouvre en grand, m'ôtant toute possibilité de répliquer par une remarque acerbe.
Ma patronne quitte son bureau en tenant son fils Daniel par le bras. Elle se fige dès qu'elle voit Logan. Elle cligne plusieurs fois des yeux, comme pour se réveiller d'un songe. Des myriades de sentiments se succèdent sur son visage. Lentement, elle lâche la main de Daniel et va vers Logan, qui la regarde d'un air étrange.
- Tu es revenu..., murmure Faith.
C'est la première fois que je la sens hésitante. Comme si elle avait peur que les mots ne quittent sa bouche. C'est étrange et cela me met mal à l'aise.
- Je suis revenu comme tu le peux le constater, réplique Logan d'une voix froide.
Faith pose une main tremblante sur la joue de Logan, qui se crispe. Elle sourit faiblement, avant de le serrer dans ses bras. Je n'en reviens pas! Je ne sais pas comment définir ce sentiment qui m'envahit, alors que je vois cette femme implacable, s'accrocher à son fils telle une naufragée.
Logan garde les bras le long du corps, et fixe Daniel les yeux remplis de colère. Au bout d'une éternité, il finit par toucher sa mère. Le tout dans un silence pesant qui n'est troublé que par les sanglots de Faith. Finalement, elle s'éloigne de lui et se tourne vers moi:
- Je ne reviendrais plus au bureau, faites le nécessaire.
Malgré les larmes qui baignent ses joues, elle garde un air digne et sa voix a retrouvé son inflexion autoritaire.
- Oui, madame.
Une larme roule sur sa joue. Sans un mot, Daniel s'approche d'elle et l'essuie de son pouce. Je les regarde tous les trois se diriger vers l'ascenseur, encore sous le choc de ce que je viens de voir.
- Eh ben...
- Et tu n'as encore rien vu ! commente Pietro d'un air blasé. Bon, on se le fait ce restaurant chinois?
- Thaïlandais. C'est un restaurant thaïlandais Pietro, je le corrige d'un air songeur.
- Si tu le dis.
Amanda
Je regarde encore l'écran de mon téléphone éteins, alors que ma mère a raccroché depuis un moment. Durant toute notre conversation, j'ai essayé de me montrer la plus patiente, la plus rassurante possible... Maintenant que je suis toute seule, j'ai envie de hurler. Je sens ma colère envahir mes veines et chauffer à blanc mon sang qui bouillonne instantanément.
Par dessus tout, j'ai envie de pleurer. C'est ridicule. Moi qui me dis forte, celle qui a la tête sur les épaules, celle sur qui on peut compter sans aucun problème, celle qui aura trouver une solution même si le plafond nous tombait sur la tête... j'ai envie tout simplement de pleurer comme un bébé.
Et pourquoi? Parce que mon salaud de père est de retour. La dernière fois que je l'ai vu, il disait vouloir retourner en Russie pour renouer avec ses racines, ou un truc dans le genre... Des conneries. Je n'ai jamais connu de personne plus irresponsable que lui! Incapable de quoi que ce soit, à part nous créer à tous des problèmes! C'est un spécialiste de la fuite, lorsque les choses deviennent trop compliquées. En somme, le pire lâche que je n'ai jamais rencontré!
L'idée qu'un homme comme lui puisse être mon père malgré tout, me met toujours dans tous mes états. Cela me remplit de honte à chaque fois que j'y pense. Toute ma vie, j'ai toujours essayé de faire en sorte de ne rien avoir en commun avec lui. Absolument rien. Oui, j'ai peur de devenir comme lui, parce qu'au fond, nous nous ressemblons un peu trop.
Mon père est l'une des raisons qui m'ont poussé à vouloir faire quelque chose de grand dans ma vie: il a été pendant des années, le principal carburant de mon ambition. Je me souviens encore de lorsqu'il se traînait aux réunions de parents d'élèves empestant l'alcool, et que je devais ensuite en assumer les conséquences pendant des mois... A chaque fois que mes professeurs demandait à rencontrer mes parents, je priais pour que mon père soit assez bourré pour oublier qu'il devait venir...
Maintenant savoir qu'il est de retour à New York, me fait paniquer: que va-t-il encore nous faire cette fois? Non seulement je dois veiller sur les miens, mais aussi m'assurer qu'il ne leur fasse aucun mal. Rien que d'y penser, je vois déjà tout le stress que cela va me causer, et je n'ai vraiment pas besoin de ça, en ce moment!
D'après ma mère, ils se sont croisés à l'hôpital, lorsqu'il est allé rendre visite à Sacha, mon frère. Elle m'a expliqué, qu'il s'arrangeait toujours pour venir lorsqu'il était sûr de ne croiser aucun d'entre nous. Maman m'a ensuite avoué avoir longuement discuté avec lui. Selon elle, il a changé: il est devenu meilleur qu'avant. Quand je pense que c'est à cause de ces "il est mieux qu'avant", qu'elle n'a toujours pas signé les papiers du divorce qui moisissent sur la commode de sa chambre! On dirait qu'elle ne veut faire aucun effort pour le quitter une bonne fois pour toute.
Je sais très bien moi, qu'il ment! Comment ma père peut-elle attendre de lui, qu'il assume ce qu'ils ont construit ensemble, lorsqu'il n'arrive pas à s'assumer lui-même?
- Il ne veut pas faire des histoires, tu sais. Il voulait juste rendre visite à Sacha et savoir si sa chimio se passe bien, a dit ma mère de sa voix d'enfant.
- Ouais... comme si c'était lui qui payait l'hospitalisation!
- Amanda! Ne commence pas, s'il te plaît. Il n'est pas venu pour démarrer une guerre avec toi! Il m'a même avoué qu'il a honte que tu trimes autant pour son propre fils, alors qu'il est incapable de faire ce que tu fais.
- Dis plutôt que ça l'arrange, que cette somme astronomique ne sorte pas de sa poche tous les mois!
- Je savais, que je ne devais pas t'en parler...
- Non, tu as bien fait. Ça fait plaisir de savoir qu'il est toujours vivant quelque part. Au moins ce n'est pas cette fois qu'ils vont nous appeler pour nous dire qu'ils ont retrouvé son corps dans un trou paumé... Sacha, lui ne perd rien pour attendre! Comment a-t-il pu me cacher qu'il recevait sa visite?
J'ai usé sciemment du sarcasme, alors même que je sais combien elle déteste ça. Ma mère s'énerve toujours, lorsque j'emploie des mots aussi durs pour parler de mon père. Mais...qu'attend-t-elle de moi?
- Si tu continues à parler de la sorte, je raccroche, m'a-t-elle menacé.
- Excuse moi... C'est juste que je suis très fatiguée par le travail, me suis-je justifiée en me massant les tempes.
Pour détendre l'atmosphère, elle m'a parlé de son nouveau petit ami. Un certain Jackson qu'elle a rencontré alors qu'elle perdait au échec contre Ayden (mon deuxième frère) à Central Park . Évidemment, elle n'a pas oublié de souligner que mon père était content qu'elle ait trouvé quelqu'un. Non mais, on aurait dit qu'elle cherche encore, (comme toujours en faite), son approbation. Même pour coucher avec un autre homme... C'est ridicule! Ma mère est d'une naïveté à tout épreuve. C'est pour cette raison que je me dois de toujours veiller sur elle: mon père l'utilise déjà assez, pour que je laisse un autre homme s'en charger!
Je me souviens de ce qu'elle m'a dit, lorsque j'ai rompu avec un énième petit ami sans aucune explication: " Chez nous les russes, les femmes ont du caractère, et sont passionnées. Solides comme des rocs, mais d'une douceur incomparable. L'alliance parfaite. Tu tomberas un jour sur un homme pour qui tu serais prête à faire n'importe quoi. Y compris renoncer à tes valeurs..."
Je lui avais ri au nez en disant que ça n'arriverait jamais parce qu'aucun d'entre eux ne mériterait que je ne lui voue un tel un culte. Je ne peux pas me dévouer de la sorte à une personne qui pourrait me trahir un jour. Surtout un homme!
Pourtant au fond de moi, j'ai trouvé du vrai dans ses dires. Pas au regard de ma vie, mais de la sienne. Maman aurait pu aller en prison pour mon père. Elle aurait été prête à n'importe quoi pour lui. J'en suis convaincue! Elle a toujours eu pour lui, ce regard fasciné qui me donnait envie de la secouer de toutes mes forces. Déjà enfant, je ne comprenais pas comment ma mère arrivait toujours à pardonner à mon père. Chez nous tout pouvait arriver, mais dès que mon père la regardait, et elle se transformait!
Résignée, je dépose mon téléphone, pour me remettre au travail.
Il ne manquerait plus que Faith entre dans mon bureau et pense que je passe mon temps à regarder la porte d'un air hagard, au lieu de travailler. J'essaie de me concentrer sur mon écran mais rapidement, les lettres se mettent à danser de devant mes yeux. Je ne pense plus qu'à une chose: finir le plus vite, prendre un taxi et rentrer chez moi. Je suis tellement en colère!
Je pense à Faith lorsqu'elle a revu son fils Logan, après toutes ces années. Pendant une fraction de seconde, elle m'a fait pensé à du verre sur le point de se briser sous la pression... Pietro m'a brièvement parlé, (sans rentrer dans les détails), des problèmes qu'elle rencontre avec ses trois fils. Malgré tous les drames qui se joue dans sa famille, elle peut compter sur le soutien d'au moins deux d'entre eux.
Moi, je suis seule ici. Je n'ai personne pour essayer de me calmer. Personne pour me consoler.
Personne pour tenter de me remonter le moral. Alors que Faith, elle, a tout! Si j'essayais d'être honnête avec moi-même, je dirais que cette femme a tout ce que je désire obtenir un jour. Et savoir qu'un jour comme moi, Faith a commencé tout en bas de l'échelle, m'encourage énormément. Oui, je sais: mon admiration pour elle est teintée de jalousie...
Et même s'il vient à reculons, au moins ces dernières semaines, Logan a fait l'effort de rendre visite à sa mère. Pourquoi mon père ne pourrait-il pas aussi faire ce genre d'effort? Est-ce donc trop lui demander que d'essayer de mieux faire pour nous? Pourquoi sommes-nous encore une fois obligée de supporter ses mauvais côtés? Ma mère, mes frères et moi ne méritons sûrement pas cela!
Penser à tout ça, me met prodigieusement en colère. J'ai l'impression que je vais explosé... Au lieu de quoi, je prends quelques grandes inspirations et me remets au travail.
*
J'aime mon travail. J'aime ce que je fais.
Et parfois, je ne vois pas le temps passer, quand j'ai le nez plongé dans un dossier. Je sais que dans le monde dans lequel nous vivons, il est de plus en plus difficile d'allier une passion à son travail. Dans mon cas, je me trouve chanceuse d'avoir pu réunir les deux, malgré l'urgence de ma situation. Les études des marchés, des tendances, l'analyse des alliances qui pourraient se relever être avantageuses, la mis en place de nouvelles approches de ventes... c'est du pain béni pour moi!
Au fil des mois que j'ai passé ici, je me suis rendue compte que le conseil d'administration -Faith à vrai dire-, a opté pour des alliances intelligentes avec des entreprises étrangères (russes notamment). Ces dernières ne semblent pas ébranlées par la crise. Et je vois cette direction comme mon tremplin! En plus d'être d'origine russe, je connais ce marché, qui est toujours en extension. Montrer à Faith que je peux être un atout pour elle, c'est mon objectif.
Je ne caches pas le fait de vouloir acquérir de nouvelles responsabilités. Entre autre, je pense au salaire à la clé: il me permettra de faire plus de choses pour mes frères. Premièrement, je pourrais ainsi avoir l'argent nécessaire pour le traitement expérimental, dont m'a parlé le médecin de Sacha. Deuxièmement, je pourrais mettre de côté pour ses études: je veux lui offrir ce qui se fait de mieux.
Quand à mon autre frère Ayden, je sais qu'il obtiendra une bourse d'étude complète à coup sûr. Je suis très fière d'avoir un petit frère si brillant: il a toutes les capacités pour faire ce qu'il voudra plus tard. Il n'y a pas à dire: je suis une véritable fanatique de mes frères... Je les aime tellement!
Ensuite, il ne me restera plus que maman à me préoccuper.
J'aimerai vraiment pouvoir l'envoyer dans une ville plus calme, où elle pourrait cuisiner des Koulibiac (le seul plat qu'elle sait faire) à longueur de journées. Je la vois bien dans un coin paumé, où elle pourra vivre tranquillement, loin de l'influence de mon père. Pourquoi pas dans le Vermont? Ou un trou perdu de la Virginie Occidentale... Assez prêt pour que nous lui rendions visite, mais assez éloignée pour la tenir loin de la vie malheureuse qu'elle a vécu à New York... Elle mérite tellement plus qu'elle ne se permet!
Depuis tout petite, j'ai été conditionnée par les circonstances, à être "l'adulte" de notre relation. Je me souviens qu'à cinq ans, je savais déjà quoi faire lorsque ma mère rechutait et faisait une crise d'angoisse. J'ai dû très vite apprendre: notamment à mentir aux assistantes sociales qui venaient régulièrement à la maison. "Ma maman prend très bien soin de nous, madame...", "Maman travaille tard, mais veille toujours à ce que nous ne manquions de rien...", "Ma maman nous aime très fort... vous voulez voir la jolie poupée qu'elle m'a offerte pour mon anniversaire?"...
A cause de cette entrée brutale dans le monde des adultes, je lui en ai voulu pendant très longtemps. La voir essayer de faire mieux avec mes frères , a beaucoup aidé dans notre réconciliation: elle n'est pas une mauvaise personne, encore moins une mauvaise mère: elle essayait juste de faire de son mieux. Cependant, cela ne m'a pas empêché de jurer de partir, de les abandonner, si je n'obtenais pas ma bourse d'études. J'avais seize ans à l'époque.
Au final, je suis celle qui gère tout. Même pour ses impôts, je dois encore appelé ma mère pour qu'elle n'envoie pas sa déclaration en retard! Babushka(grand-mère) et Dedushka (grand-père), ont toujours materné leur seule et unique enfant. Je ne suis pas sûre que cela a été d'une grande aide à ma mère. C'est vrai qu'elle avait ses cousins et cousines pour l'entourer, mais ça n'a pas suffi. C'est d'ailleurs par le billet de l'un d'entre eux qu'elle a connu mon père...
Dans mes grands moments de déprime, je me dis que si mes grands-parents n'avaient pas été aussi laxistes, la vie de ma mère aurait pris une direction totalement différente... J'en ris parfois avec Franky, lorsque je dis que ma mère et mes frères, sont en fait mes enfants. Et dire que je n'ai même pas encore trente ans!
Dans tout ça, mon amie a du mal à comprendre ma dévotion à ma famille. De nature très calme, elle n'hésite pourtant pas à me rappeler que je devrais essayer d'avoir une vie bien à moi.
Comment lui expliquer une bonne fois pour toute, que c'est comme ça que j'ai toujours vécu? Que je ne connais rien d'autre? Je ne peux pas laisser tomber la seule famille que j'ai, la seule qui ait bien voulu de moi... Et au profil de quoi? Avec qui d'autre profiterai-je tout ce que je rêve de bâtir?
C'est vrai que parfois, ma colère et ma rancune remontent à la surface, que j'ai envie de tout envoyer promener. Parfois, je me dis que je pourrais avoir une vie plus simple, mais c'est en faite très compliqué. Surtout lorsque je pense à tout l'amour que je leur porte.
Alors est-ce que je me sacrifie? Oui. Je veux qu'ils aient une meilleure vie, je me donne à fond pour.
Et ma colère, bien qu'elle soit profondément ancrée en moi, n'est pas plus forte que ma détermination, ou mon amour pour les miens.
*
Il est 20 heures, lorsque Pietro vient me voir pour me dire au revoir. Je le salue brièvement, les yeux toujours rivés sur l'écran de mon ordinateur.
- On dirait une mini Faith maintenant! Elle aussi n'est toujours pas partie, me lance-t-il en quittant mon bureau.
Je sais que rien ne presse pour le dossier que j'étudie en ce moment. Cependant je veux avoir avancé le plus possible. Si je pouvais dormir ici, je le ferai sans aucune hésitation...
Ma philosophie est simple sur le sujet: tant que je peux garder les yeux ouverts, je peux travailler. Et avec un bon café, les choses passent tout de suite mieux.
Je décide donc de sortir m'en commander un dans le Starbucks en face de la tour.
En me levant, je sens mes pauvres os craquer: depuis combien de temps n'ai-je pas bougé?
Je sors de mon bureau et entre dans celui de Faith. Tant que sa porte n'est pas fermée à clé, on peut entrer sans frapper. Je la trouve non pas derrière son bureau, mais sur le canapé, un verre de Scotch -oui, de Scotch! - à la main.
- Madame?
Elle tourne lentement la tête dans ma direction, visible étonnée.
- Tu es encore là?
- Oui... Je voulais finir d'étudier les conditions fixées pour le prochain contrat avant de partir.
- Bien, dit-elle avec un sourire.
Je suis fière de ces moments où elle apprécie ce que je fais.
Bien sûr, elle ne le dis pas comme tel, mais son sourire est largement suffisant pour moi.
- Je vais me prendre un café. Vous en voulez? je demande en regardant son verre.
- Prenez-moi un double expresso. Mon fils ne devrait plus tarder. Je préférai qu'il me trouve avec un remontant comme le café, plutôt que ça, dit-elle en levant son verre, dont les reflets ambrés se reflètent sur son visage.
Ce qui lui donne un aire presque irréel: Faith est vraiment une très belle femme.
- D'accord. A tout à l'heure madame.
*
Le sac contenant mon Latte et mes pancakes (mon dîner) dans une main, et l'expresso de l'autre, je traverse l'avenue, impatiente de m'enfermer dans mon bureau pour engloutir mon premier vrai repas de la journée. Le vent froid de ce mois de février me pousse à hâter le pas, malgré le risque que je m'étale sur le sol gelé en glissant du haut de mes talons. Et juste au moment où je m'apprête à poser un pied sur le trottoir, une voiture se gare à quelques centimètres de moi, dans un assourdissant grincement de pneus. Surprise, je manque de renverser le café brûlant sur mon chemisier (qui m'a coûté un œil).
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