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Couverture du roman La saison

La saison

Eliès a toujours avancé sans jamais regarder en arrière. Pourtant, une mystérieuse lettre reçue un matin le replonge brutalement dans un passé qu'il pensait avoir verrouillé. Ce récit nous transporte des quartiers de Toulouse aux rivages venteux de Port-Sainte-Lucie durant les décennies 70 et 80. Entre nouvelles amitiés et passion amoureuse d'une rare intensité, il revit l'éclat d'un rêve sublime. Hélas, cette idylle lumineuse est vouée à connaître un dénouement tragique.
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Chapitre 3

II

Eliès

L’année où je suis arrivé à Port-Sainte-Lucie, ce qui m’avait surpris le plus, c’était le ventJe devrais plutôt dire les vents car toute la côte était continuellement balayée par des bourrasques anarchiques venant de toutes parts. Tous avaient leur spécificité. Le Marin, lesté d’embruns humides et doux, venait de la mer, et se transformait en vent d’Autan dès qu’il atteignait le massif des Corbières. La Tramontane, appelée aussi Mistral, venait du nord et pouvait souffler jusqu’à cent kilomètres à l’heure dix jours d’affilée. Le Cers, plutôt orienté nord-ouest glissait haut dans le ciel froid de l’hiver. Le Grec, chaud et sec sifflait au-dessus des vagues avant de mourir épuisé après sa longue traversée de la Méditerranée. Le vent. Toujours le vent. Du matin jusqu’au soir, le vent. La nuit, le vent. Quel que soit son nom, quelle que soit son origine, il soufflait sans arrêt, parfois plusieurs jours durant, balayant la côte sans répit, annihilant toute activité de loisirs sur la plage. Chargé de sable, il entrait partout à l’intérieur des maisons jusque dans les moindres recoins de la cuisine ou de la salle de bain. Les terrasses des restaurants s’avéraient inaccessibles, même les plus abritées. Dès que vous sortiez de chez vous, quelle que soit la saison et quels que soient vos vêtements, il vous agressait, vous bousculait, vous tiraillait et vous pénétrait jusqu’à la peau qu’il lacérait de ses griffes glacées. Le jour, il sifflait sur la plage, grognait dans les arbres, mugissait contre les volets et, la nuit, il hurlait en courant sur les toits, suffoquait dans les cheminées et rugissait en heurtant les façades des immeubles.

À Port-Sainte-Lucie, on ne sympathisait pas avec le vent. On faisait avec, on le subissait. La nuit comme le jour, l’été comme l’hiver, il dictait les règles. Sans concession. Il ne nous laissait pas le choix : soit on s’adaptait, soit on quittait le pays. Il n’y avait pas d’autre alternative. Celui qui tentait de l’affronter ne gagnait jamais. Même les plus braves finissaient par craquer. Seuls ceux qui avaient le label « natifs de la région » résistaient. Pour survivre, les autres devaient oublier leur fierté, plier humblement la tête et accepter ses désirs et ses colères.

Heureusement, en plein été, les accalmies prédominaient. À certains moments, la violence des éléments laissait place au calme et à la douceur mais les jours sans vent n’existaient pas vraiment. Au plus chaud de la saison se succédaient brise de mer et brise de terre. L’une glissait doucement, l’après-midi, sur les feuillages et l’autre, tout aussi gracieuse prenait sa place dès que le soleil déclinait. Ces deux souffles inverses étaient très faibles et les anciens, qui appréciaient cet air rafraîchissant, disaient que c’était la mer qui respirait.

Dans l’Antiquité, les Romains avaient bâti, à Narbonne, un temple à la gloire de Circius, le dieu du vent. Ils le vénéraient car, plus son souffle était violent, plus il assainissait l’air et rendait salubre la ville entourée d’étangs et de marécages. Circius n’était plus honoré à Port-Sainte-Lucie mais il n’était jamais bien loin quand les marins priaient Saint-Elme, leur Patron, dans l’église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.

Je m’étais vite habitué au climat coléreux de Port-Sainte-Lucie. Natif du Lauragais, j’avais passé toute mon enfance dans un village perché sur un promontoire constamment exposé aux foudres d’Éole. La nuit, la solitude et le silence m’angoissaient et le vent me rassurait. Il était comme une présence à mes côtés. Mon équilibre en dépendait. Avant de m’endormir, j’aimais l’entendre courir sur les tuiles de la maison et entrer dans la cheminée. J’écoutais sa plainte qui, tel le chant des sirènes, m’attirait au plus profond de mes rêves.

Il n’en était pas de même pour Sylvie. Elle ne le supportait pas. Ou du moins, elle ne le supportait plus. Le premier été, en 81, la météo avait été relativement clémente mais l’année suivante, l’été 82 avait été particulièrement venté. Elle avait dû abréger son séjour et rentrer plus tôt que prévu à Toulouse. Elle ne dormait plus, était très énervée, ne tolérait plus rien ni personne et réciproquement plus personne ne la supportait. Autant dire que notre relation de couple s’en était trouvée plus que perturbée. Aussi, pour l’été 83, nous avions pris la sage décision qu’elle resterait à Toulouse et ne viendrait me rejoindre à Port-Sainte-Lucie qu’un week-end sur deux.

Le Centre Commercial de La-Plage avait été rénové et, si les dieux de la météo n’étaient pas trop capricieux, les estivants seraient nombreux à venir y faire leurs courses. En tout cas, c’est ce que j’espérais sans me douter un instant que cette saison allait être la dernière et que, en deux mois, ma vie allait littéralement imploser.

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