
La sauvagerie des anges
Chapitre 3
Huis clos
Seule dans ma chambre, je m’ennuie. Et si je ne suis pas occupée, mes pensées s’accélèrent et me rendent dingue. Alors je suis allée voir l’infirmière pour qu’elle me donne des feuilles de papier et un stylo. Les ordinateurs, ils ne connaissent pas ça dans cet hosto de malheur. Bref, je vais donc écrire. Et sur quoi ou qui ? Ce qu’il y a de plus facile : moi. Ou pas…
Je suis née une nuit d’hiver, il y a un peu plus de trente ans. Prématurée. Réanimée, mais en vie, contrairement à mon jumeau qui, lui, était mort depuis déjà vingt-quatre heures. De toute façon, il n’était pas viable, car il présentait des malformations congénitales. Détail surprenant, cet enfant était dépourvu d’organes sexuels. Mes parents lui donnèrent le prénom de Camille. À l’avenir, personne ne devrait plus jamais prononcer son nom. De lui ou d’elle, je n’ai su que sa couleur de cheveux : blonds. Comme ceux de ma mère.
Ma mère. Que dire d’elle ? C’est un livre entier qu’il faudrait écrire sur elle, car c’était un être énigmatique. Une femme mue par une colère sourde, à longueur de temps, imposant un visage sans émotion. Elle était d’une absolue froideur en toutes circonstances. Et au milieu de cette torpeur surgissaient, sans que l’on comprenne pourquoi, des épisodes de fureur. Un emportement délirant où son langage devenait vulgaire, où ses traits, habituellement si parfaits, se tordaient de haine, et où son silence éclaboussait tout ce qui l’entourait. J’étais nourrie, lavée, habillée et éduquée. Elle était présente sans l’être vraiment. Phobique de tout. Mais de quoi pouvait-elle bien avoir peur ? Je n’ai jamais compris. Ce qu’il y a de certain est qu’elle devait me détester, car j’étais la cible permanente de son aliénation. Et si, par excès de zèle, mon père se mêlait de la dispute, il en subissait les conséquences. De ce fait, il avait appris à prendre de la distance. Nous le voyions de moins en moins, ce qui la rendait incontrôlable de plus en plus. C’était une situation inextricable. Si mon père était présent, elle lui reprochait d’être là, jusqu’à son odeur qu’elle jugeait trop forte, et s’il était absent, ma mère retournait son amertume contre moi, se sentant victime de son abandon. Elle ne supportait rien ni personne, pas même sa propre existence.
Après ses crises, elle se réfugiait dans une pièce qui lui était destinée et s’y enfermait pendant des jours. Elle nous laissait dans une sorte d’antichambre intemporelle et délétère. Elle savait créer le Néant. Elle était le Néant. Nous étions sous son emprise. Mon père, dans ses errances, se nourrissait sûrement de femmes. Quant à moi, je me nourrissais d’imaginaire pour ne pas crever de lucidité.
D’après mon père, elle n’avait pas toujours été comme ça. Il me parlait parfois d’elle. D’elle, « avant ». Avant sa maladie. Je n’ai jamais su laquelle, mais toujours est-il que c’était, d’après ses dires, une pianiste virtuose, promise à un avenir glorieux. Il l’avait rencontrée un soir d’été, après qu’elle avait donné un concert à Berlin. Il l’avait attendue à la fin de sa prestation, derrière le théâtre où elle se produisait. Ils avaient passé une partie de la nuit dans un bar de la ville. Il était en admiration devant elle. Elle avait, paraît-il, un sourire merveilleux et une grâce qui le subjuguaient totalement. Les beaux moments avaient duré quelques mois, puis il avait constaté au cours des tournées qu’elle ne supportait plus la pression et la foule. Souvent prostrée derrière les rideaux de la scène, avant le début de chaque récital, elle avait des sortes de spasmes et ses mains qu’elle frottait frénétiquement l’une contre l’autre restaient désespérément glacées. Son corps se raidissait lorsqu’elle était face au piano, sa mémoire lui jouait des tours. Très vite, elle avait prétexté des fièvres, des malaises, pour échapper à ce désastre. Les contrats se raréfièrent, jusqu’à se tarir définitivement. Elle devint une femme au foyer par obligation, et cette oisiveté forcée la plongea dans une profonde mélancolie. Au fil du temps, la tristesse céda la place à l’aigreur. La rancune rongea ses restes. Le Steinway se trouva bâillonné et endeuillé d’un velours noir. Je me rappelai qu’une nuit, mon père avait empêché ma mère de le brûler, et nous avec. C’est après cet incident que cet objet, dont je ne m’étais jamais vraiment préoccupée, est venu titiller ma curiosité. Qu’avait-il de si particulier pour provoquer autant d’émotions chez elle ?
Alors, un après-midi d’août, croyant être seule, je me souvenais avoir tourné autour du fameux instrument. Les volets à demi ouverts plongeaient la pièce dans la pénombre. Mes mains frôlèrent son linceul. Petit à petit, comme on le fait avec la jupe d’une fille, mes doigts avaient remonté l’obscure étoffe. Lentement, le velours une fois plissé sur le couvercle, le piano avait révélé son corps de palissandre. Sa peau de bois était tiède et lisse. Ses courbes, parfaites. Comme par magie, le clavier s’exposait, impudique. Un froissement derrière moi m’avait fait me retourner d’un bond… Personne. Mon cœur battait à un rythme d’enfer, mais je poursuivis mon inspection. Mon index droit enfonça une touche blanche. Je le fis avec tellement de lenteur qu’aucun son n’en sortit. Je réitérai l’interdit, mais cette fois-ci avec plus de force. Un fa puissant éclata dans le silence de la maison. Mon père accourut, en bon gardien de la relique. Il me souleva et referma le cylindre si fort que les cordes crièrent leur désaccord.
Repose-la ! trancha, ma mère.
Elle sortit de l’ombre. En fait, elle était là depuis le début. Je savais que je n’aurais jamais dû toucher son piano. Elle s’avança vers moi.
Son visage n’exprimait rien.
Assieds-toi.
Je me détachai de l’étreinte de mon père, tirai le siège pour m’y asseoir. Je tournai la tête vers elle, inquiète.
Tu veux jouer du piano ?
Laisse-la, Claire !
Ce n’est pas à toi que je parle… Ève ? Est-ce que tu veux apprendre à jouer de ce formidable instrument ?
Je ne sais pas.
Ce n’est pas une réponse. Réfléchis bien. Si c’est un non, tu remets tout à sa place et je ne veux plus jamais te revoir t’approcher de mon piano. Si c’est oui… alors je t’apprendrai, finit-elle dans un sourire.
J’avais sept ans. J’avais beau avoir peur de ma mère, je rêvais enfin de lui plaire.
Oui. Je veux bien apprendre.
Très bien. Tu vois, Paul, elle veut jouer du piano. Comme quoi, tout arrive.
C’étaient les vacances scolaires. Pourtant, chaque matin, elle vint me réveiller à sept heures. Mon petit-déjeuner était prêt. Elle m’enseigna d’abord le solfège, les gammes, les études, et ce, cinq à six heures par jour, week-ends compris. Je venais de sceller un contrat avec le Diable. Je n’avais pas perçu les conséquences de mon « oui » et comprenais mieux le dépit de mon père lors de mon acquiescement. Cet instrument me répugna rapidement au point que j’avais la nausée avant chaque cours. Une aubaine pour ma mère qui pointait ma médiocrité, celle que j’avais héritée de mon père. Dès que je sortais des toilettes, elle me renvoyait vers la salle de bains pour que je me lave « le bec et les mains ».
Ce qui était étrange, c’est que d’une aversion on puisse développer un contre-pied radical. Cet engin de torture serait, plus tard, mon exutoire. Quant aux traumatismes. Nos insignifiantes existences sont jalonnées de traumatismes. Ces « traumas », comme ils disent, inventent une temporalité fracturée d’un « avant » et d’un « après ». Parfois, ces espaces-temps sont si rapprochés qu’ils annihilent alors tout espoir de sas ou de reprendre son souffle. C’est une apnée perpétuelle qui tisse du vent. Nous redevenons l’esclave des Moires en pleine conscience. Des masos qui se soumettent si violemment à cette terreur de la mort que l’on veut la devancer en croyant la maîtriser, mais ce n’est qu’une croyance. On ne maîtrise rien de notre destinée. Et à force de se battre contre cette idée, c’est une noyade annoncée qui nous engloutit.
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