
La saison
Chapitre 2
Partie I
I
André 2017
Trente-quatre ans que je vis avec ça. Trente-quatre ans que je ressasse ça dans ma tête. Trente-quatre ans que je vois Léna danser le flamenco sur l’estrade du centre commercial, que je la vois courir comme ce matin-là, nue sous son tee-shirt trop court, tellement heureuse, encore enfant mais déjà femme, tellement femme, tellement belle, tellement pleine de vie, tellement épanouie.
Je n’ai pas revu Eliès. Jamais. Il est parti sans se retourner, pour toujours. Il n’est plus revenu. Quelques mois plus tard, avant l’hiver, il a appelé Sauveur, à l’agence, pour qu’il s’occupe de la vente. Il lui a donné tous les pouvoirs. Il lui a juste demandé de faire l’évaluation avec Jean-Claude Durfort, le banquier. C’est Patrick, le fils de Michel, qui a racheté le magasin avec Patrizia, sa femme. Ils l’ont toujours. Jos est resté l’année d’après, juste le mois de juillet, pour leur apprendre le métier. Ensuite, ses études l’ont rappelé à Toulouse.
Gaston n’est pas revenu non plus, l’été suivant. Il se trouvait trop fatigué. Il est décédé peu de temps après. À son enterrement, madame Chastan m’a dit qu’il n’avait plus envie de vivre et qu’il s’était laissé mourir.
Jean Vanadzor est devenu encore plus secret que ce qu’il était. Il a gardé le magasin quelques années puis, un jour, un nouveau propriétaire est arrivé. Avant leur départ, Marika, sa compagne, aurait parlé du sud de l’Espagne, mais je n’en suis pas sûr.
Tous les autres ne sont plus de ce monde. Laurent Dedieu, le boucher, a été retrouvé un petit matin sur un parking abandonné. Il avait reçu plusieurs balles dans le corps. Une sordide histoire de règlement de compte. Paul, son frère, s’était mis à boire. En peu de temps, il était devenu une épave. Lui aussi a disparu mais on ne l’a jamais retrouvé. Les trois associés, ceux qu’on appelait « Le Patron », n’ont jamais été inquiétés. Ils ont payé l’avocat des Neuf-trois et peut-être plus, pour leur tranquillité, puis ils ont vite oublié cet incident. Quelques années après le procès, le notaire a péri dans un accident de chasse, mais les autres ont fini leurs jours paisiblement, tout comme les anciens du centre commercial.
Longtemps, un écriteau de vente est resté accroché au volet du rez-de-chaussée de la résidence, puis un jour les fenêtres se sont rouvertes, chassant le passé. Des enfants qui jouent. De nouveaux rires. De nouvelles joies.
Romain, mon fils, est resté à Port-Sainte-Lucie. Il ne travaille plus au centre commercial de La-Plage. Il a préféré louer notre vieux magasin et en a racheté un autre qu’il exploite sur le front de mer. Il ne le dit à personne mais chaque année, à la fin du mois d’août, il dépose un bouquet sur le ponton, ou de ce qu’il en reste. Un hiver, il y a récupéré une planche, arrachée par la tempête. Depuis, il la garde dans le salon de sa maison, près de la cheminée. Je sais ce qu’il y a de gravé dessus.
Il m’a raconté qu’un jour, il y a de ça quelques années, il a eu une visite qui l’avait bouleversé. C’était un matin, à la fin de l’été. Il venait de déposer des fleurs sur le ponton et s’était assis contre ce qu’il en restait, sur quelques vieux bois noirs que la mer avait oubliés. Quelqu’un marchait sur le sable, au ras des vagues, et s’avançait
— Ma sœur – Mylène ne disait plus ma cousine mais ma sœur – avait dans ses affaires un appareil photo jetable que les gendarmes nous ont rendu quelque temps après l’enquête. Ces photos ne m’appartiennent pas. Elles sont à nous tous ; tout l’été 83 est dedans.
Romain voulut ouvrir l’enveloppe mais elle le retint :
— S’il te plaît, Romain, attends d’être chez toi.
Léna avait photographié discrètement tous les instants magiques de cet été. Plus de cinquante photos. Elle n’avait oublié personne. Il y avait de gros plans surprenants de netteté : d’abord d’elle-même, éclatante de beauté, riant aux éclats, puis de sa famille dans leur appartement de la résidence, de la vie le matin au centre commercial, des après-midi sur la plage avec sa cousine, des soirées pique-nique du groupe, des jeux, des fous rires. Elle avait su photographier la sensibilité qui se dégageait de chacun d’entre nous et l’émotion qu’elle ressentait les soirs de pleine lune sur le ponton quand elle allait danser. Elle avait photographié l’amour qui la transportait : Lui, souriant devant le four de la pizzeria ; Elle, plaisantant au volant de la Rodéo ; Tous les deux, ensemble, sur le banc de la terrasse du Mas Bleu de l’étang de Bages, tous les deux encore, amoureux, assis sur le sable au milieu des genêts et, sur la dernière photo prise dans un miroir, toujours tous les deux, brûlant d’amour, en train de s’embrasser, sa nudité à peine voilée par le flou et le manque de lumière.
Je n’ai vu ces photos qu’une seule fois, avec Romain. Nous n’avons échangé aucun mot en les regardant. À la fin, quand il vit mes larmes il me demanda pardon et les rangea dans une boîte. Il ne m’a jamais dit ce qu’il en avait fait. Je ne lui ai pas demandé non plus, et nous n’en avons plus reparlé.
Eliès n’a jamais su la vérité. Et tant mieux. Le malheur était assez grand comme çà. Il a toujours cru la version officielle : une mauvaise rencontre, au mauvais endroit, au mauvais moment. Des jeunes en perdition qui avaient trop fumé ou trop bu. Une vie arrachée. D’autres vies foutues, massacrées. Une plaie toujours ouverte, une douleur qui ne s’effacera jamais.
Le temps est passé. Chacun a gardé de cette année-là, ce qu’il a voulu. Ou ce qu’il a pu.
Moi, je me souviens encore du jour où Michel Canelli m’appela depuis son bureau de l’agence de Port-Sainte-Lucie. C’était deux ans avant.
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